KAMERAD
mer. Nous savons que les Prussiens vouJaient jeter à terre nos hommes-drapeaux, comme ils font de nos monuments nationaux, comme ils auraient fait , quartier par quartier, c'est ma conviction, de Paris. Et quand nous les tenons, quand, poitrine contre poitrine, nous les sentons haleter, nous irions desserrer l'étreinte !
Ne tentez pas le destin. Des miracles comme celui de 1914, il y en a plusieurs dans l'histoire de France. C'est même par là que nous sommes une nation tout à fait exceptionnelle, un peuple à rebondissement. Et pour ma part j'ai toujours compté sur ces fièvres sublimes, à la française, qui nous rendent la santé. Mais profitons-en. « Peuple merveilleusement élastique, disait de nous le prince de Bulow... Ses succès et ses revers ont toujours rempli l'Europe de nouveaux étonnements ». Jeanne d'Arc est toujours agissante, et, fleur de notre sang, Phénix de la patrie, elle renaît éternellement de ses cendres. Mais cette opinion que je reproduis de l'ancien chancelier de l'Empire, dans son livre, la Politique allemande sous Guillaume 11^ prouve assez qu'on nous connaît outre-Rhin. On y est capable de comprendre qu'il faiA céder à la France quand elle a pris son élan et déployé jses ailes, quitte à la saisir quand elle retourne à son terre-à-terre, à ses vaines disputes. Cette tactique ne serait pas si malhabile. C'est même contre nous la plus redoutable. Nul Français ne s'y prêtera. Nous poursuivrons la lutte jusqu'au brisement de l'Empire allemand. Nul ne répondra : « Camarade ! »
4 février 1915.
Connaissez-vous la joie de voir clair? C'est une des plus grandes que la vie nous donne. lumière qui chasse les erreurs I Et, loin de s'épuiser, cette joie augmente à mesure que nous réprouvons. Voir clair, c'est parfois, dit-on, aller au désabusement, mais s'il arrive que notre regard, maintenu sur un objet, permet aux sentiments d'admiration de s'éveiller en nous, alors quel plaisir! Aimer ce qui est posé en pleine lumière, c'est parfait.
En conséquence, évitons de nous laisser raconter un tas de calembredaines sur nos soldats dans les tranchées. C'est tels qu'ils sont, dans leur réalité toute grave, enveloppés de grandes couleurs sévères, qu'ils éveilleront plus complètement notre affection et notre respect.
Une guerre toute nouvelle se déroule, à cette heure, sur les longues, lignes du front. Sans doute nos soldats ont hérité des âmes de leurs etïeux. Un Déroulède, c'est un Bayard; un Joffre reproduit quelques-uns des traits de Catinat et de Drouot, et nos jeunes soldats, vous avez tous lu dans leurs lettres des mots joyeux, brillants, fringants, comme en avaient Lasalle et les autres. Mais tout de même les conditions actuelles de cette guerre sont si par-
ticulières que nos soldats y prennent un caractère tout neuf dans notre histoire.
Je souffre, quand je lis des épisodes du front, dramatisés à plaisir dans certains récits. Le romanesque, en ce moment, ce serait le poilu dans sa tranchée. Et bien! j'y suis allé voir. Nos soldats étaient là tout roides, à cause de leurs nombreux vêtements épais et de la boue séchée qui les enveloppait d'une sorte de carapace. C'était un jour de pluie. Quelques-uns avaient sur le dos des sacs vides en grosse toile ; d'autres s'abritaient sous des morceaux de tôle plissée, appuyés aux deux parois de terre. Cette vie de lutte faisait briller leurs yeux dans leurs visages broussailleux, en laissant sur tout leur être une vague expression de sommeil. Ils m'écoutaient avec la charmante politesse naturelle des paysans et avec un bon sourire. Ils comprenaient bien mon amitié et moi je voyais avec émotion quelque chose que je me surprends à nommer leur sainteté. Le poilu dans sa tranchée, c'est un paysan déguisé en guerrier, qui songe aux gens et aux choses de chez lui, qui n'a pas du tout le désir de manger tout crus le cœur et le foie du Boche, et qui tient toujours, pieds gelés et mains engourdies, et qui sent bien « qu'on finira par les avoir ».
Ces admirables survivants des premières hécatombes, qui demeurent avec une si magnifique endurance dans la boue, sous la mitraille incessante, savent pratiquer la vertu de patience avec une fermeté qu'on n'attendait pas de notre armée, et qui semble se rattacher aux qualités paysannes
de notre race. Ils savent ou ils sentent que cette guerre est une guerre d'usure, qui se terminera au profit de celui des deux adversaires qui aura le mieux économisé et réservé ses forces. Ils ont appris que celui qui attaque imprudemment et sans préparation suffisante « le front inviolable » se brise contre une résistance meurtrière, hérissée d'obstacles presque insurmontables. Ils Pont appris à leurs dépens et, Dieu merci! aux dépens des masses allemandes qui sont venues se briser contre nos défenses. Ils calculent que le temps travaille pour la cause des alliés.
Déjà, ce délai nous a permis de réparer des insuffisances de préparation matérielle. En outre, il nous a donné les occasions et le loisir de prendre sur TAllemand une supériorité morgJe énorme.
Cette supériorité naquit à la bataille de la Marne^ lorsque dans un combat de manœuvre, c'est-à-dire dans les conditions les plus opposées au combat de tranchées, nous avons fait ployer sous notre choc et sous notre effort leurs masses, qui pourtant possédaient l'avantage du nombre. Et puis, cette supériorité, nous n'avons pas cessé lentement de l'affirmer et de l'accroître dans les combats d'artillerie et les actions de détail depuis que nous avons du 105 et des obus à grande capacité d'explosifs pour le 120.
Le poilu sait tout cela ; il le sait de la meilleure science, par son expérience quotidienne ; il le constate dans l'horizon qu'il embrasse depuis sa tranchée, et par une suite de faits qui composent sa vie périlleuse. De là son refrain, « qu'on finira par les avoir ».
On les aura, surtout si les civils tiennent bon.
Et comment devons-nous tenir? Qu'est-ce que cette patience que l'on nous demande?
On nous demande de ne pas nous impatienter.
On nous demande, à nous, familles, à nous, commerçants et industriels, à nous, politiques, de ne pas peser sur les événements par des larmes, par des plaintes, par des critiques. Ces soldats prodigieux d'endurance, ces chefs qui, tous, ont fait leur sacrifice, ne redoutent qu'une chose, c'est que Timpatience de leurs amis et de leurs familles ne les presse de procéder à une offensive prématurée, par des attaques mal préparées.
Il suffit, camarades! Nous voilà prévenus. Nous prendrons modèle sur votre patience, mérite bien pâle chez nous, et chez vous éclatant comme la pourpre de votre sang répandu. Jusqu^au bout, nous demeurerons ce que nous sommes depuis six mois : une nation rassemblée derrière le généralissime, et tout animée par un esprit qui, hier encore, éclatait dans cette phrase que me rapporte un ami :
« Je quitte, m'écrit-il. M'''' X... et sa fille ; le fils vient de tomber au champ d'honneur. A la terrible nouvelle, la mère a dit à sa fille : « Taisons-nous, cachons notre peine le plus possible, afin de ne pas semer la tristesse autour de nous, car il y aura encore beaucoup de morts. »
Gela est bien beau. Et même, ce mot « tristesse », parce qu'il se tient dans l'ordre du sentiment, et qu'il donne ainsi la mesure de celle qui le prononça, est, dans sa maigreur, 'profondément émouvant. Saintes femmes, ce n'est pas seulement la tristesse,
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que d'instinct vous voulez éviter de répandre autour de vous, c'est la raison publique que vous voulez protéger, prémunir contre la plus juste sensibilité. Vous discernez que si nous nous laissions amollir, la France, corps et âmes, serait jetée à terre, martyrisée, anéantie, et le sang des héros aurait coulé pour rien. Nous trahirions nos morts. Il faut vaincre. Et déjà la victoire complète est visible au bout de notre patience.
Peut-être n'a-t-on pas marqué avec une suffisante vigueur le véritable caractère de cette guerre de tranchées où l'armée allemande s'est réfugiée, quand, poursuivie par nous, elle a repassé l'Aisne. Une telle décision fut un aveu d'impuissance et de faiblesse, ou plutôt d'affaiblissement. Les tranchées, en effet, permettent à une armée de garder, d'une façon sûre, un front donné, avec un effectif égal au tiers de celui que nécessiterait la simple occupation sans tranchées. Il faut, en moyenne, un homme tous les deux mètres pour garder des tranchées, tandis qu'une ligne de bataille exige une densité moyenne de trois hommes par deux mètres. . . (ce qui ne signifie pas, bien entendu, que les hommes soient alignés dans cette formation de conception simpliste).
Les tranchées sont un expédient de génie qui permet aux Allemands de tenir tête de la mer du Nord à la Suisse, et de Kœnigsberg à la frontière de Roumanie, aux Russes, aux Anglais et aux Français alliés. Mais les expédients sont, par essence, précaires. Nous crèverons la ligne ennemie, quand le vainqueur de la Marne le décidera.
Je reviendrai là-dessus; je vous donnerai quel-
ques-unes des idées que connaissent tous nos soldats et qui réconfortent leur patience. Aujourd'hui, je voulais seulement vous répéter ce sur quoi nous sommes, n'est-ce pas, unanimement d'accord : que toute impatience serait de notre part la pire des fautes. Elle servirait les Allemands. Elle aurait pour résultat de prodiguer le sang des soldats dans des opérations imprudentes, et de compromettre le succès final en voulant le cueillir trop vite.
Que tous ceux qui sont à l'arrière se le disent et le disent autour d'eux : en manifestant et même en éprouvant de l'impatience, ils iraient contre la volonté des patients « poilus » qui, dans les tranchées, veulent et savent attendre pour être les maîtres de l'heure.