LA FRANCE EN ARMES
lesquels nos jours glissaient, trop dépouillés et trop clairs. Une voix s'élève. A son appel, le papillon s'envole de la chrysalide, Tàme naît d'un être morne, toutes les ailes se déroulent. La France entière entend sonner le tocsin du péril et le carillon des victoires.
17 octobre 1914.
Hier vendredi matin, un service solennel réunissait à Paris les amis du comte de Mun, et durant la pieuse cérémonie, tout au long du discours, fort beau d'élévation et de justesse, prononcé par le cardinal Amette, une phrase me poursuivait, se présentait sans cesse à mon esprit, une phrase saisissante écrite par M. Renaudel, député socialiste et rédacteur en chef de V Humanité : « Jaurès aurait pleuré le comte de Mun. »
Ah ! cette phrase, quel long coup de forage révélateur jeté dans les terrains profonds, dans les régions de notre être qui sont d'ancienne formation et sur lesquelles nous pourrions construire notre maison de famille, notre cité réconciliée. Elle nous montre un Jaurès qu'en effet je crois avoir distingué ; elle témoigne qu'à cette minute notre union en face de l'ennemi existe toute parfaite, et, voici l'essentiel, elle nous prouve que nous nous comprenons et pouvons nous accorder bien mieux que nous ne voulons en convenir.
Albert de Mun a dévoué sa vie à la défense du catholicisme et de l'armée. Jaurès menait à l'assaut ceux qui voulaient ruiner le catholicisme et l'armée. L'un et l'autre, en pleine lumière, sans réticences.
Et pourtant, <t Jaurès aurait pleuré Albert de Mun ». Belle victoire des cœurs qui se reconnaissent et fraternisent quand les intelligences bataillent.
Celui qui n'a pas entendu Albert de Mun à la tribune ignorera toujours le chant, la flamme d'une âme éblouie de servir son Dieu et préparée à la fois dans les grâces mondaines et, le matin même, à la table de TEucharistie. Il nous remplissait de sérieux par la noblesse de son attitude, l'élévation de sa pensée , son émotion. Aucun pédantisme et même jusqu'à manquer de poids, mais pour nourrir son discours il avait à son service des forces de sentiment inépuisables, la sensibilité chrétienne. Et puis soudain, était-ce son défaut d'homme du monde ou mon défaut plébéien, quand il quittait la tribune, il me décevait, redevenait trop vite souriant, gracieux, de plain-pied. Là, j'aime mieux le monstre Jaurès qui, de retour à son banc, fume encore.
Ces deux hommes, depuis les deux extrémités de la Chambre, se regardaient et, dans une certaine mesure, sans beaucoup se parler, se comprenaient. Le jour où Albert de Mun, après un long silence, au risque de sa vie, prononça son discours du Maroc, et que la Chambre debout lui voulut rendre un éclatant hommage d'estime, il me semble avoir vu Jaurès donner le signal des applaudissements. Qu'une telle minute d'entente, quasi-involontaire, au milieu de tels obstacles, est chargée de sens !
Durant cette séance de décembre 1911, tandis qu'Albert de Mun prononçait ses novissima verba, en l'écoutant, en subissant avec la plus vive amitié son action, en voyant son triomphe se faire, en
remarquant sur chaque banc ceux qui résistaient et ceux qui s'enthousiasmaient, j'enregistrais des impressions que je retrouve crayonnées en marge de mon Journal officiel du jour :
a Femmes, prêtres, publicistes, écrivais-je, vous tous qui encadrez et maintenez Tesprit et la sensibilité catholique en France, ne désespérez pas. Votre force éclate sous une mince couche qui la voile. Ce Parlement est vieille France catholique, bien plus qu'il ne croit. Il y a des obstacles et les plus graves malentendus. Mais vienne une occasion, cette assemblée se précipite, s'aperçoit qu'elle aime dans l'idéal d'un Albert de Mun infiniment de choses, se pare de lui, se plaît à se louanger elle-même en lui. Voyez, disait l'Assemblée, quelle belle chose qu'an gentilhomme français! admirez sa courtoisie, son langage, sa tenue, sa chevalerie, sa religion. Parce qu'ils repoussent la conception théocratique d'un Albert de Mun, ces auditeurs croient n'aimer que son art. Ils se méconnaissent. L'art de bien dire, tout seul, ne gagnerait pas leurs cœurs. Chez Albert de Mun, la puissance de plaire a une source plus cachée et plus pure, dont ses auditeurs gardent à leur insu le goût. »
Voilà ce que j 'écrivais au soir du discours triomphal d'Albert de Mun. De telles journées sont inoubliables ; on y peut jouir de la Chambre comme du lieu d'une grande tragédie spirituelle. Les flots d'un immense Océan, les vagues de l'histoire et les éternels instincts de notre nation composite s'y épandent, y jouent sous notre regard. C'est la beauté des grands paysages chargés d'histoire, où, pour ma pcurt, je
trouve plus de plaisir que devant aucune œuvre d'art.
Il arrive dans la vie un jour où Ton voit à cru et à nu ce que c'est qu'un poète. Un poète, c'est un homme qui possède l'art de fixer un frisson et de donner un caractère d'intensité et d'éternité à ce qu'il sait éphémère et superficiel ; c'est un homme capable d'émotions, mais s'appliquant à les renouveler artificiellement, c'est un homme enfin qui coule une existence où les mots le dispensent des actes. Quand on a senti cela jusqu'à la nausée, on se détourne des génies individuels et l'on cherche la poésie dans la nature et dans les collectivités. Il y a une poésie des assemblées. Et, durant de longues années, il fut donné à Albert de Mun d'être un des hommes en qui cette poésie prenait une forme et une voix. Il a exprimé et fait reconnaître comme émouvantes et nobles, aux yeux de ceux-là mêmes qui croient la détester, des parties importantes de la tradition française. « Jaurès T aurait pleuré. »
Que de telles sympathies muettes puissent se former entre des gens à qui leur dignité intellectuelle ordonne de rester éloignés les uns des autres, cela prouve que dans notre pays la spontanéité du cœur vaut mieux que les doctrines et saurait faire l'union. Beaucoup de gens qui trouveraient leur satisfaction intérieure à s'entendre les uns les autres, se resserrent, arrêtent leur impulsion première, se privent d'essor et se dénaturent. Ne pourrons-nous pas sortir de cette stérilité? Guerre effroyable, oblige-nous au milieu des pleurs et des joies du triomphe, à constater çu'à notre insu nous vivons du vieil héritage des vertus françaises et que nous n'aimons rien d'autre.
2i octobre 1914.
La bataille de l'Aisne s'achève, à notre grand honneur, à notre plein avantage. Et pourquoi donc ne pas l'appeler par son nom ? C'est la victoire de l'Aisne. Encore faudrait-il dire les victoires de l'Aisne, car, le général Cherfils l'ajustement remarqué, chaque avance, chaque tranchée conquise a représenté une victoire.
Evidemment l'imagination est déconcertée. Nos victoires de 1914, celle de la Marne et celle de l'Aisne, n'ont pas le caractère ramassé des Marengo, des Austerlitz et des léna du grand Empereur, journées bien dessinées et faciles à embrasser d'ensemble comme les tragédies du théâtre classique. Les victoires de J offre, ce sont des entassements d'héroïsme et de science, un chaos de manœuvres pour celui qui n'a pas le cerveau (et les renseignements) d'un officier d'état-major.
On en peut tout de même, dès maintenant, saisir la courbe, le départ, le sommet, la fin et le béné* fice. La bataille de l'Aisne a commencé dans l'aprèsmidi du 12 septembre. A ce moment, depuis deux jours, les Allemands vaincus sur la Marne battaient en retraite ; on espérait qu'ils s'en iraient jusqu'à la Meuse ; mais la sixième armée française à l'ouest de
Soissons et les corps anglais firent savoir qu'ils rencontraient une dure résistance. Le grand état-major et le généralissime comprirent que le mouvement de retraite des Allemands était arrêté. L'ennemi avait trouvé ses trous. La bataille de l'Aisne s'ouvrait.
Elle a duré environ quarante jours. Du fond de leurs terriers, menés le revolver au poing par leurs terribles officiers, les masses allemandes maintes fois ont essayé de reprendre l'offensive ; elles ont fait rage sur Soissons et sur Reims; mais, de jour en jour, elles se sentirent plus dominées, et voici qu'elles doivent décamper. Après la victoire de la Marne, après la victoire de l'Aisne commence la bataille du Nord.
Nouvelle bataille, nouvel effort grandiose, mais d'un résultat encore plus certain, car. Français et Allemands, nous avons bien changé depuis deux mois et demi ! Reportez vos regards en arrière, alors vous vous sentirez solides. L'avenir est facile auprès du passé. Le Times exprime une pensée forte et vraie quand, ayant mesuré le terrain reconquis, il ajoute : « Les troupes alliées ont pris une supériorité morale sur l'ennemi. »
Les Allemands commencent à douter d'euxmêmes. Ils ouvrent des tranchées sur leur propre sol pour s^y aller terrer bientôt, et leurs simples soldats geignent, montrent des photographies de leurs femmes et de leurs enfants, se plaignent de leurs bourreaux d'officiers. Quelqu'un qui les a vus dans les familles où ils logent à Bruxelles me donne des détails sur ces bandes effroyables d'esclçtves sous le
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m - MAURICE BARRÉS
bâton. Par contre, est-il encore en France et dans le monde un homme sain d'esprit qui doute du triomphe des alliés?
Salut au roi Albert ! Salut au maréchal French ! Salut au généralissime Jofifre qu'entourent nos savants et vaillants chefs d'armée ! Salut au peuple admirable de nos officiers et de nos soldats et de ces mères françaises, glorieuses d'avoir élevé des héros I Salut à cette frontière mouvante que nous fait la poitrine de nos fils et qui après avoir resserré la patrie jusque sous les murs de Paris s'élargit, regagne le Sord et respire largement.
La puissance germanique sera brisée, morcelée, ramenée à la raison, et les Allemands eux-mêmes redevenus Saxons, Bavarois, Badois, protestants, catholiques et le reste, baiseront nos genoux en nous remerciant de les avoir guéris de leur coûteux délire collectif d'orgueil.
Encore un effort! Les données de cette grande lutte sont presque mathématiques et le résultat abstrait est certain : seulement les éventualités concrètes restent multiples et terriblement cruelles. Moins cruelles pourtant, on peut le croire, depuis quelque dizaine de jours. On dit que le généralissime aurait déclaré : « Je puis les déloger de leurs trous en sacrifiant tant de milliers d'hommes ; je puis les déloger, à moins de frais, avec de la patience. » Et il a préféré, avec l'approbation de tous, la patience. Toute la nation, combattante et non combattante, admire et remercie Joffre et l'état-major.
Hier, dans VEcho^ René Bazin écrivait un article plein de vérité et d'émotion . Il disait que tous les Fran-
çais, ceux qui se battent et ceux qui gardent la maison, les fils et les parents, n'ont plus qu'une seule direction pour leurs pensées : la frontière de France, la ligne mouvante de nos armées. Depuis deux mois et demi, nous vivons avec cette frontière vivante ; nous reculons, nous remontons, nous frémissons de tout notre être; nous cherchons tout ce qui parle d'elle, les journaux, les blessés, les lettres qui nous en donnent des d^ils. Ah ! puisse-t-elle être épargnée ou du moins ménagée par la blessure, cette frontière de chair I Nous savons maintenant faire la guerre d'une manière moins coûteuse qu'au début. Nos officiers commencent-ils d'accepter de se ménager? Nos blessés sont-ils mieux soignés, mieux guéris ?
Tout à l'heure j'étais parti pour me rendre à l'appel d'une lettre officielle et pour visiter en gare de Pantin un train sanitaire chauffé, parfait, mis en marche par la Compagnie de l'Est. A mi-chemin j'ai dû m'arrêter; le temps me manquait, la nécessité d'écrire cet article me rappelait au journal. Nul doute que ce train-modèle ne soit exemplaire. Saluons un progrès!... Que le sang de France soit, à l'arrière de la bataille, ménagé, respecté, traité comme le sang des rois. Un tel sang, de paysans, d'ouvriers, de Montmartrois, de Parigots, à cette heure il assure, contre le germanisme, le salut de l'humanité qu'il a tant contribué à ennoblir.
« Que le sang de France soit sauvé et nous reconstruirons des cathédrales »^ disais-je au lendemain de l'incendie de Reims, et un artiste de me répondre avec désespoir : « Non, cet édifice-là, nul ne sait
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plus le faire » . Soit ! nos fils ne savent plus dresser les deux tours, le portail saint et le peuple des statues, mais ils valent nos aïeux, quand ils mettent debout une suite d'actions héroïques, concertées, bâties, coordonnées, pleines d'âme, dédiées aux puissances les plus hautes, et qu'ils accomplissent les victoires de 1914. Cette guerre de la délivrance, c'est une cathédrale, bâtie par toute la nation, une haute maison de sacrifice et de triomphe où les générations ne cesseront plus de venir, en esprit, s'agenouiller.
Victoire de l'Aisne, victoire de la Marne, deux belles tours sonnantes pour la nouvelle basilique de France.