LA RÉVOLUTION
[Quels en furent les agents et comment accomplitelle son œuvre de destruction d'une organisation périmée en même temps que de préparation du régime positif, c'est ce que Comte indique dans les pages suivantes.]
§ !«'■. Les agents de la Révolution
[Le monde moderne avait vu déjà se manifester quelques prodromes de la grande révolution : lutte contre les jésuites, réformes de Turgot, révolution d'Amérique. Le développement supérieur de la nation française la désignait pour prendre l'initiative de la grande transformation. Le principal agent de la Révolution fut la doctrine métaphysique, ses organes furent les littérateurs, les avocats, les légistes.]
Spontanément résultée de l'irrévocable décomposition continue du régime ancien, cette immense crise se pré-
(1) Cours, V, 402-410.
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sente hautement, dès son début, comme étant surtout destinée à une régénération directe, pour laquelle toute opération purement négative, quelque indispensable qu'elle fût, ne pouvait jamais constituer qu'un simple préambule accessoire. Mais, cette intention profondément organique, qui se manifeste avec énergie dans les diverses conceptions révolutionnaires, n'y pouvait être aucunement réalisée, faute d'une doctrine convenable, susceptible de diriger sagement ces vœux indéterminés. . . Par une suite irrésistible de cette lacune fondamentale, la métaphysique négative qui, depuis cinq siècles, avait graduellement présidé au mouvement de décomposition préalable, et dont l'entière systématisation venait enfin de déterminer l'explosion décisive, constituait donc évidemment la seule doctrine qui dût alors sembler applicable à la réorganisation universelle, quoique son propre esprit fût réellement contradictoire à cette nouvelle destination. C'est ainsi que toutes les intelligences actives furent d'abord nécessairement entraînées à développer plus que jamais l'ascendant des principes purement critiques, en les convertissant en une sorte de conceptions organiques, à l'instant même où, leur office provisoire étant essentiellement accompli, leur prépondérance passagère semblait devoir rationnellement cesser. Sous une telle influence, la société ne pouvant encore manifester aucune tendance caractéristique vers une rénovation suffisamment déterminée, toutes les tentatives de réorganisation, au lieu de charger convenablement la nature et la destination des pouvoirs sociaux, ne devaient aboutir qu'à morceler ou à limiter, et tout au plus à déplacer les anciennes autorités, de manière à y entraver de plus en plus toute action réelle, en voyant toujours dans des restrictions plus complètes l'uniforme solution des nouvelles difficultés politiques. C'est alors que l'esprit métaphysique, enfin librement développé, constamment poussé selon sa nature, à voir partout de simples questions de forme, commence à réaliser directement sa conception de la société comme indéfiniment livrée, sans aucune
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impulsion propre et indépendante, à l'inépuisable succession de ses vains essais constitutionnels. Mais, quels que dussent être les graves dangers de cette immense illusion politique, qui attribuait à des principes purement négatifs une destination éminemment organique, il importe de reconnaître qu'aucune aberration philosophique n'avait jamais pu être aussi pleinement excusable, d'après les motifs évidemment irrésistibles qui ne permettaient pas plus d'en éluder l'application active que d'en éviter l'essor mental. Outre qu'un long usage antérieur avait rendu les conceptions critiques seules suffisamment familières à tous les esprits, il est clair que, sans pouvoir fournir aucune vue réelle sur la réorganisation sociale, elles en formulaient du moins, à leur manière, les plus indispensables conditions générales, qui ne pouvaient alors trouver d'organes plus rationnels (1).
§ 2. Les phases de la Révolution
[L'une purement préparatoire, correspond à la période de l'Assemblée Constituante ; l'autre pleinement caractéristique, est celle de la Convention.
L'erreur de la Constituante fut son idée directrice principale d'adapter à l'état français la Constitution anglaise, que Comte montre comme due à des circonstances purement locales. La Convention témoigna de vues sociales plus justes. Elle comprit que la royauté, seul reste de l'antique régime des castes, était historiquement condamnée. De même, elle entreprit la destruction systématique de tous les organes caractéristiques de l'ancien état social : église, corporations, etc.]
Justement opposée aux vaines fictions politiques sur lesquelles repo.sait l'incohérent édifice de l'Assemblée constituante, l'éminente assemblée, si pleinement immortalisée sous le nom de Convention nationale, fut aussitôt conduite, par son origine même, à regarder l'entière abolition de la royauté comme un indispensable préambule de
(1) Cours VI, 186-188.
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la régénération sociale vers laquelle tendait directement la révolution française.
Cette abolition préliminaire, sans laquelle la révolution française ne pouvait être pleinement caractérisée, dut bientôt s'accompagner de toutes les démolitions partielles destinées à y compléter l'indication d'une irrésistible tendance à la rénovation totale du système social» autant que le permettait la vicieuse nature de la seule philosophie qui pût alors diriger un tel ébranlement. Malgré une odieuse persécution, aussi impolitique qu'injuste, suscitée par une haine aveugle, et spécialement entretenue par l'instinct de rivalité religieuse d'un vain déisme, il faut surtout distinguer, à ce sujet, l'audacieuse suppression légale du christianisme, tendant à faire énergiquement ressortir soit la caducité d'une organisation enfin devenue essentiellement étrangère à l'existence moderne, soit la nécessité d'un nouvel ordre spirituel susceptible de diriger convenablement la régénération humaine.
Afin d'apprécier convenablement le vrai caractère fondamental de cette grande époque, il est indispensable d'y considérer toujours l'irrésistible influence, encore plus favorable que funeste, des circonstances éminemment décisives qui durent la dominer, et dont l'ascendant spontané contribua beaucoup à y contenir les dangereuses divagations métaphysiques inhérentes à la seule philosophie qui pût alors diriger cet immense mouvement.
[Il s'agit notamment de la coalition européenne contre la Révolution.]
Or, cette formidable attaque qui, par une réaction nécessaire, obligeait aussi la France à proclamer directement l'intime universalité de l'ébranlement final, dut procurer à ce second degré de la crise révolutionnaire un avantage fondamental, que n'avait pu suffisamment
obtenir le premier, en y provoquant spontanément une mémorable identité contenue de sentiments et même, à certains égards, de vues politiques indispensables au succès réel de la plus juste et la plus sublime défense nationale que l'histoire puisse jamais offrir. C'est là surtout ce qui détermina, ou du moins maintint, l'énergie morale et la rectitude mentale qui placeront toujours, chez l'impartiale postérité, la Convention nationale très au-dessus de l'Assemblée constituante, malgré les vices respectivement inhérents à leurs doctrines et à leur situation. Quoique constamment poussée, par sa philosophie métaphysique, à des conceptions vagues et absolues l'assemblée républicaine, après avoir spontanément accordé à cette inévitable tendance générale les seules satisfactions qu'elle ne pouvait lui refuser, fut bientôt heureusement conduite par les actives exigences de sa principale mission politique, à écarter, sous un respectueux ajournement, une vaine constitution, pour s'élever enfin à l'admirable conception du gouvernement révolutionnaire proprement dit, directement envisagé comme un régime provisoire parfaitement adapté à la nature éminemment transitoire du milieu social correspondant. C'est ainsi que, supérieurs à la puérile ambition de leurs prédécesseurs, si aveuglément imitée par leurs successeurs, les conventionnels français, renonçant implicitement à fonder déjà d'éternelles institutions qui ne pouvaient encore avoir aucune base réelle, s'attachèrent surtout à organiser provisoirement, conformément à la situation, une vaste dictature temporelle, équivalente à celle graduellement élaborée par Louis XI et par Richelieu, mais dirigée d'après une bien plus juste appréciation générale de sa destination propre et de sa durée limitée. En la constituant spontanément sur la base indispensable de la puissance populaire, ils furent d'ailleurs conduits à mieux annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en vertu de l'admirable essor directement imprimé aux vrais sentiments de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inférieures une juste cens-
cience de leur valeur politique, soit enfin d'après une heureuse prédilection continue pour des intérêts qui, à raison de leur généralité supérieure, doivent être presque toujours les plus conformes à une saine appréciation philosophique de l'ensemble des besoins sociaux. Cette conduite naturelle, immédiatement récompensée par tant de sublimes ou touchants dévouements et qui élevait la constitution morale d'une population, où tous les gouvernements ultérieurs ont systématiquement tendu à développer, au contraire, un abject égoïsme, a laissé nécessairement chez le peuple français d'ineffaçables souvenirs et même de profonds regrets, qui ne pourront vraiment disparaître que par une juste satisfaction permanente de l'instinct correspondant. , .
En général, l'étude approfondie de cette grande crise fera de plus en plus ressortir que, sous l'impulsion décisive des circonstances extérieures, les éminents attributs qui la distinguent furent essentiellement dus à la haute valeur politique et surtout morale, soit de ses principaux directeurs, soit des masses qui les secondaient avec un si admirable dévouement ; tandis que les graves aberrations qui s'y rattachent étaient inséparables de la vicieuse philosophie qui dominait à cette époque (1).
§ 3. La Révolution et V esprit militaire
[La Révolution fut déviée par Bonaparte, souvent pris à tort pour son continuateur. Auguste Comte qui le juge sévèrement, mais sans passion, démontre qu'il corrompit les plus purs effets de la crise révolutionnaire et que son règne marqua une rétrogradation sociale. C'est à propos de l'esprit militaire que nous présenterons ces jugements.]
Tant que l'armée, pleinement nationale, était restée liée au sol natal, et n'avait pas cessé, sous l'espoir continu d'une prochaine libération, de participer directement aux émotions et aux inspirations populaires, la salutaire
(1} aours VI, 196-206^
énergie du terrible comité (1) avaitpu y maintenir, par une infatigable activité, la plus parfaite prépondérance que les guerres modernes eussent encore offerte de l'autorité civile sur la force militaire. Mais il ne pouvait plus en être ainsi quand, dans les diverees expéditions lointaines, l'armée, devenue de plus en plus étrangère aux affaires intérieures, et prenant nécessairement, d'après un but plus spécial et moins direct, un caractère plus déterminé et moins passager, tendait graduellement à s'identifier profondément avec ses propres chefs, au milieu de populations inconnues, en même temps que son intervention politique devait peu à peu paraître indispensable à la compression nécessaire de la stérile agitation sociale qu'entretenait un dangereux esprit métaphysique. Il était donc certainement impossible que l'ensemble d'une telle situation ne conduisit bientôt à l'installation spontanée d'une véritable dictature militaire, dont la tendance rétrograde ou progressive, devait d'ailleurs, malgré l'influence naturelle d'une réaction passagère, dépendre beaucoup, et certainement davantage qu'en aucun autre cas historique, de la disposition personnelle de celui qui en ierait honoré, parmi tant d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités. Par une fatalité à jamais déplorable, cette inévitable suprématie, à laquelle le grand Hoche semblait d'abord si heureusement destiné, échut à un homme presque étranger à la France, iosu d'une civilisation arriérée, et spécialement animé, sous la secrète impulsion d'une nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne hiérarchie sociale ; tandis que l'immense ambition dont il était dévoré ne se trouvait réellement en harmonie, malgré son vaste charlatanisme caractéristique, avec aucune éminente supériorité mentale, sauf celle relative à un incontestable talent pour la guerre, bien plus lié, surtout de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle.
(l)Le Comité de Salut public.
La Convention, élevant le peuple sans le corrompre, avait irrévocablement terminé la décomposition chronique de l'ancienne hiérarchie sociale, tout en consolidant néanmoin£>, chez les moindres classes, le respect de chacun pour sa propre condition, suivant l'attrait universel d'une noble activité politique, tendant spontanément à contenir partout la disposition au déplacement privé, en honorant et améliorant les plus inférieures positions : c'est surtout sous la domination guerrière de Bonaparte que le généreux sentiment primitif de l'égalité révolutionnaire subit cette immorale déviation qui devait associer directement la plus active portion de notre population à un désastreux système de rétrogradation politique en lui offrant, comme prix de ïa coopération permanente, l'Europe à piller et à opprimer; on doit certainement ainsi expliquer le principal développement direct d'une corruption générale déterminée, en germe, par l'ensemble de la désorganisation sociale, et dont nous recueillons aujourd'hui les tristes fruits.
Enfin, il importe beaucoup de signaler spécialement, au sujet de cette domination guerrière, le nouveau sophisme général, à la fois spontané et systématique, d'après lequel l'esprit militaire, avant de s'effacer irrévocablement, y fut conduit à rendre un hommage involontaire à la nature éminemment pacifique de la sociabilité moderne, en s'efforçant toujours d'y représenter la guerre comme un moyen fondamental. Une telle illusion politique avait dû être assurément fort naturelle, et même d'abord inévitable, à l'issue immédiate de la défense révolutionnaire, qui suscitait spontanément une irrésistible impulsion à l'active propagation universelle des principes français... Mais au moins cette aberration spontanée, malgré ses graves conséquences pour l'ensemble de la grande république occidentale, était primitivement très sincère, soit dans l'armée, soit dans la nation ; et, par suite, elle devait être beaucoup moins funeste à l'extérieur : tandis que, pendant les guerres impériales, l'inqualifiable
prétention d'accélérer le progrès social par le pillage et l'oppression de l'Europe, sous l'intronisation successive d'une étrange famille, ne pouvait plus exercer aucune séduction sérieuse, sinon chez de purs déclamateurs politiques, dont les vaines conceptions conservent aujourd'hui une fâcheuse influence sur la réhabilitation passagère de ce système rétrograde (1).
§ 4. La Révolution et les doctrines religieuses
[Elle a montré l'irrémédiable inutilité de ces doctrines dans la société moderne ; le catholicisme nommément, en est sorti très amoindri.]
Il faut enfin, quant aux considérations morales, insister davantage sur l'appréciation plus contestée, quoique non moins décisive, de l'irrécusable démonstration spontanément résultée de l'ensemble de la crise révolutionnaire contre la prétention exclusive des doctrines religieuses aux propriétés morales, soit individuelles, soit surtout sociales, dont une aveugle routine dispose encore à y chercher uniquement le principe invariable... Une exacte analyse eût aisément prouvé que, même chez le vulgaire, surtout pendant la troisième phase moderne, les faibles convictions religieuses qui s'y conservaient encore étaient habituellement dépourvues de toute eflBcacité essentielle pour l'ensemble de la conduite morale, abstraction faite d'ailleurs des graves discordes, domestiques, civiles et nationales, dont elles étaient devenues le principe évident. Mais, malgré ces divers enseignements, on sait combien de telles prétentions doivent longtemps survivre aux situations qui les motivaient, envers des phénomènes aussi complexes, et sous l'impulsion de tant d'intérêts attachés à leur ascendant continu. Plusieurs siècles après l'essor universel du christanisme, un grand nombre d'hommes d'État et môme beaucoup de philo-
(1) Cours VI, 208-216.
254 FAGES CHOISIES D'âUOUSTE COMTB
sophes continuaient à déplorer gravement l'imminente démoralisation qu'ils concevaient attachée à la chute des superstitions polythéiques. Sans que les clameurs modernes soient, au fond, plus raisonnables, il est donc facile de sentir ainsi l'extrême importance d'une grande manifestation nationale qui constaterait enfin, d'une manière directe et décisive, l'actif développement des plus hautes vertus chez une population devenue essentiellement étrangère, et même profondément antipathique, aux diverses croyances théologiques. Or, tel est l'éminent service dont l'émancipation humaine sera éternellement redevable à l'énergique démonstration historique spontanément fournie par la Révolution française. En voyant alors, non seulement parmi les chefs, mais chez les moindres citoyens, tant de courage, soit guerrier, soit même civil, tant d'admirables dévouements patriotiques, tant d'actes, même obscurs, d'un noble désintéressement, surtout pendant la durée totale de la grande défense républicaine, tandis que toutes les anciennes croyances étaient avilies ou persécutées, il est certainement impossible, à tout observateur judicieux, de ne pas sentir profondément l'inanité radicale du principe rétrograde relatif à l'immuable nécessité morale des opinions religieuses. Tel est le nouvel aspect général sous lequel on doit concevoir l'ensemble de la crise révolutionnaire comme ayant spécialement complété l'irrévocable décadence de tout régime théologique, en ôtant radicalement aux doctrines religieuses les attributions morales dont un opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilège exclusif. Les diverses considérations précédentes concourent, en résumé, à montrer le catholicisme, que nous avons vu si longtemps présider à l'évolution moderne, comme devenu finalement étranger à la société actuelle, où il ne peut plus figurer qu'à titre d'imposante ruine historique, pour empêcher le monde de perdre tout sentiment actif d'une véritable organisation spirituelle, et pour en indiquer aux philosophes les vraies conditions fondamentales. Encore ce double office extrême est-il aussi imparfaite-
ment rempli désormais, soit d'après l'irrationnelle appréciation qui transporte à un admirable organisme politique la juste réprobation maintenant attachée à la philosophie théologique sur laquelle il avait dû malheureusement reposer, soit aussi en vertu de l'infériorité mentale d'un clergé de plus en plus recruté parmi les natures inférieures et qui perd rapidement le digne sentiment de son ancienne mission sociale. Il est malheureusement beaucoup plus vraisemblable que ce noble édifice politique est destiné, par l'irrévocable caducité de ses fondements intellectuels, à une entière démolition, de même que l'ordre polythéique antérieur, en laissant seulement l'impérissable souvenir des immenses services de tous genres qui y rattachent historiquement l'ensemble de l'évolution humaine et des perfectionnements essentiels qu'il a introduits dans la théorie fondamentale de l'organisme social (1).
SECTION IV L élaboration de l'état positif
[L'état positif s'est élaboré lentement au cours des périodes précédentes et son avènement est rendu de plus en plus prochain par le développement des divers ordres de faits sociaux qui constituent la civilisation moderne. Nous aurons donc à donner ici les pages où Comte caractérise l'évolution industrielle esthétique, scientifique et philosophique de la société moderne, puis celles où il juge la partie déjà accomplie de la grande transformation, enfin celles où il décrit ce que sera le régime futur.]
(1) Cour» VI, 232-235.
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