CHAPITRE PREMIER
DÉFIiaTlON, OBJET, LIMITES ET DIVISIONS DBS SCIENCES
§ !•'. Mathématiques
Pour se former une juste idée de l'objet de la science mathématique considérée dans son ensemble, on peut d'abord partir de la définition vague et insignifiante qu'on en donne ordinairement, à défaut de toute autre, en disant qu'elle est la science des grandeurs, ou, ce qui
(1) Cours, deuxième leçon, 1, 32-65. Cf. Cours, II, p. 207.
est plus positif, la science qui a pour but la mesure des grandeurs. Cet aperçu scolastique a, sans doute, singulièrement besoin d'acquérir plus de précision et plus de profondeur. Mais l'idée 3St juste au fond ; elle est même suffisamment étendue, lorsqu'on la conçoit convenablement. Il importe d'ailleurs, en pareille matière, quand on le peut sans inconvénient, de s'appuyer sur des notions généralement admises, Voyons donc comment, en partant de cette grossière ébauche, on peut s'élever à une véritable définition de la mathématique, à une définition qui soit digne de correspondre à l'importance, à l'étendue et à la difficulté de la science. »
[Mais la mesure immédiate des grandeurs est chose difficile, sinon impossible, on ne peut que la déterminer instinctivement, et c'est à quoi s'emploient les mathématiques.]
« La méthode générale qu'on emploie constamment, la seule évidemment qu'on puisse concevoir, pour connaître des grandeurs qui ne comportent point une mesure directe, consiste à les rattacher à d'autres qui soient susceptibles d'être déterminées immédiatement, et d'après lesquelles on parvient à découvrir les premières, au moyen des relations qui existent entre les unes et les autres. Tel est l'objet précis de la science mathématique envisagée dans son ensemble. »
[Ainsi on mesurera la profondeur d'un précipice par le temps qu'un corps met à tomber au fond de ce précipice.]
« Nous sommes parvenus maintenant à définir avec exactitude la science mathématique en lui assignant pour but la mesure indirecte des grandeurs, et disant qu'on s'y propose constamment de déterminer les grandeurs les unes par les autres, d'après les relations précisesqui existent entre elles... D'après une telle définition, l'esprit mathématique consiste à regarder toujours comme liées entre elles toutes les quantités que peut présenter
un phénomène qui ne puisse donner lieu à des considérations de ce genre. . .
[C'est donc à juste titre que le nom de mathématiques qui veut dire Science a été donné à cette discipline.]
« Et, en effet, la définition à laquelle nous venons d'être conduits, si on en écarte la précision des déterminations, n'est autre chose que la définition de toute véritable scène quelconque, car chacune n'a-t-elle par nécessairement pour but de déterminer les phénomènes les uns par les autres, d'après les relations qui existent entre eux ? Toute science consiste dans la coordination des faits ; «1 les diverses observations étaient entièrement isolées, il n'y aurait pas de science. On peut même dire généralement que la science est essentiellement destinée à dispenser autant que le comportent les divers phénomènes, de toute observation directe, en permettant de déduire du plus petit nombre possible de données immédiates, le plus ^rand nombre possible de résultats. N'est-ce point là, en effet, l'usage réel, soit dans la spéculation, soit dans l'action des lois que nous parvenons à découvrir entre les phénomènes naturels ? La science mathématique ne fait, d'après cela, que pousser au plus haut degré possible, tant sous le rapport de la quantité que sous celui ■de la qualité, sur les sujets véritablement de son ressort, le même genre de recherches que poursuit, à des degrés plus ou moins inférieurs, chaque science réelle, dans sa sphère respective. » (1)
[Comte divise la mathématique en mathématique concrète qui recherche les relations entre les quantités considérées et mathématique abstraite qui détermine des nombres inconnus, une fois trouvées leurs relations à des nombres connus. La première est, de sa nature, spéciale, elle a un caractère essentiellement expérimental, physique, phénoménal : elle comprend la géométrie et la mécanique. L'autre est, de sa nature,
<1) Cours, l, p. 65-7Î.
générale, son caractère est purement logique, rationnel : c'est le calcul.
Pour mieux préciser le caracière philosophique de la mathématique, il importe d'en reconnaître les limites.)
« A cet effet, il est indispensable de reconnaître avant tout, pour se faire une juste idée de la véritable nature des mathématiques, que, sous le point de vue purement logique, cette science est, par elle-même, nécessairement et rigoureusement universelle. . .
« Mais si, pour se former une idée convenable de la science mathématique, il importe de la concevoir comme étant nécessairement douée par sa nature d'une rigoureuse universalité logique, il n'est pas moins indispensable de considérer maintenant les grandes limitations réelles qui, vu la faiblesse de notre intelligence, rétrécissent singulièrement son domaine effectif, à mesure que les phénomènes se compliquent en se spécialisant
« Toute question peut sans doute, ainsi que nous venons de le voir, être conçue comme réductible à une pure question de nombres. Mais la difficulté de la traiter réellement sous ce point de vue, c'esl-à-dire d'effectuer une telle transformation, est d'autant plus grande, dans les diverses parties essentielles de la philosophie naturelle, que l'on considère des phénomènes plus compliqués, en sorte que, sauf pour les phénomènes les plus simples et les plus généraux, elle devient bientôt insurmontable (1). »
[Il en est ainsi, notamment, des phénomènes organiques (ou des phénomènes sociaux. Enfin, quand bien même ces phénomènes seraient réductibles à des nombres, les données des problèmes ainsi posées seraient si complexes qu'elles déborderaient notre intelligence.]
(1) Oours, I, p. 75-89.
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§ 2. Astronomie
[L'astronomie ne peut, selon Comte, que s'occuper d'observations visuelles, de déterminations géométriques. Elle doit se borner à la connaissance du système solaire] :
« L'astronomie est jusqu'ici la seule branche de la philosophie naturelle dans laquelle l'esprit humain se soit enfin rigoureusement affranchi de toute influence théologique et métaphysique, directe ou indirecte; ce qui rend particulièrement facile de présenter avec netteté son vrai carctère philosophique. . .
Œ . . . Parmi les trois sens propres à nous faire apercevoir l'existence des corps éloignés, celui de la vue est évidemment le seul qui puisse être employé relativement aux corps célestes : en sorte qu'il ne saurait exister aucune astronomie pour des espèces aveugles, quelque intelligentes qu'on voulût d'ailleurs les imaginer; et, pour nousmêmes, les astres obscurs, qui sont peut-être plus nombreux que les astres visibles, échappent à toute étude réelle, leur existence pouvant tout au plus être soupçonnée par induction. Toute recherche qui n'est point finalement réductible à de simples observations visuelles nous est donc nécessairement interdite au sujet des astres, qui sont ainsi de tous les êtres naturels ceux que nous pouvons connaître sous les rapports les moins variés. Nous concevons la possibilité de déterminer leurs formes, leurs distances, leurs grandeurs et leurs mouvements ; tandis que nous ne saurions jamais étudier par aucun moyen leur composition chimique (1), ou leur structure minéralogique, et, à plus forte raison, la nature des corps organisés qui vivent à leur surface, etc. En un mot, pour employer immédiatement les expressions scientifiques
(1) La découverte du spectroscope est venu démentir cette remarque, mais non la précédente, car les recherches spectroscopiques reposent sur des observations visuelles.
les plus précises, nos connaissances positives par rapport aux astres sont nécessairement limitées à leurs seuls phénomènes géométriques et mécaniques, sans pouvoir nullement embrasser les autres recherches physiques, •chimiques, physiologiques et même sociales, que comportent les êtres accessibles à tous nos divers moyens ■d'observation . . .
« D'après les considérations précédentes, je crois donc pouvoir définir l'astronomie avec précision, et néanmoins d'une manière assez large, en lui assignant pour objet de ■découvrir les lois des phénomènes géométriques et des phénomènes mécaniques que nous présentent les corps ■célestes. »
[L'astroaomie subit encore une autre importante limitation : elle ne s'étend qu'à la connaissance du monde solaire et non à celle du monde sidéral ] :
t II existe, dans toutes les classes de nos recherches et sous tous les grands rapports, une harmonie constante et nécessaire entre l'étendue de nos vrais besoins intellectuels et la portée effective, actuelle ou future de nos connaissances réelles. Cette harmonie, que j'aurai soin de signaler dans tous les phénomènes, n'est point, comme les philosophes vulgaires sont tentés de le croire, le résultat ni l'indice d'une cause finale. Elle dérive simplement de •cette nécessité évidente : nous avons seulement besoin •de connaître ce qui put agir sur nous d'une manière plus ou moins directe et d'un autre côté, par cela même qu'une telle influence existe, elle devient pour nous tôt ou tard un moyen certain de connaissance. Cette relation se vérifie d'une manière remarquable dans le cas présent. L'étude la plus parfaite possible des lois du système solaire dont nous faisons partie est pour nous d'un intérêt •capital, et aussi sommes-nous parvenus à lui donner une précision admirable. Au contraire, si la notion exacte de J'univers nous est nécessairement interdite, il est évident
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qu'elle ne nous offre point, excepté pour notre insatiable curiosité, de véritable importance (1) ».
[Ainsi réduite à ses vraies limites, l'astronomie offre le spectacle d'une science presque parfaite.
[Divisions principales de l'astronomie : géométrique céleste, mécanique céleste.]
§. 3 Physique
[L'objet de la physique ainsi que ses limites se précisent surtout en opposant cette science, à une autre, toute voisine, la chimie, qui, comme elle, a pour but a la connaissance des lois générales du monde inorganique ». Plusieurs considérations générales vont permettre d'établir cette opposition ] :
La première consiste dans le contraste caractéristique, déjà vaguement entre\'u par les philosophes du xvn^ siècle, entre la généralité nécessaire des recherches vraiment physiques et la spécialité non moins inhérente aux explorations purement chimiques. Toute considération de physique proprement dite est, par sa nature, plus ou moins applicable à un corps quelconque ; tandis que, au contraire, toute idée chimique concerne nécessairement une action particulière à certaines substances, quelque similitude que nous parvenions d'ailleurs à saisir entre les différents cas. Cette opposition fondamentale est toujours nettement marquée entre les deux catégories de phénomènes. Ainsi, non seulement la pesanteur, premier objet de la physique, se manifeste de la même manière dans tous les corps, et tous comportent pareillement des effets thermologiques ; mais, encore, tous sont plus ou moins sonores et susceptibles aussi de phénomènes optiques et même électriques : ils ne nous offrent jamais, pour ces diverses propriétés, que de simples
(1) Cours, t. II, p. 1-3, 6-7, 11-13.
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inégalités de degrés. Dans les différentes compositions et décompositions dont la chimie s'occupe, il s'agit constamment, au contraire, en dernière analyse, de propriétés radicalement spécifiques, qui varient non seulement entre les diverses substances élémentaires, mais encore parmi leurs combinaisons les plus analogues.
« La seconde considération . . . consiste à remarquer qu'en physique, les phénomènes considérés sont toujours relatifs aux masses, et en chimie aux molécules, d'où cette dernière science tirait autrefois sa dénomination habituelle de Physique moléculaire. . .
« Enfin une troisième remarque générale est peut-être plus convenable qu'aucune autre pour séparer nettement les phénomènes physiques des phénomènes chimiques. Dans les premiers, la constitution des corps, c'est-à-dire le mode d'arrangement de leurs particules, peut se trouver changée, quoique le plus souvent elle demeure même essentiellement intacte ; mais leur nature, c'est-à-dire la composition de leurs molécules, reste constamment inaltérable. Dans les seconds, au contraire, non seulement il y a toujours changement d'état à l'égard de quelqu'un des corps considérés, mais l'action mutuelle de ces corps altère nécessairement leur nature, et c'est même une telle modification qui constitue essentiellement le phénomène.
« L'ensemble des considérations précédentes me paraît suffire pour définir avec exactitude l'objet propre de la physique, strictement circonscrite dans ses limites naturelles. On voit que cette science consiste à étudier les lois qui régissent les propriétés générales des corps, ordinairement envisagés en masse, et constamment placés dans des circonstances susceptibles de maintenir intacte la composition de leurs molécules, et même, le plus souvent, leur état d'agrégation. En outre, le véritable esprit philosophique exige toujours, comme je l'ai déjà fréquemment rappelé, que toute science digne de ce nom soit évidemment destinées à établir sûrement un ordre correspondant
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de prévoyance. Il est donc indispensable d'ajouter, pour compléter réellement une telle définition, que le but final des théories physiques est de prévoir, le plus exactement possible, tous les phénomènes que présentera un corps placé dans un ensemble quelconque de circonstances données, en excluant toutefois celles qui pourraient le dénaturer. Que ce but soit rarement atteint d'une manière complète et surtout précise, cela n'est pas douteux ; mais il en résulte seulement que la science est imparfaite (1).
[Plus imparfaite que l'astronomie, la physique est aussi plus compliquée. Moins parfaite, tant par la coordination de ses résultats que par les précisions qu'elle autorise. Elle se divise en : barologie (étude de la pesanteur), thermologie, acoustique, optique, électrologie.]
§ 4. Chimie
[Par la complexité de son objet, elle constitue a la branche la moins avancée de la philosophie inorganique ». Le « vicieux esprit philosophique » qui a longtemps dirigé les recherches chimiques est, lui aussi, responsable de cet état. On définira commodément l'objet de la chimie, en le rapprochant de celui de la physique et de celui de la biologie] :
Quelque vaste et compliqué que soit, en réalité, le sujet de la chimie, l'indication nette du but de cette science et la circonscription rigoureuse du champ de ses recherches, en un mot, sa définition, présentent beaucoup moins de difficulté que nous en avons éprouvé dans le volume précédent relativement à la physique. Nous avons dû surtout définir celle-ci par contraste avec la chimie, en sorte que, par cela même, notre opération actuelle est déjà essentiellement préparée. Il est aisé d'ailleurs de caractériser directement, d'une manière très tranchée, ce qui constitue les phénomènes vraiment chimiques ; car tous présentent constamment une alté-
(1) Cours, II, 203-209, 222, 237 s.
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ration plus ou moins complète^ mais toujours appréciable, dans la constitution intime des corps considérés ; c'està-dire une composition ou une décomposition, le plus souvent l'une et l'autre, en ayant égard à l'ensemble des substances qui participent à l'action.
« Par ce caractère général de ses phénomènes, la chimie se distingue très nettement de la physique, qui la précède, et de la physiologie, qui la suit, dans la hiérarchie encyclopédique que j'ai établie, et cette comparaison tend à faire mieux ressortir la nature propre d'une telle science. L'ensemble de ces trois sciences peut être conçu comme ayant pour objet d'étudier l'activité moléculaire de la matière dans tous les divers modes dont elle est susceptible. Or, sous ce point de vue, chacune d'elles correspond à l'un des trois principaux degrés successifs d'activité, qui se distinguent entre eux par les différences les plus profondes et les plus naturelles. L'action chimique présente évidemment, en ellemême, quelque chose de plus que la simple action physique, et quelque chose de moins que l'action vitale, malgré les vagues rapprochements que des considérations purement hypothétiques peuvent conduire à établir entre ces trois ordres de phénomènes. Les seules perturbations moléculaires que puisse produire dans les corps l'activité physique proprement dite se réduisent toujours à modifier l'arrangement des particules ; et ces modifications, ordinairement peu étendues, sont même le plus souvent passagères : en aucun cas la substance ne saurait être altérée. Au contraire, l'activité chimique, outre ces altérations dans la structure et dans l'état d'agrégation, détermine toujours un changement profond et durable dans la composition même des particules ; les corps qui ont concouru au phénomène sont habituellement devenus méconnaissables, tant l'ensemble de leurs propriétés a été troublé. Enfin, les phénomènes physiologiques nous montrent l'activité matérielle dans un degré d'énergie encore très supérieur : car, aussitôt que la com-
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binaison chimique est effectuée, les corps redeviennent complètement inertes, tandis que l'état vital est caractérisé, outre les. effets physiques et les opérations chimiques qu'il détermine constamment, par un double mouvement plus ou moins rapide, mais toujours nécessairement continu, de composition et de décomposition, propre à maintenir, entre certaines limites de variation, pendant un temps plus ou moins considérable, l'organisation du corps, tout en renouvelant sans cesse sa substance. On conçoit ainsi, d'une manière irrécusable, la gradation fondamentale de ces trois modes essentiels d'activité moléculaire, qu'aucune saine philosophie ne saurait jamais confondre. »
[Tandis que les propriétés physiques ne présenteat, d'un corps à l'autre, que des différences de degrés, les propriétés chimiques sont, au contraire, radicalement spécifiques.]
« L'ensemble des considérations précédentes peut être exactement résumé, en définissant la chimie comme ayant pour but général d'étudier les lois des phénomènes de composition et de décomposition, qui résultent de faction mole' culaire et spécifique des diverses substances, naturelles ou artificielles, les unes sur les autres.
[En approfondissant encore le problème chimique, on parvient à une définition plus compréhensive] :
« Nous pouvons donc, en résumé, définir la chimie, le plus rationnellement possible, comme ayant pour objet final : étant données les propriétés de tous les corps simples, trouver celles de tous les composés qu'ils peuvent former (1).
[Une division parfaite de la chimie est assez difficile à établir. Comte repousse la division en organique et inorganique et lui en substitue une autre, basée sur la considération de la complication graduelle des phénomènes étudiés.]
<1) Cours, m, pp. 1-à 11, 22 et 35.
§ 5. Biologie.
[La biologie doit se constituer comme science à part, ressaisir son indépendance à l'égard tant de la métaphysique que de la physique. L'influence que ces deux autres modes de connaissance ont eu sur l'esprit des physiologistes, jointe à l'extrême complication des faits qu'ils étudiaient, est cause du grand retard où se trouve encore leur science. Enfin ici la liaison étroite entre la science et l'art, après avoir donné aux études théoriques une vive impulsion, menace d'en arrêter le développement.]
« Il y a lieu de penser que la science biologique est parvenue aujourd'hui, comme l'ont fait avant elle les autres sciences fondamentales, à cette époque de pleine maturité où, dans l'intérêt de ses progrès ultérieurs, elle doit prendre un essor franchement spéculatif, entièrement libre de toute adhérence directe, soit à l'art médical, soit à aucune autre application quelconque. La coordination rationnelle du vrai système des connaissances humaines impose strictement une telle condition, sans laquelle nos conceptions fondamentales auraient nécessairement un caractère équivoque et bâtard, susceptible d'entraver beaucoup leur développement naturel. »
[Il faut cesser de confondre la biologie avec la médecine. La biologie a pour objet l'étude des lois vitales ; elle doit donc s'appuyer sur une définition positive de la vie. Comte l'emprunte à Bichat et à Blainville.]
« Nous avons reconnu que l'idée de vie suppose constamment la corrélation nécessaire de deux éléments indispensables, un organisme approprié et un milieu convenable. C'est de l'action réciproque de ces deux éléments que résultent inévitablement tous les divers phénomènes vitaux, non seulement animaux, comme on le pense d'ordinaire, mais aussi organiques. Il s'ensuit
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aussitôt que le grand problème permanent de la biologie positive doit consister à établir, pour tous les cas, d'après le moindre nombre possible de lois invariables, une exacte harmonie scientifique entre ces deux inséparables puissances du conflit vital et l'acte même qui le constitue, préalablement analysé ; en un mot, à lier constamment, d'une manière non seulement générale, mais aussi spéciale, la double idée à'organe et de milieu avec l'idée de jonction.
« D'après les notions précédentes, la biologie positive doit donc être envisagée comme ayant pour destination générale de rattacher constamment l'un à l'autre, dans chaque cas déterminé, le point de vue anatomique et le point de vue physiologique, ou, en d'autres termes, l'état statique et l'état dynamique. Cette relation perpétuelle constitue son vrai caractère philosophique. Placé dans un système donné de circonstances extérieures, un organisme défini doit toujours agir d'une manière nécessairement déterminée ; et, en sens inverse, la même action ne saurait être identiquement produite par des organismes vraiment distincts. II y a donc lieu à conclure alternativement, ou l'acte d'après le sujet ou l'agent d'après l'acte. Le système ambiant étant toujours censé préalablement bien connu, d'après l'ensemble des autres sciences fondamentales, on voit ainsi que le double problème biologique peut être posé, suivant l'énoncé le plus mathématique possible, en ces termes généraux : étant donné Vorgane ou la modification organique, trouver la fonction ou Vacte, et réciproquement. Une telle définition me paraît satisfaire évidemment aux principales conditions philosophiques de la sicence biologique. Elle me semble propre surtout à faire hautement ressortir ce but nécessaire de prévision rationnelle, que j'ai tant représenté, dans les diverses parties de cet ouvrage, comme la destination caractéristique de toute science réelle, opposée à la simple érudition. Car elle indique clairement que la vraie biologie doit tendre à nous permettre de toujours
prévoir comment agira, dans des circonstances données, tel organisme déterminé, ou par quel état organique a pu être produit tel acte accompli (1).»
[L'étude de l'homme doit toujours dominer le système de la science biologique, soit comme point de départ, soit comme but.
A. Comte qui, dans sa classification des sciences, ne fait aucune place à la psychologie, se borne à étudier les fonctions mentales dans l'ordre social où elles se projettent et à en examiner les conditions organiques dans un des chapitres consacrés à la biologie. Ce sont ces dernières considérations dont nous allons donner ici quelques parties.]
« La théorie positive des fonctions affectives et intellectuelles est donc irrévocablement conçue comme devant désormais consister dans l'étude, à la fois expérimentale et rationnelle, des divers phénomènes de sensibilité intérieure propres aux ganglions cérébraux dépourvus de tout appareil extérieur immédiat, ce qui ne constitue qu'un simple prolongement général de la physiologie animale proprement dite, ainsi étendue jusqu'à ses dernières attributions fondamentales. Suivant nos principes de hiérarchie scientifique, nous pouvons aisément concevoir pourquoi cette dernière partie essentielle de la science physiologique n'a dû nécessairement qu'après toutes les autres commencer à passer à l'état positif, puisqu'elle se rapporte évidemment aux phénomènes les plus compliqués et les plus spéciaux de l'économie animale, outre leur relation plus directe avec les considérations sociales, qui devait aussi entraver particulièrement leur étude. Elle ne pouvait être abordée, avec quelque espoir d'un succès vraiment capital, que lorsque les principales conceptions scientifiques relatives à la vie organique, et ensuite les notions les plus élémentaires de la vie animale, auraient d'abord été au moins ébauchées.
[A la méthode d'observation introspective. Comte substitue celle de la physiologie phrénologiste. Il faut
(1) Cours, III, pp. 141-163.
détruire les idées de l'ancienne psychologie qui con> sistent à séparer radicalement les facultés affectives des facultés intellectuelles et à subordonner les premières aux secondes, à séparer l'homme de l'animal, à postuler l'unité du moi, etc.]
« L'expérience journalière montre de la manière la moins équivoque que les affections, les penchants, les passions, constituent les principaux mobiles de la vie humaine ; et que, loin de résulter de l'intelligence, leur impulsion spontanée et indépendante est indispensable au premier éveil et au développement continu des diverses facultés intellectuelles, en leur assignant un but permanent, sans lequel, outre le vague nécessaire de leur direction générale, elles resteraient essentiellement engourdies chez la plupart des hommes. Il n'est même que trop certain que les penchants les moins nobles, les plus animaux, sont habituellement les plus énergiques, et, par suite, les plus influents. »
[Quant à « l'aberration » que constitue la doctrine de l'unité du moi] :
« Les savants positifs, qui ne s'assujettissent d'avance à aucune autre obligation intellectuelle que de voir, sans aucune entrave, le véritable état des choses, et de le reproduire, avec une scrupuleuse exectitude, dans leurs théories, ont reconnu, au contraire, d'après l'expérience universelle, que, loin d'être unique, la nature humaine est, en réalité, éminemment multiple, c'est-à-dire sollicitée presque toujours en divers sens par plusieurs puissances très distinctes et pleinement indépendantes, entre lesquelles l'équilibre s'établit fort péniblement lorsque, comme chez la plupart des hommes civilisés, aucune d'elles n'est, en elle-même, assez prononcée pour acquérir spontanément une haute prépondérance sur toutes les autres. Ainsi, la fameuse théorie du moi est essentiellement sans objet scientiflque, puisqu'elle n'est destinée qu'à représenter un état purement fictif. Il n'y a, sous ce rapport, d'autre véritable sujet de recherches positives
que l'étude finale de cet équilibre général des diverses fonctions animales, tant d'irritabilité que de sensibilité, qui caractérise l'état pleinement normal, où chacune d'elles, convenablement tempérée, est en association régulière et permanente avec l'ensemble des autres, suivant les lois fondamentales des sympathies et surtout des synergies proprement dites. C'est du sentiment continu d'une telle harmonie, fréquemment troublée dans les maladies, que résulte nécessairement la notion très abstraite et très indirecte du moi, c'est-à-dire du consensus universel de l'ensemble de l'organisme. Les psychologues ont vainement voulu faire de cette idée, ou plutôt de ce sentiment, un attribut exclusif de l'humanité : il est évidemment la suite nécessaire de toute vie animale proprement dite ; et, par conséquent, il appartient tout aussi bien aux animaux, quoiqu'ils n'en puissent disserter : sans doute, un chat ou tout autre vertébré, sans savoir dire je, ne se prend pas habituellement pour un autre que luimême. »
[Entre rintelligence et l'instinct, il n'y a qu'une différence de degré ; aussi l'étude de l'animal prend-elle une grande importance pour la connaissance de l'homme.]
« Quoique la nature morale des animaux ait été jusqu'ici bien peu et bien mal explorée, on peut néanmoins reconnaître, sans la moindre incertitude, principalement chez ceux qui vivent avec nous en état de familiarité plus ou moins complète, et par les mêmes moyens généraux d'observation qu'on emploierait à l'égard d'hommes dont la langue et les mœurs nous seraient préalablement inconnues, que non seulement ils appliquent, essentiellement de la même manière que l'homme, leur intelligence à la satisfaction de leurs divers besoins organiques, en s'aidant aussi, lorsque le cas l'exige, d'un certain degré de langage correspondant à la nature et à l'étendue deleurs relations; mais, en outre, qu'ils sont pareillement susceptibles d'un ordre de besoins plus désintéressé, consistant dans l'exer-
cice direct des facultés animales, pour cela seul qu'elles existent, et pour l'unique plaisir de les exercer ; ce qui les conduit souvent, comme les enfants ou les sauvages, à inventer de nouveaux jeux ; et ce qui, en même temps, les rend, mais à un degré beaucoup moindre, sujets à l'ennui proprement dit ;-çet état, érigé mal à propos en privilège spécial de la nature humaine, est quelquefois même assez prononcé chez certains animaux, pour les pousser au suicide, par suite d'une captivité devenue intolérable (1). »
[Pour la méthode d'étude comme pour la définition et la classification des phénomènes mentaux. Comte se rattache à la doctrine de Gall dont il présente une longue défense dans la quarante-cinquième leçon.]