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INTRODUCTION

plus grand désordre étant déjà dissipé par ce seul fait. C'est donc là que doit se ï)orter principalement l'attention de tous ceux qui sentent l'importance d'un état de choses vraiment normal (1).

[Il importe de faire remarquer que Comte n'entend pas faire du Cours un essai d'explication universelle par un principe unique ; il tenait pour chimérique une pareille tentative ; il n'a voulu que résumer l'ensemble des connaissances acquises en un seul corps de doctrine homogène. Mais le positivisme comporte cependant une puissance d'unité plus réelle que toute autre philosophe.]

§ 4. V esprit positif et la notion d^ Humanité. L'unité mentale

[La philosophie positive a pour principale destination d'introduire l'unité dans les conceptions humaines. C'est à son relativisme qu'elle doit de pouvoir y arriver. Les pages suivantes font apercevoir le bien réel qui existe entre les deux méthodes, objective et subjective, adoptées par Comte dans sa double carrière philosophique.]

« Il importe de reconnaître, en principe, que, sous le régime positif, l'harmonie de nos conceptions se trouve nécessairement limitée, à un certain degré, par l'obligation fondamentale de leur réalité, c'est-à-dire d'une suflBsante conformité à des types indépendants de nous. Dans son aveugle instinct de liaison, notre intelligence aspire presque à pouvoir toujours lier entre eux deux phénomènes quelconques simultanés ou successifs ; mais l'étude du monde extérieur démontre au contaire que beaucoup de ces rapprochements seraient purement chimériques, et qu'une foule d'événements s'accomplissent continuellement sans aucune vraie dépendance mutuelle... Longtemps habitué à une vaine unité de doctrine... l'esprit humain, en passant à l'état positif,

(1) Oourt, I, p. 17-27.

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a d'abord tenté de réduire tous les divers ordres de phénomènes à une seule loi commune (1). Mais tous les essais accomplis pendant les deux derniers siècles pour obtenir une explication universelle de la nature n'ont abouti qu'à discréditer radicalement une telle entreprise, désormais abandonnée aux intelligences mal cultivées. . . néanmoins, il faut franchement reconnaître cette impossibilité directe de tout ramener à une seule loi positive comme une grave imperfection, suite inévitable de la condition humaine, qui nous force d'appliquer une très faible intelligence à un univers très compliqué.

Mais cette incontestable nécessité, qu'il importe de reconnaître afin d'éviter toute vaine déperdition de forces mentales, n'empêche nullement la science réelle de comporter, sous un autre aspect, une suffisante unité philosophique, équivalentes à celles que constituèrent passagèrement la théologie ou la métaphysique, et d'ailleurs très supérieure, aussi bien en stabilité qu'en plénitude. Pour en sentir la possibilité et en apprécier la nature, il faut a'abord recourir à la lumineuse distinction générale ébauchée par Kant entre les deux points de vue objectif et subjectif, propres à une étude quelconque. Considérée sous le premier aspect, c'est-à-dire quant à la destination extérieure de nos théories, comme exacte représentation du monde réel, notre science n'est certainement pas susceptible d'une pleine systématisation, par suite d'une inévitable diversité entre les phénomènes fondamentaux. En ce sens, nous ne devons chercher d'autre unité que celle de la méthode positive envisagée dans son ensemble, sans prétendre à une véritable unité scientifique, en aspirant seulement à l'homogénéité et à la convergence des différentes doctrines. Il en est tout autrement sous l'autre aspect, c'est-à-dire quant à la source intérieure des théories humaines, envisagées comme des résultats naturels de notre évolution mentale, à la fois individuelle et coUec-

(1) C'est notamment par cette recherche d'un « axiome générateur » que le matérialisme se distingue du positivisme.

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tive, destinés à la satisfaction normale de nos propres besoins quelconques. Ainsi rapportées, non à l'univers, mais à l'homme ou plutôt à l'Humanité, nos connaissances réelles tendent au contraire, avec une évidente spontanéité, vers une entière systématisation, aussi bien scientifique que logique. On ne doit plus alors concevoir, au fond, qu'une seule science, la science humaine, ou plus exactement sociale, dont notre existence constitue à la fois le principe et le but, et dans laquelle vient naturellement se fondre l'étude rationnelle du monde extérieur au double titre d'élément nécessaire et de préambule fondamental, également indispensable quant à la méthode et quant à la doctrine... C'est uniquement ainsi que nos connaissances positives peuvent former un véritable système, de manière à offrir un caractère pleinement satisfaisant

Telle est donc la disposition générale qui doit finalement prévaloir dans la philosophie vraiement positive, non seulement quant aux théories directement relatives à l'homme et à la société, mais aussi envers celles qui concernent les plus simples phénomènes, les plus éloignés, en apparence, de cette commune appréciation ;'concevoir toutes nos spéculations comme des produits de notre intelligence, destinés à satisfaire nos divers besoins essentiels, en ne s'écartant jamais de l'homme qu'afin d'y mieux revenir, après avoir étudié les autres phénomènes en tant qu'indispensables à connaître, soit pour développer nos forces, soit pour apprécier notre nature et notre condition. On peut dès lors apercevoir comment la notion prépondérante de l'Humanité doit nécessairement constituer, dans l'état positif, une pleine systématisation mentale, au moins équivalente à celle qu'avait finalement comportée l'âge théologique d'après la grande conception de Dieu, si faiblement remplacée ensuite, à cet égard, pendant la transaction métaphysique par la vague pensée delà nature (1). »

(1) Disc, sur Vesprit pos., p. 34-39.

SECTION I La Classification des Sciences positives

§ 1. Principes généraux de classification

[Les classifications basées sur une distinction quelconque- des facultés de l'esprit humain (Aristote, Bacon, d'Alembert) sont fausses, parce que l'esprit agit toujours tout entier, dit Comte. Quant aux classifications objectives, elles ne pouvaient réussir, tant que l'homogénéité des connaissances humaines, apportée par le positivisme, n'était pas réalisée. Le principe de toute classification a été récemment mis en lumière par les botanistes et zoologistes.]

t Ce principe est une conséquence nécessaire de la seule application directe de la méthode positive à la question même des classifications qui, comme tout autre, doit être traitée par observation, au lieu d'être résolue par des considérations à priori. Il consiste en ce que la classification doit ressortir de l'étude même des objets à clas-

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ser, et être déterminée par les affinités réelles de l'enchaînement naturel qu'ils présentent, de telle sorte que cette classification soit elle-même l'expression du fait le plus général, manifesté par la comparaison app^'ofondie des objets qu'elle embrasse

« Appliquant cette règle fondamentale au cas actuel, c'est donc d'après la dépendance mutuelle qui a lieu effectivement entre les diverses sciences positives que nous devons procéder à leur classification ; et cette dépendance > pour être réelle, ne peut résulter que de celle des phénomènes correspondants. »

[Une bonne classification, utile aux applications pratiques des sciences, l'est surtout au besoin fonda- ' I mental de notre esprit de coordonner sa connaissance

des lois et des faits. Les systèmes théologiques n'avaient d'autre but que de le satisfaire. La classification dé Comte ne porte naturellement que sur les théories et non sur les applications scientifiques.]

Il faut distinguer, par rapport à tous les ordres de phénomènes, deux genres de sciences naturelles : les unes abstraites, générales, ont pour objet la découverte des lois qui régissent les diverses classes de phénomènes, en considérant tous les cas qu'on peut concevoir ; les autres concrètes, particulières, descriptives, et qu'on désigne quelquefois sous le nom de sciences naturelles proprement dites, consistent dans l'application de ces lois à l'histoire effective des différents êtres existants. Les premières sont donc fondamentales, c'est sur elles seulement que porteront nos études dans ce cours ; les autres, quelle que soit leur importance propre, ne sont réellement que secondaires, et ne doivent point, par conséquent, faire partie d'un travail que son extrême étendue naturelle nous oblige à réduire au moindre développement possible.

La distinction précédente ne peut présenter aucune obscurité... On pourra d'abord l'apercevoir très nettement en comparant, d'une part, la physiologie générale,, et, d'autre part, la zoologie et la botanique proprement

dite. Ce sont évidemment, en effet, deux travaux d'un caractère fort distinct, que d'étudier, en général, les lois de la vie, ou de déterminer le mode d'existence de chaque corps vivant en particulier. Cette second étude, en outre, est nécessairement fondée sur la première.

[De même, si l'on compare la chimie et la minéralogie, etc.]

Il faut, avant tout, commencer par reconnaître que, quelque naturelle que puisse être une telle classification, elle renfermera toujours nécessairement quelque chose, sinon d'arbitraire, du moins d'artificiel, de manière à présenter une imperfection véritable.

En effet, le but principal que l'on doit avoir en vue dans tout travail encyclopédique, c'est de disposer les sciences dans l'ordre de leur enchaînement naturel, en suivant leur dépendance mutuelle, de telle sorte qu'on puisse les exposer successivement, sans jamais être entraîné dans le moindre cercle vicieux. Or, c'est une condition qu'il me paraît impossible d'accomplir d'une manière tout à fait rigoureuse , . .

Toute science peut être exposée suivant deux marches essentiellement distinctes, dont tout autre mode d'exposition ne saurait être qu'une combinaison, la marche historique et la marche dogmatique.

Par le premier procédé, on expose successivement les connaissances dans le même ordre effectif, suivant lequel l'esprit humain les a réellement obtenues, et en adoptant, autant que possible, les mêmes voies.

Par le second, on présente le système des idées tel qu'il pourrait être conçu aujourd'hui par un seul esprit qui, placé au point de vue convenable et pourvu des connaissances suffisantes, s'occuperait à refaire la science dans son ensemble.

Le premier mode est évidemment celui par lequel commence, de toute nécessité, l'étude de chaque science naissante, car il présente cette propriété de n'exiger, pour

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l'exposition des connaissances, aucun nouveau travail distinct de celui de leur formation, toute la didactique se réduisant alors à étudier successivement, dans l'ordre chronologique, les divers ouvrages originaux qui ont contribué aux progrès de la science.

Le mode dogmatique, supposant au contraire que tous ces travaux particuliers ont été refondus en un système général, pour être présentés suivant un ordre logique plus naturel, n'est applicable qu'à une science déjà parvenue à un assez haut degré de développement. Mais, à mesure que la science fait des progrès, l'ordre historique d'exposition devient de plus en plus impraticable, par la trop longue suite d'intermédiaires qu'il obligerait l'esprit à parcourir ; tandis que l'ordre dogmatique devient de plus en plus possible, en même temps que nécessaire, parce que de nouvelles conceptions permettent de présenter les découvertes antérieures sous un point de vue plus direct.

C'est ainsi, par exemple, que l'éducation d'un géomètre de l'antiquité consistait simplement dans l'étude successive du très petit nombre de traités originaux produits jusqu'alors sur les diverses parties de la géométrie, ce qui se réduisait essentiellement aux écrits d'Archimède et d'Apollonius ; tandis que, au contraire, un géomètre moderne a communément terminé son éducation, sans avoir lu un seul ouvrage original, excepté relativement aux découvertes les plus récentes, qu'on ne peut connaître que par ce moyen.

La tendance constante de l'esprit humain, quant à l'exposition des connaissances, est donc de substituer de plus en plus à l'ordre historique l'ordre dogmatique, qui peut seul convenir à l'état perfectionné de notre intelligence.

[L'ordre historique, impossible pour l'enseignement des sciences, doit être abandonné ; il a pourtant certains avantages que n'a pas le dogmatique : ii montre les progrès de l'esprit humain, il complète la connais- .l^ sance théorique des sciences. Mais l'ordre dogmatique

reste plus complet et plus fécond. Si l'on distingue seulement six sciences fondamentales, les mathématicfues enseignent qu'on pourrait les combiner de 720 façons différentes ; c'est assez dire la difficulté que présente l'établissement d'un ordre rationnel.]

« Abordant maintenant d'une manière directe cette grande question, rappelons-nous d'abord que, pour obtenir une classification naturelle et positive des sciences fondamentales, c'est dans la comparaison des divers ordres de phénomènes dont elles ont pour objet de découvrir les lois, que nous devons en chercher le principe. Ce que nous voulons déterminer, c'est la dépendance réelle des diverses études scientifiques. Or cette dépendance ne peut résulter que de celle des phénomènes correspondants.

En considérant sous ce point de vue tous les phénomènes observables, nous allons voir qu'il est possible de les classer en un petit nombre de catégories naturelles, disposées d'une telle manière que l'étude rationnelle de chaque catégorie soit fondée sur la connaissance deS-4ois principales de la catégorie précédente, et devienne le fondement de l'étude de la suivante. Cet ordre est déterminé par le degé de généralité des phénomènes, d'où résulte leur dépendance successive, et, en conséquence, la facilité plus ou moins grande de leur étude.

Il est clair, en effet, à priori, que les phénomènes les plus simples, ceux qui se compliquent le moins des autres, sont nécessairement aussi les plus généraux ; car ce qui s'observe dans le plus grand nombre de cas est, par cela même, dégagé le plus possible des circonstances propres à chaque cas séparé. C'est donc par l'étude des phénomènes les plus généraux ou les plus simples qu'il faut commencer, en procédant ensuite successivemeiit jusqu'aux phénomènes les plus particuliers ou les plus compliqués, si l'on veut concevoir la philosophie naturelle d'une manière vraiment méthodique ; car cet ordre de généralité ou de simplicité, déterminant nécessairement l'enchaînement rationnel des diverses sciences fondamentales par la dé-

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pendance succeSive de leurs phénomènes, fixe ainsi leur degré de facilité.

En même temps, par une considération auxiliaire que je crois important de noter ici, et qui converge exactement avec toutes les précédentes, les phénomènes les plus généraux ou les plus simples se trouvant nécessairement les plus étrangers à l'homme, doivent, par cela même, être étudiés dans une disposition d'esprit plus calme, plus rationnelle, ce qui constitue un nouveau motif pour que les sciences correspondantes se développent plus rapidement.

Ayant ainsi indiqué la règle fondamentale qui doit présider à la classification des sciences, je puis passer immédiatement à la construction de l'échelle encyclopédique d'après laquelle le plan de ce cours doit être déterminé, et que chacun pourra aisément apprécier à l'aide des considérations précédentes.

§ 2. Classification hiérarchique

Une première contemplation de l'ensemble des phénomènes naturels nous porte à les diviser d'abord conformément au principe que nous venons d'établir, en deux grandes classes principales, la première comprenant tous les phénomènes des corps bruts, la seconde tous ceux des corps organisés.

Ces derniers sont évidemment, en effet, plus compliqués et plus particuliers que les autres ; ils dépendent des précédents qui, au contraire, n'en dépendent nullement. De là la nécessité de n'étudier les phénomènes physiologiques qu'après ceux des corps inorganiques . . .

Pour la Physique inorganique nous voyons d'abord, en nous conformant toujours à l'ordre de généralité et de dépendance des phénomènes, qu'elle doit être partagée en deux sections distinctes, suivant qu'elle considère les phénomènes généraux de l'univers, ou en particulier, ceux que présentent les corps terrestres. D'où la physique

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céleste, ou l'astronomie, soit géométrique, soit mécanique ; et la physique terrestre. La nécessité de cette division est exactement semblable à celle de la précédente.

Les phénomènes astronomiques étant les plus généraux, les plus simples, les plus abstraits de tous, c'est évidemment par leur étude que doit commencer la philosophie naturelle, puisque les lois auxquelles ils sont assujettis influent sur celles de tous les autres phénomènes, dont elles-mêmes sont, au contraire, essentiellement indépendantes. Dans tous les phénomènes de la physique terrestre, on observe d'abord les effets généraux de la gravitation universelle, plus quelques autres effets qui leur sont propres, et qui modifient les premiers. Il s'ensuit que, lorsqu'on analyse le phénomène terrestre le plus simple, non seulement en prenant un phénomène chimique, mais en choisissant même un phénomène purement mécanique, on le trouve constamment plus composé que le phénomène céleste le plus compliqué.

... La physique terrestre, à son tour, se sous-divise, d'après le même principe, en deux portions très distinctes, selon qu'elle envisage les corps sous le point de vue mécanique, ou sous le point de vue chimique. D'où la physique proprement dite, et la chimie. Celle-ci, pour être conçue d'une manière vraiment méthodique, suppose évidemment la connaissance préalable de l'autre. Car tous les phénomènes chimiques sont nécessairement plus compliqués que les phénomènes physiques ; ils en dépendent sans influer sur eux. Chacun sait, en effet, que toute action chimique est soumise d'abord à l'influence de la pesanteur, de la chaleur, de l'électricité, etc., et présente, en outre, quelque chose de propre qui modifie l'action des agents précédents. Cette considération, qui montre évidemment la chimie comme ne pouvant marcher qu'après la physique, la présente en même temps comme une science distincte. Car, quelque opinion qu'on adopte relativement aux affinités chimiques, et quand on ne verrait en elles, ainsi qu'on peut le concevoir, que des modifications de la gravitation générale produite

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par la figure et par la disposition mutuelle des atomes, il demeurerait incontestable que la nécessité d'avoir continuellement égard à ces conditions spéciales ne permettrait point de traiter la chimie comme un simple appendice de la physique. On serait donc obligé, dans tous les cas, ne fût-ce que pour la facilité de l'étude, de maintenir la division et l'enchaînement que l'on regarde aujourd'hui comme tenant à l'hétérogénité des phénomènes.

Telle est donc la distribution rationnelle des principales branches de la science générale des corps bruts. Une division analogue s'établit, de la même manière, dans la science générale des corps organisés.

Tous les êtres vivants présentent deux ordre de phénomènes essentiellement distincts, ceux relatifs à l'individu, et ceux qui concernent l'espèce, surtout quand elle est sociable. C'est principalement par rapport à l'homme que cette distinction est fondamentale. Le dernier ordre de phénomène est évidemment plus compliqué et plus particulier que le premier ; il en dépend sans influer sur lui. De là deux grandes sections dans la Physique organique : la physiologie proprement dite et la physique sociale, qui est fondée sur la première.

Dans tous les phénomènes sociaux, on observe d'abord l'influence des lois physiologiques de l'individu, et, en outre, quelque chose de particulier qui en modifie les effets, et qui tient à l'action des individus les uns sur les autres, singulièrement compliquée dans l'espèce humaine, par l'action de chaque génération sur celle qui la suit. Il est donc évident que, pour étudier convenablement les phénomènes sociaux, il faut d'abord partir d'une connaissance approfondie des lois relatives à la vie individuelle. D'un autre côté, cette subordination nécessaire entre les deux études ne prescrit nullement, comme quelques physiologistes du premier ordre ont été portés à le croire, de voir dans la physique sociale un simple appendice de la physiologie. Quoique les phénomènes soient homogènes, ils ne sont point identiques, et la sépa-

ration des deux sciences est d'une importance vraiment fondamentale. Car il serait impossible de traiter l'étude collective de l'espèce comme une pure déduction de l'étude de l'individu, puisque les conditions sociales, qui modifient l'action des lois physiologiques, sont précisément alors la considération la plus essentielle. Ainsi la physique sociale doit être fondée sur un corps d'observations directes qui lui soit propre, tout en ayant égard, comme il convient à son intime relation, nécessaire avec la physiologie proprement dite. . .

En résultat de cette discussion, la philosophie positive se trouve donc naturellement partagée en cinq sciences fondamentales, dont la succession est déterminée par une subordination nécessaire et invariable, fondée indépendamment de toute opinion hypothéticjue, sur la simple comparaison approfondie des phénomènes correspondants : ce sont l'astronomie, la physique, la chimie, la physiologie, et enfin la physique sociale. La première considère les phénomènes les plus généraux, les plus simples, les plus abstraits et les plus éloignés de l'humanité ; ils influent sur tous 'les autres, sans être influencés par eux. Les phénomènes considérés par la dernière sont, au contraire, les plus particuliers, les plus compliqués, les plus concrets et les plus directement intéressants pour l'homme ; ils dépendent, plus ou moins, de tous les précédents, sans exercer sur eux aucune influence. Entre ces deux extrêmes, les degrés de spécialité, de complication et de personnalité des phénomènes vont graduellement en augmentant, ainsi que leur dépendance successive. Telle est l'intime relation générale que la véritable observation philosophique convenablement employée, et non de vaines distinctions arbitraires, nous conduit à établir entre les diverses sciences fondamentales. Tel doit donc être le plan de ce cours.

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§ 3. Avantages de cette classification

[Cette classification présente divers ca ractères avantageux qu'il importe de signaler.]

« Il faut d'abord remarquer, comme une vérification très décisive de l'exactitude de cette classification, sa conformité essentielle, avec la coordination, en quelque sorte spontanée, qui se trouve en effet implicitement admise par les savants livrés à l'étude des diverses branches de la philosophie naturelle . . .

Un second caractère très essentiel de notre classification c'est d'être nécessairement conforme à l'ordre effectif du développement de la philosophie naturelle.

... On conçoit, en effet, que l'étude rationnelle de chaque science fondamentale, exigeant la culture préalable de toutes celles qui la précèdent dans notre hiérarchie encyclopédique, n'a pu faire de progrès réels et prendre son véritable caractère, qu'après un grand développement des sciences antérieures relatives à des phénomènes plus généraux, plus abstraits, moins compliqués, et indépendants des autres. C'est donc dans cet ordre que la progression, quoique simultanée, a dû avoir lieu.

Cette considération me semble d'une telle importance que je ne crois pas possible de comprendre réellement, sans y avoir égard, l'histoire de l'esprit humain. La loi générale qui domine toute cette histoire, et que j'ai exposée dans la leçon précédente, ne peut être convenablement entendue, si on ne la combine point dans l'application avec la formule encyclopédique que nous venons d'établir. Car, c'est suivant l'ordre énoncé par cette formule que les différentes théories humaines ont atteint successivement, d'abord l'état théologique, ensuite l'état métaphysique, et enfin l'état positif. Si l'on ne tient pas compte dans l'usage de la loi de cette progression nécessaire, on rencontrera souvent des difficultés qui

paraîtront insurmontables, car il est clair que l'état théologique ou métaphysique de certaines théories fondamentales a dû temporairement coïncider, et a quelquefois coïncidé en effet avec l'état positif de celles qui leur sont antérieures dans notre système encyclopédique, ce qui tend à jeter sur la vérification de la loi générale une obscurité qu'on ne peut dissiper que par la classification précédente.

En troisième lieu, cette classification présente la propriété très remarquable de marquer exactement la perfection relative des différentes sciences, laquelle consiste essentiellement dans le degré de précision des connaissances, et dans leur coordination plus ou moins intime.

Il est aisé de sentir en effet que plus des phénomènes sont généraux, simples et abstraits, moins ils dépendent des autres, et plus les connaissances qui s'y rapportent peuvent être précises, en même temps que leur coordination peut être plus complète. Ainsi les phénomènes organiques ne comportent qu'une étude à la fois moins exacte et moins systématique que les phénomènes des corps bruts.

Enfin, la propriété la plus intéressante de notre formule encyclopédique, à cause de l'importance et de la multiplicité des applications immédiates qu'on en peut faire, c'est de déterminer directement le véritable plan général d'une éducation scientifique entièrement rationnelle. C'est ce qui résulte sur le champ de la seule composition de la formule.

Il est sensible, en effet, qu'avant d'entreprendre l'étude méthodique de quelqu'une des sciences fondamentales, il faut nécessairement s'être préparé par l'examen de celtes relatives aux phénomènes antérieurs dans notre échelle encyclopédique, puisque ceux-ci influent toujours d'une manière prépondérante sur ceux dont on se propose de connaître les lois.

[C'est surtout pour la connaissance et le maniement de la méthode scientifique qu'une éducation rationnelle conçue d'après \e plan de cette classification est impor-

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tante ; l'étude d'une science unique ne pourrait y suppléer.

Dans cette classification, il est à remarquer que les mathématiques sont omises (la psychologie aussi, mais elle rentre dans la biologie). Comte va nous en donner les raisons, en même temps qu'il placera la mathématique au début de son tableau des sciences.]

« Dans l'état actuel du développement de nos connaissances positives, il convient, je crois, de regarder la science mathématique, moins comme une partie constituante de la philosophie naturelle proprement dite que comme étant depuis Descartes et Newton, la vraie base fondamentale de toute cette philosophie, quoique à parler exactement, elle soit à la fois l'une et l'autre.

« Aujourd'hui, en effet, la science mathématique est bien moins importante par les connaissances très réelles et très précieuses néanmoins qui la composent directement, que comme constituant l'instrument le plus puissant que l'esprit humain puisse employer dans la recherche des phénomènes naturels.

« Il est du reste évident qu'en plaçant ainsi la science mathématique à la tête de la philosophie positive, nous ne faisons qu'étendre davantage l'application de ce même principe de classification, fondé sur la dépendance successive des sciences en résultat du degré d'abstraction de leurs phénomènes respectifs, qui nous a fourni la série encyclopédique, établie dans cette leçon. Nous ne faisons maintenant que restituer à cette série son véritable premier terme, dont l'importance propre exigeait un examen spécial plus développé. On voit, en effet, que les phénomènes géométriques et mécaniques sont, de tous, les plus généraux, les plus simples, les plus abstraits, les plus irréductibles et les plus indépendants de tous les autres, dont ils sont au contraire la base. On conçoit pareillement que leur étude est un préliminaire indispensable à celle de tous les autres ordres de phénomènes. C'est donc la science mathématique qui doit constituer

le véritable point de départ de toute éducation scientifique rationnelle, soit générale, soit spéciale, ce qui explique l'usage universel qui s'est établi depuis longtemps à ce sujet, d'une manière empirique, quoiqu'il n'ait eu primitivement d'autre cause que la plus grande ancienneté relative de la science mathématique (1).

SECTION II Les Sciences positives

[Dans les trois premiers volumes du Cours, Comte va faire la théorie philosophique des sciences fondamentales à l'exception de la sociologie dont l'étude remplit les trois derniers tomes.

Il examine la nature, l'objet, les limites et la méthode des diverses sciences, les liens qu'elles soutiennent le unes avec les autres, leur position encyclopédique, leur valeur éducative et « émancipative » pour l'esprit humain.

Ces divers problèmes feront l'objet d'autant de chapitres distincts.]

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