CHAPITRE PREMIER
l'évolution industeielle moderne
[La vie industrielle commence à s'organiser lorsque le système militaire devient purement défensif ; l'abolition de l'esclavage, puis du servage accélère ce résultat. Ce mouvement réagit à son tour sur l'émancipation individuelle.]
§ 1^'. Effets sociaux dus au mouvement industriel
[Il faut d'abord mesurer le progrès accompli, grâce à ce mouvement, d'après l'ascendant graduel des facultés propres à l'homme sur les tendances de notre animalité.]
Or, selon cette règle générale, la prédominance commencée au moyen âge de la vie industrielle sur la vie guerrière, a directement tendu à élever d'un degré le type primitif de l'homme social, du moins chez l'ensemble de notre race. L'émancipation des classes laborieuses a vulgairement organisé pour les intelligences modernes l'exercice continu le mieux adapté à la médiocrité mentale qui caractérise inévitablement l'immense majorité de notre espèce : des questions claires et concrètes, dont la faible étendue est très nettement circonscrite, susceptibles de solution directe ou prochaine, exigeant une attention persévérante et néanmoins facile, et toujours relatives à des occupations immédiatement stimulées par les plus chers intérêts pratiques de l'homme civilisé, aspirant surtout désormais à l'aisance et à l'indépendance, qui dès lors ont tendu de plus en plus à devenir partout la récompense presque assurée d'une sage application au travail. Quant à l'influence habituelle de l'instinct social sur l'instinct personnel, qui constitue le second attribut essentiel de l'humanité, elle a été certainement augmentée, au
moins virtuellement, dans l'existence industrielle des modernes, enfin devenue directement compatible avec une bienveillance vraiment universelle, puisque chacun peut considérer réellement ses opérations journalières comme immédiatement destinées à l'utilité commune autant qu'à son propre avantage : tandis que l'ancien mode d'existence développait nécessairement les passions haineuses, au milieu même du plus noble dévouement.
[La vie industrielle a développé et étendu la vie domestique et, au point de vue purement social, ses effets n'ont pas été moins éminents.]
Il est d'abord évident que l'évolution industrielle a nécessairement tendu à compléter, chez les modernes, l'irrévocable abolition du régime des castes, en instituant, envers l'antique ascendant de la naissance, la rivalité progressive de la richesse acquise par le travail ... Si l'on combine une telle propriété avec la spécialisation croissante des occupations humaines, non moins inhérente à la vie industrielle, on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du classement social, en comportant désormais une plus exacte harmonie journalière entre les aptitudes et les destinations. En même temps, il n'est pas douteux que la liaison normale de l'intérêt privé à l'intérêt public a été dès lors directement perfectionnée par l'influence continue de cette merveilleuse économie instinctive des sociétés actuelles, qu'on admirerait sans doute profondément si, au lieu d'y être habituellement plongé, on l'envisageait seulement dans la lointaine perspective d'une romanesque utopie, oH l'on verrait, abstraction faite du mobile, chaque individu constamment appliqué, avec la plus active sollicitude, à imaginer et à réaliser de nouvelles manières de . servir la communauté ; les moindres opérations privées tendant ainsi à s'ennoblir de plus en plus en acquérant
spontanément le caractère de fonctions publiques, sans qu'on puisse désormais établir nettement une ligne générale de démarcation entre les unes et les autres, jadis si profondément séparées. . .
...Quant à l'influence abstraite de l'évolution industrielle sur le caractère essentiel des transactions sociales, il serait superflu de faire spécialement ressortir la tendance pratique à faire graduellement prévaloir le principe de la conciliation des intérêts, sur l'esprit, d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait jusqu'alors dans les opérations privées. . .
Enfin, si l'on envisage l'action élémentaire de l'évolution industrielle pour modifier les plus vastes relations sociales, il serait assurément inutile d'insister ici sur sa tendance fondamentale, déjà si prononcée au moyen âge, à lier directement tous les peuples, malgré les diverses causes quelconques, mêmes religieuses d'antipathie nationale (1).
§ 2. Vêlement industriel et les pouvoirs politiques
[Relativement au clergé, l'élément industrie] trouvait plus de motifs d'opposition que d'entente, et cela pas seulement à cause de sa nature profondément anthéologique :]
« Abstraction faite de cette opposition radicale. ...je dois signaler ici le contraste fondamental que l'essor unanime d'une ardente activité industrielle ne pouvait manquer d'offrir bientôt avec l'exclusive préoccupation chrétienne du salut éternel. C'est ainsi, par exemple, que, dès l'origine, les irrationnelles déclamations du clergé contre l'intérêt des capitaux, quoique ayant pu d'abord tempérer une ignoble cupidité, n'ont pas tardé à devenir doublement nuisibles aux opérations industrielles, soit en y entravant d'indispensables transactions, soit en y
(1) Cours, VI, 33-42.
provoquant indirectement d'exorbitantes extorsions. Ne fût-ce qu'à ce titre, d est évident que l'esprit industriel devait promptement se trouver, dans la pratique, en conflit habituel avec l'esprit catholique..., de manière à constater hautement l'insuffisance pratiqpie d'une morale religieuse inaccessible aux plus irrécusables inspirations de la sagesse vulgaire.
[L'élément industriel se montrait plus sympathique aux autres pouvoirs.]
Malgré l'inévitable rivalité sociale qui devait ultérieurement surgir entre l'aristocratie industrielle et l'aristocratie nobiliaire, après que celle-ci eut suffisamment perdu la supériorité militaire qui la caractérisait, il est clair que, longtemps trop subalternes pour oser tenter une telle concurrence, même à la faveur des plus grandes richesses, les travailleurs devaient d'abord, en général, considérer surtout les nobles, soit comme offrant, par leur luxe, un indispensable stimulant à la production journalière, soit aussi comme constituant, par la supériorité naturelle de leur éducation morale, les meilleurs types du perfectionnement individuel. La production directe des objets destinés au plus grand nombre n'a pu constituer que beaucoup plus tard un aliment suffisant à l'activité commerciale ou manufacturière. Pareillement, sous le second point de vue, il est clair que la supériorité sociale et la richesse héréditaire devaient ordinairement tendre à entretenir, chez les classes féodales, une généralité de vues et une générosité de sentiments, difficilement compatibles avec la préoccupation spéciale d'une laborieuse économie, et qui devaient naturellement paraître, aux classes industrielles, de digne ssujets d'imitation.
Mais, quelque avantageuses que pussent être, en général, les relations normales des classes laborieuses avec l'élément local de l'ancien organisme temporel, jusqu'à l'avènement ultérieur d'une rivalité plus ou moins directe, on conçoit encore mieux que leurs principales sympathies sociales devaient presque toujours se tourner avec pré-
dilection vers l'élément central, même indépendamment des motifs spéciaux de solidarité politique qui, dans le cas le plus fréquent devaient leur faire préférer la royauté à la noblesse. Car, chez le pouvoir royal, l'industrie trouvait alors évidemment réalisées au plus haut degré les conditions précédentes de son affinité primitive pour la puissance féodale et spontanément dépouillées, de part et d'autre, en vertu d'une élévation supérieure, de toute source habituelle de graves collisions; sauf les charges pécuniaires, qui ne pouvaient d'abord paraître fort onéreuses à des populations judicieusement disposées, par un long usage antérieur, à regarder comme éminemment favorable la faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux (1) ».
§ 3. Les classes industrielles
[L'élément industriel réagit sur l'évolution générale par ses relations avec les pouvoirs sociaux, par les inventions techniques, enfin par son organisation interne.]
« Pour mieux apprécier la réaction continue de l'essor industriel sur la constitution générale du mouvement moderne, j'y dois caractériser séparément l'influence des entrepreneurs et celle des travailleurs. Mais il faut toujours restreindre cet examen aux industries urbaines (2). Ainsi bornée au commerce et surtout à la fabrication, la division occidentale entre les entrepreneurs et les travailleurs domina pourtant la réaction sociale par laquelle l'essor pratique concourut à l'organisation du mouvement moderne. La prépondérance des directeurs, qui seule permit d'instituer de grandes opérations, devint la principale source de la transformation décisive vers laquelle
(1) Cours, VI, 42-49.
(2) L'industrie rurale subit toujours les impulsions extëtérieures sans jamais en imprimer elle-même. Elle demeure étrangère aux mœurs industrielles, explique Comte.
tendit de plus en plus l'industrie moderne, pour s'élever de l'exercice individuel au caractère collectif. Cette disposition se trouva beaucoup fortifiée par l'introduction graduelle des machines qui, depuis l'abolition de l'esclavage, faisait nécessairement partie de la constitution industrielle, où son influence développa la dignité des travailleurs autant que la puissance des entrepreneurs. Mais, à mesure que l'activité pacifique se développait et se régularisait, ses directeurs sentaient augmenter aussi leur responsabilité naturelle envers ses agents. Ils comprenaient de plus en plus que le grand problème légué par le moyen âge sur l'incorporation sociale du prolétariat leur était échu. Cette combinaison du pouvoir avec la destination devait inspirer aux dignes chefs un sentiment de grandeur civique qui, loin de provenir seulement des instincts personnels, résultait surtout des inspirations sociales dues à leur éminente situation. Dans leurs aspirations spontanées à l'autorité politique, on ne pouvait blâmer que l'aveugle imitation des types féodaux et la tendance à dédaigner leur propre classe, au lieu d'en devenir les régulateurs; car il fallait qu'une digne ambition se développât chez les directeurs industriels pour qu'ils pussent, suivant les lois de la civilisation moderne, remplacer les anciens chefs temporels, en écartant les intermédiaires équivoques auxquels ils restèrent trop longtemps subordonnés.
« Quant aux travailleurs, leur influence sociale fut déjà conformément à sa nature, plus morale que politique. Ils procurèrent au mouvement moderne la consistance résultée de leur nombre, et surtout la dignité propre à leur situation, qui rappelait toujours le problème pratique émané du moyen âge. Cet appel nécessaire à l'incorporation qui devait suivre l'affranchissement ne se trouvait point annulé par les vicieuses aspirations qui poussaient souvent les travailleurs à devenir entrepreneurs, au delà des besoins que suscitait le renouvellement continu des chefs pratiques. Quoique ces dispositions individuelles tendissent, d'après leur déplorable extension, à dissimu-
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1er la question sociale sous une solution illusoire, cependant l'avortement nécessaire de la plupart des cas maintenait spontanément l'inflexible programme de l'existence moderne. C'est surtout ainsi que, tout en développant une anarchie croissante, la révolution occidentale acquit un caractère incomparable de grandeur morale, en poursuivant la régénération pratique d'une population dont la majeure partie avait jusqu'alors été sacrifiée.
Envers le mouvement négatif, l'influence industrielle tendit spontanément k le consolider et même à le régler. J'ai déjà montré comment elle disposa l'ensemble des Occidentaux à l'émancipation radicale, en faisant graduellement prévaloir la loi sur la cause et le bonheur terrestre sur le salut céleste. C'est surtout l'attrait universel inspiré par le développement occidental de l'activité pacifique qui suscita l'antagonisme entre le monde et Dieu, vainement déploré chez les moralistes chrétiens, dont les plaintes annonçaient déjà le règne final de l'Humanité. Dans les conflits politiques que détermina la transition moderne, l'intervention des chefs industriels tendit ordinairement à faire prévaloir le meilleur parti, d'après leur prédilection naturelle, pour l'influence la plus progressive. En même temps, la vie pratique contint les impulsions subversives émanées de l'émancipation incomplète (1). »