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ÉLOGE DE DU FAY

pagnée de beaucoup de connaissances agréables pour le moins. Il rechercha avec soin les livres en tout genre, les belles éditions de tous les pays, les manuscrits qui avaient quelque mérite outre celui de n'être pas imprimés, et se fit à la tin une bibliothèque bien choisie et bien assortie, qui allait bien à la valeur de 25 000 écus. Ainsi il se trouva dans Paris un capitaine aux gardes en commerce avec tous les fameux libraires de l'Europe, ami des plus illustres savants, mieux fourni que la plupart d'entre eux des instruments de leur profession, plus instruit d'une infinité de particularités qui la regardaient.

Lorsque Du Fay vint au monde, son père était déjà dans ce nouveau genre de vie. Les enfants, et surtout les enfants de condition n'entendent parler de science qu'à leur précepteur, qui, dans une espèce de réduit séparé, leur enseigne une langue ancienne, dont le reste de la maison fait peu de cas. Dès que Du Fay eut les yeux ouverts, il vit qu'on estimait les savants, qu'on s'occupait de recueillir leurs productions, qu'on se faisait un honneur de les connaître, et de savoir ce qu'ils avaient pensé, et tout cela sans préjudice, comme on le peut bien croire, du ton et des discours militaires qui devaient toujours dominer chez un capitaine aux gardes. Cet enfant, sans qu'on en eût expressément formé le projet, fut également élevé pour les armes et pour les lettres, presque comme les anciens Romains.

Le succès de l'éducation fut à souhait. Dès l'âge de quatorze ans, en 1712, il entra lieutenant dans Picardie, et à la guerre d'Espagne, en 1718, il se trouva aux sièges de Saint-Sébastien et de Fontarabie, où il se fit de la réputation dans son métier, et, ce qui devait encore arriver plus sûrement, des amis; car dans une seule campagne il pouvait manquer d'occasions de paraître, mais non pas d'occasions de plaire à ceux avec qui il avait à vivre.

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Pour remplir ces deux vocations, il se mit clans ce temps-là à étudier en chimie. Peut-être le sang de cet aïeul dont nous venons de parler agissait-il en lui; mais il se trouva corrigé dans le petit-fils, qui n'aspira jamais au grand œuvre. Il avait une vivacité qui ne se serait pas aisément contentée des spéculations paresseuses du cabinet; elle demandait que ses mains travaillassent aussi bien que son esprit.

Il eut une occasion agréable d'aller à Rome; il s'agissait d'y accompagner le cardinal de Rohan, dont il était fort connu et fort goûté. Tout le mouvement nécessaire pour bien voir Rome, pour en examiner le détail immense, ne fut que proportionné à son ardeur desavoir, et aux forces que lui fournissait cette ardeur. Il devint antiquaire en étudiant les superbes débris de cette capitale du monde, et il en rapporta ce goût de médailles, de bronzes, de monumenls antiques, où l'érudition semble être embellie par je ne sais (juoi do noble qui appartient à ces sortes de sujets.

Apparemment il avait eu en vue dans ses études chimiques une place de chimiste de l'Académie des Sciences. Il y parvint m 1733, et quoique capitaine dans Picardie, il Tomporta sur des concurrents, qui par leur état devaient être plus chimistes que lui.

Sa constitution était aussi faible que vive, et sa prompte mort ne Ta (pie trop prouvé. Tout le monde prévoyait une longue paix, fort contraire à Tavancemenl des gens de guerre. Plus il connaissait l'Académie, plus il aimait ses occupations, et plus il se convainquait en mémo temps ([u'elles demandaient un homme tout enlier, et le méi'itaient. Toutes ces considérations jointes ensemble le déterminèrent à quitter le service, et il ne fut plus qu'Académicien.

Il le fut si pleincmenl, qu'outre la chimie, quiélait la science dont il lirait son litre particulier, il cm-

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brassa encore les cinq autres qui composent avec elle l'objet total de rAcadémie, ranatomie, la botaniqucj la géométrie, l'astronomie, la mécanique. 11 ne les embrassait pas toutes avec la même force dont chacune, en particulier, est embrassée par ceux (jui ne s'attachent qu'à elle, mais il n'y en avait aucune qui lui fiU étrangère, aucune chez laquelle il eut beaucoup d'accès, et qu'il n'eût pu se rendre aussi familière qu'il eût voulu. Il est jusqu'à présent le seul qui nous ait donné dans tous les six genres des mémoii'cs que l'Académie a jugés dignes d'être présentés au public : peut-être s'était-il proposé cette gloire, sans oser trop s'en déclarer. Il est toujours sûr que depuis sa réception il ne s'est passé aucune année où il n'ait fait parler de lui dans nos histoires, et qu'aucun nom n'y est plus souvent répété que le sien.

Dans ce que nous savons de lui, c'est la physique expérimentale qui domine. On voit dans ses opérations toutes les attentions délicates, toutes les ingénieuses adresses, toute la patience opiniâtre, dont on a besoin pour découvrir la nature, et se rendre maître de ce Protée, qui cherche à se dérober en prenant mille formes diilerentes. Après avoir débuté par le phospore du baromètre, par le sel de la chaux, inconnu jusquelà aux chimistes, il vint à des recherches nouvelles sur l'aimant; et enfin, car nous accourcissons le dénombrement, à la matière qu'il a le plus suivie, et qui le méritait le mieux, à lélectricité.

II l'avait prise des mains de Gray. célèbre philosophe anglais, qui y travaillait. Loin que Gray trouvât mauvais qu'on allât sur ses brisées, et prétendît avoir un privilège exclusif pour l'électricité, il aida de ses lumières Du Fay, qui, de son côté, ne fut pas ingrat, et lui donna aussi des vues. Ils s'éclairèrent, ils s'animèrent mutuellement, et arrivèrent ensemble à des découvertes si surpronanles ol si inouïes, quils

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avaient besoin de s'en attester et de s'en confirmer l'un à l'autre la vérité; il fallait, par exemple, qu'ils se rendissent réciproquement témoignage d'avoir vu l'enfant devenu lumineux pour avoir été électrisé. Pourquoi l'exemple de cet Anglais et de ce Français qui se sont avec tant de bonne foi et si utilement accordés dans une môme recherche, ne pourrait-il pas être suivi en grand par l'Angleterre et par la France? Pourquoi s'élève-t-il entre les deux nations des jalousies, qui n'ont d'autre effet que d'arrêter, ou au moins de retarder le progrès des sciences?

La réputation de Du Fay sur l'art de bien faire les expériences de physique, lui attira un honneur particulier. Le roi voulut qu'on tiavaillat à un règlement, par lequel toutes sortes de teintures, tant en laine qu'en soie, seraient soumises à certaines épreuves, qui feraient juger de leur bonté, avant qu'on les reçut dans le commerce. Le conseil crut ne pouvoir mieux taire que de nommer Du Fay pour examiner par des opérations chimiques, et déterminer qu'elles devaient être ces épreuves. L'arrôt du conseil est du 12 février 1731. De là est venu un mémoire que Du Fay donna en 1737 sur le mélange de quelques couleurs dans la teinture. Toutes les expériences dont il avait besoin sont faites, et on les a trouvées mises en un corps auquel il manque peu de choses pour sa perfection.

Nous avons fait dans l'éloge de feu Fagon en 1718, une petite histoire du Jardin Royal des plantes. Comme la surintendance en était attachée à ta place de premier médecin, avons-nous dit en ce temps-là, et que ce qui dépend d'un seul homme dépend aussi de ses goûts, et a une destinée fort changeante, un premier médecin, peu touché de la botanique, avait négligé ce Jardin, et heureusement lavait assez négligé pour le laisser tomber dans un état où ion ne pouvait

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plus le soLi/frir. Il était arrivé précisémeni la inrnw; chose une seconde fois, et par la même raison, en 1732, à la mort d'un autre premier médecin. Ce n'est pas que d'excellents professeurs en botanique, que MM. de Jussieu n'eussent toujours fait leurs leçons avec la même assiduité, et d'autant plus de zèle, que leur science, qui n'était plus soutenue que par eux, en avait plus de besoin; mais enfin toutes les influences favorables qui ne pouvaient venir que d'en-haut, manquaient absolument, et tout s'en ressentait; les plantes étrangères s'amaigrissaient dans les serres mal entretenues et qu'on laissait tomber : quand ces plantes avaient péri, c'était pour toujours; on ne les renouvelait point, on ne réparait pas même les brèches des murs de clôture; de grands terrains demeuraient en friche.

Tel était l'état du jardin en 1732. La surintendance alors vacante par la mort du premier médecin fut supprimée, et le premier médecin déchargé d'une fonction qu'effectivement il ne pouvait guère exercer comme il l'eût fallu, à moins que d'avoir pour les plantes une passion aussi vive que Fagon. La direction du Jardin fut jugée digne d'une attention particulière et continue, et le roi la donna sous le nom d'intendance à Du Fay. Elle se trouva aussi bien que l'Académie des sciences dans le déparlement de la cour et de Paris, qui est à M. le comte de Maurepas ; et comme le nouvel intendant était de cette Académie, le Jardin Royal commença à s'incorporer en quelque sorte avec elle.

Du Fay n'était pas botaniste comme MM. de Jussieu, mais il le devint bientôt avec eux autant qu'il était nécessaire. Ils gémissaient sur les ruines de ce Jardin qu'ils habitaient, et ne désiraient pas moins ardemment que lui de les voir relevées. Ils le mirent au fait de tout, ne se réservèrent rien de leurs connais-

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sances les plus parliciilières, lui donnèrent les conseils qu'ils auraient pris pour eux-mêmes, et cette bonne intelligence qui subsista toujours entre eux, ne leur fut pas moins glorieuse qu'utile au succès. L'Angleterre et la Hollande ont chacune un Jardin des Plantes. Du Fay fit ces deux voyages, et celui d'Angleterre avec de Jussieu le cadet, pour voir des exemples, et prendre des idées dont il profiterait, et surtout pour lier avec les étrangers un commerce de plantes. D'abord ce commerce était à notre désavantage ; nous étions dans la nécessité humiliante ou d'acheter, ou de recevoir des présents : mais on en vint dans la suileà faire des échanges avec égalité, et même enfin avec supériorité. Une chose qui y contribua beaucoup, ce fut une autre correspondance établie avec des médecins ou des chirurgiens, qui, ayant été instruits dans le jardin par MM. de Jussieu, allaient de là se répandre dans nos colonies.

A mesure que le nombre des plantes augmentait par la bonne administration, on construisait de nouvelles serres pour les loger; et à la fin ce nombre étant augmenté de six ou sept mille espèces, il fallut jusqu'à une cinquième serre. Elles sont construites de façon à pouvoir représenter différents climats puisqu'on veut y faire oublier aux dilTérentes plantes leurs climats naturels; les degrés de chaleur y sont conduits par nuances depuis le plus fort jusqu'au tempéré, et tous les raffinements que la physique moderne a pu enseignera cet égard, ont été mis en pratique. De plus. Du Fay avait beaucoup de goût pour les choses de pur agrément, et il a donné à ces petits édifices toute l'élégance que le sérieux de leur destination pouvait permettre.

A la fin il était parvenu à faire avouer unanimement aux étrangers que le Jardin Royal était le plus beau de l'Europe; et si Ion fait réfloxion que le prodigieux

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changemenl qui y ost arriva scsl l'ail on sept ans, on conviendra que rcxéculion do loule ronhopriso doit avoir élé monôo avec une oxlrènio vivaoilô. Aussi était-ce là un dos grands laloids do Du Fay. L'îiolivitô, tout opposée quYdIo ost au <^énie (jui fait aimer les sciences et le cabinet, il l'avait transportée de la guerre à TAcadémio.

Mais toute l'activité possible ne lui aurait pas suffi pour exécuter, en si peu de temps tous ses desseins sur lo jardin, en n'y employant que les Tonds destinés naturellement, à cet établissement; il lallait obtenir et obtenir souvent des grâces extraordinaires do la cour. Heureusement il était fort connu des ministres, il avait beaucoup d'accès chez eux, et une espèce de liberté et de familiarité à laquelle un homme de guerre ou un homme du monde parviendra plus aisément qu'un simple Académicien. De plus, il savait se conduire avec les ministres, préparer de loin ses demandes, ne les faire qu'à propos, et lorsqu'elles étaient presque déjà faites, essuyer de bonne grâce les premiers refus, toujours à peu près infaillibles, ne revenir à la charge que dans des moments bien sereins, bien exempts de nuages ; enfin, il avait le don de leur plaire; et c'est déjà une grande avance pour persuader; mais ils savaient aussi qu'ils n'avaient rien à craindre do tout son art, qui ne tendait qu'à des fins utiles au public, et glorieuses pour eux-mêmes.

11 était quelquefois obligé d'aller au delà des sommes qu'on lui avait accordées; et il n'hésitait pas à s'engager dans dos avances assez considérables. Sa confiance n'a pas été trompée par ceux qu'elle regardait, mais elle pouvait l'être par des événements imprévus. Il risquait, mais pour ce jardin qui lui était si cher.

Pevons-nous espérer qu'on nous croie si nou:^

ajoutons que tout occupé qu'il était et de TAcadémie et du Jardin, il Tétait encore dans le même temps dune affaire de nature toute difïerente, très longne, très embarrassée, très difficile à suivre, dont la seule idée aurait fait horreur à un homme de lettres, et qui aurait été du moins un grand fardeau pour Thomme le plus exercé, le plus rompu aux manœuvres du palais et de la finance tout ensemble? Landais, trésorier général de Tartillerie, mourut en 17:29 laissant une succession modique pour un trésorier, et qui était d'ailleurs un chaos de comptes à rendre, un hydre de discussions renaissantes les unes des autres. Elle devait être partagée entre la mère de Du Fay, et trois sœurs qu'elle avait; et ilfut lui seul chargé de quatre procurations, seul à débrouiller le chaos et à combattre Ihydre. Malgré toute son activité naturelle, qui lui fut alors plus nécessaire que jamais, il ne put voir une fin qu'au bout de dix années, les dernières de sa vie, et on assure que sans lui les quatre héritières n'auraient pas eu le quart de ce qui leur appartenait. 11 est vrai que la réputation d'honneur et de probité que son oncle avait laissée, et celle qu'il avait acquise lui-même, durent lui servir dans des occasions où il s'agissait de fidélité et de bonne foi ; mais cela ne va pas à une épargne aussi considérable des soins ni du temps. Cette grande affaire ne souffrit point de son attachement pour lAcadémie et pour le Jardin Royal, et ni l'un ni l'autre ne souffrirent d'une si violente distraction. Il conciliait tout et multipliait le temps par l'industrie singulière avec laquelle il savait le distribuer. Les grands plaisirs changent les heures en moments, mais l'art des sages peut changer les moments en heures.

Comme on savait que l'on ne pouvait trop occuper Du Fay, on l'avait admis depuis environ deux ans aux assemblées de la grande police, composées des

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