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LA FRANCE EN ARMES

Les nobles amis que je vous cite là, ce n'est pas sur ma route, de Paris à Belfort, que j'ai rencontré leur personne ou leur trace ; ils ont Thonneur d'être plus en avant, plus près du danger, mais il ne convient pas de nommer leurs régiments ni les lieux où ils servent, et je ne place ici leurs noms qu'en hommage d'amitié. Amitié privée, accrue par la reconnaissance et le respect pour des camarades qui sont des combattants. Qu'ils soient heureux, et heureux encore, tous ces amis inconnus que j'ai eu la joie, ces jours-ci, au hasard de l'heure et de la route, de me découvrir dans l'armée. La beauté du inonde militaire, sa vertu, sa qualité éminemment salubre, dans un tel moment, c'est qu'on y voit des hommes vrais. Ils portent inscrits sur leurs manches qu'ils sont généraux, colonels, lieutenants, c'est-àdire chargés d'entraîner leurs subordonnés et de faire face avec eux à la mort. Et ce n'est pas une vaine annonce, une figuration. Ces aimables gens de qui je serre la main, ils s'en iront, d'une minute à l'autre, sous une voûte de mitraille, accomplir la plus haute tâche qui puisse être proposée à l'être humain. Je les regarde, je les écoute, et, d'étape en étape, auprès d'eux tous, chefs et soldats, je goûte sans l'épuiser le divin plaisir de l'admiration...

Mais dans cette saison brumeuse, avec ces innombrables arrêts où m'invite l'amitié, où m'obligent encore les barrages des routes et les sentinelles soupçonneuses, on avance lentement. Voici la fin du jour qui nous empêche d'aller ce soir-là plus ^vant. Où sommes-nous? Qu'importe au lecteur le ûom! C'est la petite ville française de l'Est, tou-

jours pareille et déjà plongée dans robscurité. J'ai mis pied à terre et, quittant l'auberge, je vais un peu à l'aventure dans les rues toutes vivantes, bien que déjà appareillées pour la nuit.

Volets clos d'où filtre la lumière, chiens qui aboient, porte qui s'ouvre pour qu'une ménagère jette à la rue une jatte d'eau, boulangeries éclatantes, cafés parcimonieux. Quelques groupes de femmes me croisent qui viennent sans doute de l'église. Je remonte leur cours et je franchis la porte quand on achève d'éteindre les cierges sous la nef humide et que le sonneur sonne V Angélus.

Pendu des deux mains à sa corde, il est soulevé par la cloche ; il bondit, retombe et rebondit. Qu'il est svelte, ce vieillard ! Gomme il me plaît se démenant dans l'ombre, et si artiste par la manière dont il distribue son efiFort avec prestesse, sur les trois cordes, pour que ses trois cloches bourdonnent en cadence. C'est un confrère, cet homme obscur qui fait un si charmant bruit dans le noir. Je devrais le féliciter, mais j'aime mieux longuement l'écouter. Que dit-il, ce gazetier du ciel, ce journaliste dans les nuages? Il fait un bruit qui me relie avec mes premières années, et si j'aime les vers que j'ai lus à dix-huit ans, j'aime plus mystérieusement encore les sonneries entendues à huit ans. Sonnez, cloches profondes des soirées d'automne ; je n'ai pas besoin de vous comprendre pour subir votre influence, et soyez remerciées de cette leçon que vous me donnez pour agir sur les âmes. 11 s'agit d'entrer chez un être et non pas d'y rien apporter, mais d'y réveiller ce qui sommeillait et d'agiter les riches dépôts sur

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