DANS UN JARDIN DE LORRAINE
nos peines le inonde végétal. Je me laissais envahir par cette émotion, difficile à renfermer dans quelques froides lignes, où nous précipite la masse des souvenirs de notre enfance, suspendus comme des nids d'hirondelles au toit de la vieille maison. Aucun vent, et les feuilles fragiles par un dernier lien tiennent encore aux arbres. Charmante minute immobile, extrême instant de Tâme précaire des jardins. Ah! que j'aurais aimé demeurer là et qu'il y fût permis sans indignité de respirer tant de beauté ! Mais nos frères sont dans les tranchées, au péril, sous les froides nuits, et tout plaisir, cette année-ci, est vilenie. J'aurais trop peur de me paraître à moimême ingrat envers les gens héroïques qui nous ont gardé cette divine douceur, cette paix d'un jardin d'octobre en Lorraine. Je retourne au travail, je retourne à Paris. Mais pas avant que j'aie coupé mes roses pour les porter, ce soir, au colonel Marchand, sur son lit d'hôpital.
« Regardez-les un instant, mon colonel, un seul instant, car leur parfum pourrait gêner votre nuit, mais elles veulent vous dire, dès ce soir, qu'à Charmes on vous remercie ».