LE MARTEAU DE THOR SUR NOS CATHÉDRALES
6 mars 1915.
Cent artistes (plus un, qui a tenu la plume et qui veut garder Tanonymat, ce qui ne m'empêchera pas de vous dire qu'il est un poète, un auteur de théâtre et un essayiste brillant) offrent « aux associations littéraires et artistiques étrangères et à tous les amis du beau » un mémoire rédigé d'après les documents officiels afin de faire connaître universellement le système de destruction des armées allemandes.
J'en ai les épreuves, vous le lirez dans peu de jours. Vous y retrouverez les plus authentiques détails sur le martyre des cathédrales de Reims, d'Arras, de Senlis, de Soissons, et sur la mort de Louvain.
Quelle explication trouver à ces actes abjects?
Nos cathédrales sont des otages aux mains des Allemands. Ils agissent avec elles comme avec les notables qu'ils saisissent, dont ils se font un bouclier et sur qui ils se vengent. On croit savoir que, quartier par quartier, ils auraient de même anéanti Paris, si l'on n'avait pas accepté leurs conditions de paix. Si l'on veut comprendre la conduite des Allemands contre les glorieux monuments de notre race,
il faut s'attacher à cette idée de cathédrales otages et méditer les proclamations affichées par eux dans les villes qu'ils occupent. Lisez cette affiche du 12 septembre, à Reims :
«... Afin d'assurer suffisamment la sécurité des troupes et afin de répondre du calme de la population de Reims, les personnes nommées ci-après (il y avait une liste de quatre-vingt-un noms) ont été prises en otages par le commandement général de l'armée allemande. Ces otages seraient pendus à la moindre tentative de désordre. De même la ville sera entièrement ou partiellement brûlée et les habitants pendus, si une infraction quelconque est commise aux prescriptions précédentes. Par contre, si la ville se tient absolument tranquille et calme, les otages et les habitants seront pris sous la sauvegarde de l'armée allemande. »
^ Nos cathédrales sont des otages, des personnes vivantes, des notables menacés de mort. Toutefois, pour mieux comprendre, pour descendre plus profondément dans la pensée impériale allemande, nous pouvons encore faire un pas en avant. On possède un ensemble de faits nombreux et de notoriété publique sur les crimes commis par les Allemands contre les prêtres et j'ai quelques éléments précieux, les Souvenirs d'un 'prisonnier de guerre^ pour l'instant inutilisables, qui démontrent qu'ils jalousent et haïssent la supériorité du prêtre, con- |sidéré par eux, dans un village, comme une force *morale.
Là, nous sommes en présence d'un acharnement « mystique ». C'est Unser Gott qui a fait des siennes.
On a parlé des protestants. Frédéric Masson, avec son haut sens d'historien, voit dans le sac de Louvain une action de Luther contre un des centres les plus fameux du catholicisme. Mais les protestants français s'associent d'un mouvement unanime à l'horreur éprouvée par les catholiques français et ne trouvent dans leur foi aucune raison, aucun sentiment qui justifient ces crimes. D'autre part, les Bavarois, chargés de médailles pieuses, ne sont pas de moindres tortionnaires que les Prussiens.
Dorchain a mis en lumière un texte prodigieusement intéressant de Jean-Joseph Goerres : « Réduisez en cendre cette basilique de Reims où fut sacré Clovis, où prit naissance cet empire des Francs, faux frères des nobles Germains; incendiez cette cathédrale ». Goerres n'est pas un protestant. Révolutionnaire ardent, et disciple de notre xvin' siècle, il devint par la suite le chef des catholiques bavarois. J'ignore à quel moment de sa carrière il prononça cette effroyable excitation prophétique, mais je ne doute pas qu'elle ne soit un cri de romantisme germanique, une clameur des dieux primitifs contre la civilisation classique et française.
Ce n'est pas le Dieu de Luther qui demande l'anéantissement de nos basiliques nationales. C'est Unser Gott^ c'est le vieux Dieu de Guillaume, une combinaison dont nous avons dit à plusieurs reprises ici que nous reconnaissions en lui le plus ancien des dieux Scandinaves, Odin assis entre deux loups.
Les savants allemands, depuis un siècle, recueillent toutes les épaves des races païennes, tous les héros qui sont des conseillers de massacre et de pil-
lage, et s'eflforcent pédantesquement de les introduire au fond de la conscience nationale de la Germanie • Si Ton veut savoir ce que signifient ces appels constants et monotones de Guillaume II, il
I faut entendre que ce « vieux Dieu », dont l'usage, nous dit-on sans rire, est spécialement réservé à
î l'empereur, n'est rien moins que le dieu Odin, le Père universel, qui, dans les brouillards du Nord, entouré des vierges sanglantes, préside à des tueries indéfinies, mêlées d'afifreuses ivrogneries.
De son côté, une note très intéressante de V Intermédiaire des chercheurs et des curieux (écrite, je crois, par M- Florent Brenier) signalait dans ces invocations de Guillaume au vieux Dieu allemand une formule ésotérique, destinée à tromper la masse, et sous laquelle les renseignés comprennent qu'il s'agit d'Odin : « Je recommande, disait-il, à ceux qui ne peuvent voir dans notre ennemi un adepte de l'ancienne religion de sa race, de relire avec attention l'hymne qu'il dédia au dieu ^gir, et dont l'exécution solennelle, à l'occasion du lancement d'un navire de guerre, fit sensation en son temps. Cette invocation au Neptune du Walhalla germanique, coïncidant avec la proclamation que l'avenir de l'Allemagne était sur la mer, fit rire; mais un Wiking dévot, plaçant sa flotte sous la protection du dieu de l'océan germain, n'eût pas agi autrement. UHymne à JÉgir, composé par le kaiser, dirigé par lui, le bâton de chef d'orchestre à la main, c'était un acte de foi, l'équivalent du baptême chrétien de nos vaisseaux. »
Tout cela, Henri Heine l'avait prédit. Il avait
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pressenti la religion nouvelle ou renouvelée, dont Wagner et Nietzsche sont les effets et les causes. Après avoir annoncé que la civilisation disparaîtra d'une Allemagne déchristianisée, et qu'alors « débordera de nouveau la férocité des anciens combattants », Henri Heine s'écriait en 1834 : « Ce jour viendra, hélas î les vieilles divinités germaniques se lèveront de leurs tombeaux fabuleux et essuieront de leurs yeux la poussière séculaire, Thor se dressera avec son marteau gigantesque et détruira les cathédrales gothiques. »
Odin, Thor, Unser Gott, le vieux dieu allemand, a dit Guillaume : « Soustrais-toi à la civilisation rayonnante, à la droite conception du Vrai, du Bien et du Beau, au Divin proclamé par le consentement universel. Rends-moi ton hommage, adopte mon culte, qui est le pangermanisme, et je te livrerai l'empire du monde. ».
Voilà la vérité dont tout le monde a le pressentiment. J'ai reçu, cette semaine, la visite d'un commerçant parisien, qui dirige une manufacture de brosseries et plumeaux dans un quartier du centre de Pfiu'is.
« Au début de la guerre, m'a-t-il dit, on a été stupéfait, en lisant les proclamations où Guillaume se déclarait l'envoyé du Très-Haut. Comment I il se donnait ce rôle, et il s'écriait : « Malheur et mort à ceux qui résistent à ma volonté ! Malheur et mort à ceux qui ne croient pas en ma mission ! Qu'ils périssent tous, les ennemis du peuple allemand! Dieu exige leur destruction ! Il vous commande, par ma bouche, d'exécuter ma volonté ».
— En effet, dis-je, c'est le langage d'un illuminé, d'un foui
— Un fou! monsieur Barrés. Mais qu'est-ce qu'un fou? Ceux que vous appelez aujourd'hui de ce nom, au temps des miracles et des martyrs, on les appelait des possédés. Ecoutez bien ce mot. Des possédés!
On constatait qu'ils n'étaient plus les maîtres de leur propre volonté. Vous me regardez avec étonnement? Ce que la science du jour nous enseigne de l'hypnotisme et de la suggestion vous démontre qu'un esprit humain peut posséder la volonté, la direction d'un autre esprit. Pourquoi un esprit invisible ne pourrait-il pas dominer, posséder un humain ?
— Vous êtes un mystique, cher monsieur, dis-je à mon interlocuteur. Je ne suis pas habitué à en rencontrer de votre intensité. De là mon premier étonnement. Mais j'en ai beaucoup dans ma bibliothèque, et je tiens à vous le dire, vous appartenez à une admirable tradition. »
Mon visiteur, en baissant la voix, me confia alors quelques révélations qui viennent d'être faites à une personne favorisée et d'où il appert « qu'au moment où le fléau terrible a tonné sur la terre, le peuple barbare a appelé à son secours Satan et tous ses suppôts. L'Enfer tout entier a répondu à ses appels... »
Après m'avoir tout au long exposé les mystérieuses paroles de sa visionnaire, que, j'espère bien, il me fera voir un jour, mon visiteur, d'un air triomphant, m'a dit :
« Guillaume n'est pas un fou, au sens courant du
mot. Il est rinstrument conscient de TEsprit du Mal, entre les mains de qui il s'est mis par pure ambition. Cela vous explique sa proclamation, que ne sauraient comprendre ceux qui ne voient les choses que par le côté le plus grossier. Il est naturel qu'une multitude de choses leur échappent, puisqu'ils ne voient que la matière, alors qu'il y a bien autre chose dans la création. Guillaume est animé par un Esprit. Mais il ment effrontément quand il parle du Très-Haut, et il faut que son malheureux peuple soit terriblement aveugle pour ne pas s'apercevoir que le prétendu Très-Haut est le dieu des traîtres, des criminels et des apaches, bref le Très-Bas. »
Et comme je me taisais, plein d'admiration d'avoir en face de moi de si vieilles et si pittoresques manières de sentir, et d'assister à la création d'un mythe, cet industriel mystique acheva de me faire connaître sa pensée :
« Tout ne s'éclaire-t-il pas? On dit couramment, quand on sait à quel point notre préparation militaire était insuffisante, que c'est un miracle que notre victoire. Il fallait, en effet, un miracle pour repousser cet assaut infernal. A l'enfer déchaîné, nous voyons s'opposer les puissances du ciel. Unser Golt^ le vieux Dieu, le Malin pour tout dire, a été jeté à terre. »
J'abrège le raisonnement. 11 est au plus haut point curieux. Qu'un fabricant de brosses et de plumeaux soit en 1915 un inventeur de mythe, rien de plus intéressant. Et c'est bien un mythe qu'il m'apporte : un fait réel que l'histoire éclaire mal et que
l'esprit humain transforme en notion religieuse. Ce qui est également curieux, c'est que mon interlocuteur crée là un Guillaume admirablement assorti avec ia poésie germanique. Une fois de plus, Mépl tophélès apparaît dans le monde. La fantasmagt romantique se continue. Le pacte qu'il avait eon avec le philosophe pour lui procurer la puissan iVIéphistophélès le renouvelle avec Tempère Quelle suite au second Faust et, notamment, d ce second Faust, au quatrième acte, oii Méphist Faust aident l'empereur, dont les folies ont f voqué une guerre, à vaincre dans une bataille d< sive. Et quelle vue de génie, cette rêverie d fabricant de brosses, un peu poussée, pour donner !
Nous n'avons pas le loisir, aujourd'hui, de ch cher à peindre les variations de l'équilibre cérél: de l'empereur allemand \ mais Tempoisonnemenl feette Germanie, son intoxication par sa propre id ilogie pédantesque, c'est quelque chose d'in( Qu'un bon traité de paix )eur soit une camisole force I Que de solides frontières dressées aut d'eux, avec une préoccupation humanitaire, 1 fassent un solide cabanon !