CHAPITRE IV Ëvolution scientifique moderne
[Les facultés scientifiques étant les moins répandues et les moins énergiques de toutes, on comprend que leur action immédiate sur la vie réelle soit moins vive que celle des facultés esthétiques ou industrielles. Cependant ce sont elles qui, finalement, dirigent l'évolution humaine et provoquent tous les grands changements de notre condition. Cette évolution, d'abord spontanée et rudimentaire, s'accomplit ensuite, grâce à des efforts systématiques qui progressent sans cesse, du moyen âge à l'époque actuelle.]
Parmi les diverses aptitudes fondamentales de notre intelligence, les facultés scientifiques et philosophiques sont assurément, chez presque tous les hommes, les moins énergiques de toutes : aussi leur influence immédiate sur la vie réelle, soit privée, soit publique, est-elle ordinairement beaucoup moindre que celle des facultés esthétiques, à leur tour surpassées, à cet égard, par les facultés industrielles ou pratiques, dont l'activité continue, à la fois plus facile et plus urgente, doit être communément prépondérante. Mais, malgré cette moindre énergie naturelle, l'esprit scientifique ou philosophique finit, de toute nécessité, par obtenir indirectement le principal empire dans l'ensemble de l'évolution humaine, soit individuelle, soit surtout sociale, d'après son éminente destination relativement aux conceptions générales sur lesquelles repose tout le système de nos idées quelconques à l'égard du monde extérieur et de l'homme lui-même (1). . .
[Au moyen-âge.] Les diverses sciences étaient alors trop peu étendues, et surtout leur véritable esprit était encore trop peu déve-
(1) Cours VI, 118.
loppé, pour nécessiter déjà la spécialisation croissante qui devait ultérieurement décomposer la philosophie naturelle, et qui, après avoir provisoirement rendu dep services vraiment fondamentaux, présente aujourd hui tant d'entraves aux plus indispensables progrès de notre intelligence et de notre sociabilité, comme je l'expliquerai bientôt. A cette mémorable époque, l'uniforme assujettissement des principales conceptions humaines au pur régime des entités scolastiques, directement liées entre elles par la grande entité générale de la nature, établissait une certaine harmonie mentale, à la fois scientifique et logique, qui n'avait pu encore exister au même degré, si ce n'est sous l'ascendant universel du polythéisme antique, et qui ne pourra être désormais retrouvée que d'après l'entière organisation de la philosophie positive jusqu'ici purement rudimentaire.
Ainsi la conception scolastique du xin« siècle, en commençant l'incorporation directe de l'élément scientifique au système de la société moderne, avait aussi donné, à sa manière, une image anticipée mais expressive de l'esprit d'unité et de rationalité qui devra finalement diriger la culture normale de la science réelle, quand son évolution préliminaire sera suffisamment accomplie (1). . .
Dans la progression scientifique, comme dans la progression esthétique, la seconde phase continue certainement la période la plus décisive de l'évolution moderne, surtout à cause de l'admirable mouvement qui, de Ckjpernic à Newton, a posé les bases définitives du vrai système des connaissances astronomiques, bientôt devenu le type fondamental de l'ensemble de la philosophie naturelle (2).
Il ne faut pas négliger de signaler sommairement cette seconde phase de l'évolution scientifique comme étant celle où l'esprit positif devait commencer à manifester en
(1) Cours VI, 127.
(2) Cours Vï, 135.
même temps son vrai caractère social et sa prépondérance populaire. L'heureuse disposition croissante des populations modernes à accorder leur confiance aux doctrines fondées sur des démonstrations réelles, quoique opposées à d'antiques croyances, est déjà hautement constatée, vers la fin de cette période, par l'universelle adoption du double mouvement de la terre, un siècle avant que la papauté, d'après une inconséquence superflue, en eût enfin toléré solennellement l'admission chrétienne.
Cette aptitude nécessaire de la nouvelle autorité mentale à déterminer spontanément la convergence, à la fois la plus stable et la plus étendue, se montre déjà certainement bien plus propre encore à l'action scientifique qu'à l'action esthétique; puisque celle-ci, malgré son efficacité plus énergique et plus immédiate, est gravement entravée par les différences de langues et de mœurs, tandis que l'autre, en vertu de la généralité et de l'abstraction supérieures des conceptions élémentaires qui s'y rapportent, permet évidemment la plus vaste communion intellectuelle. On pouvait assurément prévoir, dès la fin de cette phase, que la foi positive comporterait un jour une universalité beaucoup plus complète et plus fixe que celle de la foi monothéique aux plus beaux temps du catholicisme (1).
[Chacune de ces phases se distingue par l'accroissement donné à telle partie du savoir. Comte examine longuement chacune de ces pages et énumère les grands hommes qui en furent les promoteurs. La troisième phase (xvin® siècle) ne fait qu'accentuer les caractères présentés par la deuxième.]
(1) Cours VI 142-3.