CHAPITRE VII La réorganisation sociale
[La grande loi des trois états « qui est désormais aussi pleinement démontrée qu'aucune autre loi de la philosophie naturelle », a permis de déterminer la tendance générale de la civilisation actuelle et a donné la direction qu'il faut imprimer au mouvement systématique pour le faire converger avec le mouvement spontané, il y a lieu de coordonner, pour en faire un tout homogène, les éléments de la civilisation. Le positivisme religieux (auquel nous consacrons la dernière partie de ce receuil), sera la suprême expression de cette coordination.]
§ 1. Programme de la réorganisation
Cette indispensable coordination doit être, par sa nature, d'abord intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la révolution qu'il s'agit de consommer provient en dernière analyse de la tendance nécessaire de l'esprit humain à remplacer finalement la méthode philosophique convenable à son enfance par celle qui convient à sa maturité. Toute tentative qui ne remonterait pas jusqu'à cette source logique, serait radicalement impuissante contre le désordre actuel, qui, sans doute, est, avant tout, mental. Mais, sous cet aspect fondamental, la simple connaissance de la loi d'évolution devient elle-même aussitôt le principe général d'une telle solution, en établissant spontanément une entière harmonie dans le système total de notre entendement, par l'universelle prépondérance ainsi procurée à la méthode positive, d'après son extension directe et irrévolable à l'étude rationnelle des phéno-
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mènes sociaux, les seuls aujouid'hui qui, chez les esprits les plus avancés, n'y aient point encore été suffisamment ramenés. En second lieu, cet extrême accomplissement de l'évolution intellectuelle tend nécessairement à faire désormais prévaloir le véritable esprit d'ensemble, et par suite le vrai sentiment du devoir, qui s'y trouve, de sa nature, étroitement lié, de manière à conduire naturellement à la régénération morale. Les règles morales ne sont aujourd'hui dangereusement ébranlées qu'en vertu de leur adhérence exclusive aux conceptions théologiques justement discréditées; elles reprendront une irrésistible vigueur quand elles seront convenablement rattachées à des notions positivies généralement respectées. Sous l'aspect politique, enfin, il est pareillement incontestable que cette intime rénovation des doctrines sociales ne saurait s'accomplir sans faire graduellement surgir, de son exécution même, au sein de l'anarchie actuelle, une nouvelle autorité spirituelle qui, après avoir discipliné les intelligences et reconstruit les mœurs, deviendra paisiblement, dans toute l'étendue de l'Occident européen, la première base essentielle du régime final de l'humanité. C'est ainsi que la même conception philosophique qui» appliquée à notre situation, y dévoile aussitôt la vraie nature du problème fondamental, fournit spontanément, à tous égards, le principe général de la véritable solution et en caractérise aussi la marche nécessaire (1).
§ 2. Vue sommaire sur la réorganisation et le pouvoir spirituel
[Le principe essentiel de la réorganisation est la séparation des pouvoirs temporel et spirituel. Le dernier appartiendra non aux savants, mais à une classe nouvelle, issue de tous les ordres de la société actuelle, et que sa vocation révélera.]
Aucun bon esprit ne saurait plus maintenant conserver, en général, d'incertitude grave relativement à la nécessité
(1) Cours Yl, 301-2.
accélérée, dans toute civilisation suffisamment avancée, d'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir temporel, et destiné à régir les opinions et les mœurs pendant que l'autre s'applique seulement aux actes accomplis. Puisque nous avons reconnu, en principe, que l'évolution humaine est surtout caractérisée par une influence toujours croissante de la vie spéculatives sur la vie active, quoique celle-ci conserve sans cesse l'ascendant effectif , il serait certainement contradictoire de supposer que la partie contemplative de l'homme doit être à jamais privée de culture propre et de direction distincte dans l'état social où l'intelligence aura le plus d'essor habituel, au sein même des classes les plus inférieures, tandis que cette séparation a déjà régulièrement existé, au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée, à tous égards, de l'enfance de l'humanité. En un temps, où tous les bons esprits admettent communément la nécessité d'une division permanente entre la théorie et la pratique, pour le perfectionnement simultané de toutes deux, envers les moindres sujets de nos efforts, pourrait-on hésiter à étendre ce salutaire principe aux opérations les plus difficiles et les plus importantes, quand un tel progrès y est enfin devenu suffisamment réalisable ? Or, sous l'aspect purement mental, la séparation des deux puissances n'est, au fond, que la manifestation extérieure d'une telle distinction entre la science et l'art, transportée jusqu'aux idées sociales, et dès lors entièrement systématisée. Cette sublime opération, encore si peu comprise du vulgaire philosophique, constitue certainement par sa nature la première base rationnelle de toute notre éducation morale, en plaçant les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus généraux de l'humanité à l'abri des inspirations variables émanées des intérêts les plus secondaires ol les plus particuliers (1).
En même temps que la réorganisation spirituelle est
(1) Cours VI, 304-305.
aujourd'hui la plus urgente, elle est aussi, malgré les hautes difficultés qui lui sont propres, la plus complètement préparée, chez l'élite de l'humanité, d'après l'ensemble des divers antécédents. D'une part, les gouvernements actuels, renonçant désormais à diriger une telle opération, tendent, par cela même, à conférer cette haute attribution, avec une suffisante liberté, à l'élaboration philosophique qui se montrera digne d'y présider; d'une autre part, les populations, radicalement désabusées des illusions métaphysiques, comprennent de plus en plus, sous l'impulsion spontanée d'un demi-siècle d'expériences décisives, que tout le progrès social compatible avec des doctrines vulgaires est enfin essentiellement épuisé, et qu'aucune importante fondation politique ne saurait maintenant surgir sans reposer d'abord sur une philosophie vraiment nouvelle. A l'un et à l'autre titre, on peut assurer que, du moins en France, où doit nécessairement commencer la régénération finale, cette double condition préalable est aujourd'hui tellement remplie que le déplorable retard qu'éprouve encore cette grande tâche du xix^ siècle doit être déjà imputé surtout à la profonde incapacité des philosophes qui l'ont entreprise jusqu'ici (1).
[L'ancienne philosophie a fait croire à l'universelle elficacité des réformes politiques, abstraction faite de la régénération morale, et c'est là le principe de l'anarchie sociale. Il faut donc, de toute urgence-, une régénération philosophique, entreprise par un pouvoir spirituel distinct.]
En général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer spontanément, dans les débats actuels, la discussion vague et orageuse des droits par la détermination calme et rigoureuse des devoirs respectifs. Le premier point de vue, critique et métaphysique, a dû prévaloir tant que la réaction négative contre l'ancienne
(1) Cours VI, 309.
économie n'a pas été suffisamment accomplie; le second, au contraire, essentiellement organique et positif, doit à son tour présider à la génération finale : car l'un est, au fond, purement individuel et l'autre directement social. Au lieu de faire consister politiquement les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant des devoirs des autres envers lui : ce qui, sans doute, n'est nullement équivalent, puisque cette distinction générale représente alternativement la prépondérance sociale de l'esprit métaphysique ou de l'esprit positif : l'un conduisant à une morale presque passive, où domine l'égoïsme, l'autre à une morale profondément active, dirigée par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles dérivera nécessairement de la priorité systématiquement accordée à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporell-e, comme étant à la fois plus urgente et mieux préparée (1).
[Le pouvoir spirituel aura pour principale attribution l'éducation. Il devra, en outre, surveiller le mouvement spontané de l'esprit humain, instituer un système d'habitudes publiques propres à fortifier le sentiment social et notamment un système de commémoration universelle que Comte décrira minutieusement et qui formera le calendrier positiviste.]
§ 3. Vue sommaire sur la' réorganisation et le pouvoir temporels
[Cette réorganisation reposera sur une rigoureuse hiérarchie des fonctions, chaque individu étant censé remplir une fonction sociale et coopérer, suivant une destination régulière, à l'économie générale. Il n'y a pas de fonctions privées, toute fonction a une valeur sociale, et elles se hiérarchisent entre elles d'après le
(l)aou« VI, 315-6.
même principe qui a servi à classifier les études scientifiques, c'est-à-dire suivant le degré de généralité et d'abstraction propre à leur caractère habituel.]
Une première application de celte théorie hiérarchique à l'ensemble de la nouvelle économie sociale conduit à y concevoir la classe spéculative au-dessus de la masse active, comme je l'ai précédemment établi : puisque la première offre certainement un essor plus complet des facultés de généralisation et d'abstraction qui distingue le plus la nature humaine; à moins qu'une insuffisante moralité n'y vienne paralyser la spiritualité, ce qui, en temps normal, ne peut constituer que des anomalies purement individuelles, dont la répression possible deviendra l'objet continu d'une sage discipline.
Mais cette première subordination ne pourra devenir irrévocablement réalisable, dans l'économie positive, que lorsque les éléments actuels de la nouvelle classe spéculative seront enfin suffisamment dégagés de la spécialité dispersive qui, après avoir été indispensable à leur préparation, constitue aujourd'hui le principal obstacle à leur installation sociale, certainement impossible sans leur propre systématisation préalable,,. Une superficielle appréciation pourrait d'abord faire envisager cette prééminence nécessaire de la dignité spéculative comme contraire à notre principe fondamental de la séparation des deux puissances; mais,., nous avons directement reconnu que, dans la sociabilité moderne, la considération et la puissance étaient nécessairement distribués selon des lois tellement différentes que leurs degrés supérieurs s'excluent essentiellement. Or, il s'agit ici de l'ordre de dignité, et non de l'ordre de pouvoir, du rang occupé dans l'estime universelle et non de l'influence directe exercée sur les actes réels . . .
C'est précisément de l'opposition naturelle de ces deux sortes de suprématie que résultera entre les deux pouvoirs un état normal de rivalité générale, heureusement incompatible avec le despotisme prolongé d'aucun d'eux.
... Il devient dès lors facile de caractériser, d'après
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le même principe hiérarchique, la plus importante subdivision de chacune de ces deux grandes classes déjà indiquée d'ailleurs, quoique à une autre fin, au début de ce volume. Quant à la cla-se spéculative, elle se décompose évidemment en deux très distinctes, suivant les deux directions fort différentes qu'y prend le commun esprit contemplatif, tantôt philosophique ou scientifique, tantôt esthétique ou poétique. Malgré la similitude essentielle de mœurs et d'opinions qui doit rapprocher spontanément ces deux natures contemplatives, en les séparant nettement de la nature active, leur évidente diversité n'en constitue pas moins une nouvelle application irrécusable de notre théorie de coordination. Quelle que soit l'importanec sociale des beaux-arts , et quoique l'avenir leur réserve une éminente mission, il n'est pas douteux que le point de vue esthétique ne soit moins général et moins abstrait que le point de vue scientifique ou philosophique. Celui-ci est immédiatement relatif aux conceptions fondamentales destinées à diriger l'exercice universel de la raison humaine; tandis que l'autre se rapporte seulement aux facultés d'expression, qui ne sauraient jamais occuper le premier rang dans notre système mental : en sorte que, chez la classe philosophique, le type humain s'approche nécessairement davantage de sa perfection caractéristique, par un essor supérieur des facultés d'abstraire, de généraliser et de coordonner, qui constituent certainement la principale prééminence de l'humanité sur l'animalité. Pour la classe active ou pratique qui nécessairement embrasse l'immense majorité, son développement plus complet et plus prononcé a déjà dû rendre ses divsions essentielles encore plus tranchées et mieux appréciables; en sorte que, à leur égard, la théorie hiérarchique n'a guère qu'à rationaliser les distinctions, consacrées jusqu'ici par l'usage spontané. Il faut, à cet effet, y considérer d'abord la principale décomposition de l'activité industrielle, suivant qu'elle se borne à la production proprement dite, ou qu'elle se rapporte à la transmission des produits; le second cas est évidemment sapé-
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rieur au premier quant à l'abstraction des opérations et à la généralité des rapports; aussi est-il plus exclusivement propre à l'humanité. On doit ensuite subdiviser chacun d'eux selon que la production concerne la simple formation des matériaux ou leur élaboration directe, et que la transmission est immédiatement relative aux produits mêmes ou seulement à leurs signes représentatifs : il est clair que, des deux parts, le dernier ordre industriel présente un caractère plus général et plus abstrait que le précédent, conformément à notre règle constante de classement. Ces deux décompositions successives constituent spontanément la vraie hiérarchie industrielle, en plaçant au premier rang les banquiers, à raison de la généralité et de l'abstraction supérieure de leurs opérations propres, ensuite les commerçants proprement dits, puis les manufacturiers et enfin les agriculteurs, dont les travaux sont nécessairement plus concrets et les relations plus spéciales que chez les trois autres classes pratiques (1). »
[Cette hiérachie, scientifiquement établie, contient en elle-même la garantie contre les abus dont on pourrait craindre qu'elle ne soit la cause.]
En imposant régulièrement des obligations morales d'autant plus étendues et plus sévères à mesure que les influences sociales deviennent plus générales, la commune éducation fondamentale, ultérieurement complétée par des institutions convenables, tendra directement à contenir d'ailleurs, autant que possible, les abus inhérents à ces inégalités nécessaires. Mais, en outre, la série statique considérée en sens inverse, offre, par sa nature, une compensation inévitable, quoique insuffisante, directement propre à neutraliser d'exorbitantes prétentions : car à mesure que les opérations sociales deviennent ainsi plus particulières et plus concrètes, leur utilité réelle devient aussi, de toute nécessité, plus directe et moins contestable, et par suite mieux assurée; en même temps l'existence est
(1) Cours VI, 342-346.
plus indépendante et la responsabilité moins étendue en raison des relations plus circonscrites et d'une correspondance plus immédiate aux besoins les plus indispensables : en sorte que, si les premiers rangs s'honorent justement d'une coopération plus éminente et plus difiBcile, les derniers s'attribuent légitimement , à leur tour, un ofiQce plus certain et plus urgent; en restreignant suffisamment leurs désirs, ceux-ci pourraient provisoirement subsister par eux-mêmes, sans dénaturer leur caractère essentiel, tandis que les autres ne le pourraient aucunement (1).
(1) Ibid, VI. 348-9»