‹ Pages choisies; notice sur la vie et la doctrine de Comte et commentaires reliant les divers morceauxChapitre 28 sur 46 · CHAPITRE IV Évolution philosophique moderne · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV Évolution philosophique moderne

[Comte va montrer comment son système répend les tentatives de Bacon et de Descartes.]

« La grande transition scolastique avait réalisé, autant que possible, le triomphe social de l'esprit métaphysique, dont la profonde impuissance organique s'est trouvée ainsi dissimulée, pendant quelques siècles, d'après son intime incorporation à l'ensemble de la constitution catholique... En acceptant ainsi le dangereux secours de la raison, la foi monothéique commençait à se dénaturer d'une manière irrévocable, aussitôt que, cessant de reposer exclusivement sur la spontanéité universelle, liée à une révélation directe et continue, elle subit la protection des démonstrations, nécessairement susceptibles de controverse permanente et même de réfutation ultérieure, qui composaient la doctrine nouvelle que, par une étrange incohérence, on qualifiait déjà de théologie naturelle...

« Aucune discussion spéciale ne peut mieux caractériser cette tendance générale (1) que la grande controverse scolastique entre les réalistes et les nominalistes, si activement prolongée sous la première phase moderne et dont l'ensemble marque très nettement la haute supériorité de la métaphysique du moyen âge sur celle de l'antiquité, où l'action naissante de l'esprit positif était nécessairement beaucoup moindre. La marche progressive de ce long débat mesure, en effet, avec beaucoup d'exactitude, l'accroissement continu de l'influence philosophique propre à l'évolution scientifique, dont l'essor

(1) Tendance à la séparation de l'esprit philosophique et de la foi religieuse.

graduel devait spontanément déterminer l'ascendant croissant du nominalisme sur le réalisme; car, sous ses formes qui semblent aujourd'hui si vaines, commençait alors secrètement la lutte inévitable de l'esprit positif contre l'esprit métaphysique, dont le principal caractère consiste directement à personnifier des abstractions qui ne sauraient avoir, hors de notre intelligence, qu'une simple existence nominale.

« Quant aux travaux directement philosophiques de Bacon et de Descartes, également dirigés contre l'ancienne philosophie et pareillement destinés à constituer la nouvelle, leurs différences essentielles présentent à la fois une remarquable harmonie, soit avec la nature propre de chaque philosophe, soit avec celle du milieu social correspondant. Chacun d'eux établit, sans doute, avec une irrésistible énergie, la nécessité d'abandonner irrévocablement l'ancien régime mental; tous deux s'accordent spontanément à faire nettement ressortir les attributs élémentaires du régime nouveau; enfin, tous deux proclament hautement la destination purement provisoire de l'analyse spcéiale qu'ils prescrivent impérieusement, mais dont ils signalent déjà l'indispensable tendance ultérieure vers une synthèse générale, aujourd'hui si déplorablement oubliée, à l'époque même que la marche nécessaire de l'évolution humaine assigne si clairement à son élaboration directe. Malgré cette conformité fondamentale, l'indispensable concours philosophique de Bacon et de Descartes ne pouvait nullement dissimuler l'extrême diversité que l'organisation, l'éducation et la situation avaient nécessairement établie entre eux. D'une nature plus active, mais moins rationnelle, et, à tous égards,, moins éminente, préparé par une éducation vague et incohérente, soumis ensuite à l'influence permanente d'un milieu essentiellement pratique, où la spéculation était étroitement subordonnée à l'application. Bacon n'a qu'imparfaitement caractérisé le véritable esprit scientifique qui, dans ses préceptes, flotte si souvent entre

l'empirisme et la métaphysique, surtout envers l'étude du monde extérieur, base immuable de toute la philosophie naturelle; tandis que Descartes, aussi grand géomètre que profond philosophe, appréciant la positivité à sa vraie source initiale, en pose avec bien plus de fermeté et de précision les conditions essentielles, dans cet admirable discours où,, en retraçant naïvement son évolution individuelle, il décrit, à son insu, la marche générale de la raison humaine; mais, sous un autre aspect fondamental, quant à l'étude de l'homme et de la société, Bacon présente, à son tour, une incontestable supériorité sur Descartes qui, en constituant, aussi bien que l'époque le comportait, la philosophie inorganique, semble abandonner indéfiniment à l'ancienne méthode le domaine moral et social; pendant que Bacon a surtout en vue l'indispensable rénovation de cette seconde moitié du système philosophique, qu'il ose même concevoir déjà, comme finalement destinée à la régénération totale de l'humanité.

Dès ce moment, il n'a pu réellement exister aucune philosophie quelconque, jusqu'à la tentative directe que j'ai entreprise dans cet ouvrage pour l'organisation totale de la philosophie positive, dont tous les éléments principaux m'ont paru assez élaborés désormais pour que sa construction finale devînt possible, d'après l'extrême extension que je m'efforce de lui donner, en y faisant rentrer les études sociales, comme Gall y a suffisamment ramené les études morales : et, si j'échoue, l'interrègne philosophique se prolongera nécessairement jusqu'à une plus heureuse élaboration ultérieure. Car, pendant tout cet intervalle d'environ deux siècles, l'esprit d'ensemble, qui doit essentiellement caractériser toute philosophie digne de ce nom, qu'elles qu'en soient la nature et la destination, n'a pu véritablement se trouver nulle part; pas plus chez ceux qui, continuant à s'appeler philosophes, entreprenaient désormais l.i vaine appréciation directe des phénomènes les plus spéciaux et les plus compliqués, sans la fonder sur celle des phénomènes les plus simples

et les plus généraux, que chez les savants eux-mêmes qui, faisant ouvertement profession d'une spécialité alors indispensable, devaient borner leurs recherches préparatoires à l'analyse partielle d'un seul ordre de phénomènes (1).

[Ces diverses évolutions, à cause de leur caractère empirique, du manque d'esprit d'ensemble qu'elles révèlent, ne peuvent être que simplement préparatoires, mais spontanément elles convergent vers l'organisation finale d'un régime rationnel.]

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