‹ Pages choisies; notice sur la vie et la doctrine de Comte et commentaires reliant les divers morceauxChapitre 29 sur 46 · CHAPITRE VI La progression positive · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI La progression positive

[On peut considérer les quatre évolutions partielles, précédemment examinées, au point de vue de leur progression positive. On verra ainsi comment l'état final de l'humanité s'annonce depuis des siècles, dans tous les domaines de l'activité sociale.]

On conçoit aisément, en effet, combien la prépondérance sociale de l'élément industriel devait être augmentée et consolidée par une crise révolutionnaire qui achevait la démolition séculaire de l'ancienne hiérarchie, et qui dès lors plaçait naturellement en première ligne l'élévation temporelle fondée sur la richesse, dont l'influence est même ainsi devenue évidemment exorbitante, en vertu de l'anarchie intellectuelle et morale. . . Le progrès technique de l'industrie devait d'ailleurs suivre spontanément son progrès social. Aussi est-ce alors qu'il faut placer l'essor principal du mouvement caractéristique, où nous l'avons vu consister surtout en une large application des agents mécaniques. Chacun sait d'ailleurs aujourd'hui combien

(1) Cours VI, 154-169. Cependant Pascal avait aperçu l'idée du progrès, mais il n'avait pas su l'étendre à la série historique et il partageait sur le moyen âge l'erreur de ses contemporains.

la relation de plus en plus intime entre la science et l'industrie a profondément contribué à tous ces progrès, quoique son influence mentale n'ait pas été le plus souvent aussi favorable, d'après la funeste altération qu'elle tend à imprimer momentanément au caractère philosophique de la science réelle. Enfin, c'est surtout alors que, suivant la juste remarque de divers observateurs, celle de toutes les classes industrielles qui est la plus susceptible, à raison de sa généralité supérieure, de s'élever habituellement à quelques vues vraiment, politiques, a commencé à développer son essor caractéristique, et à régulariser ses rapports élémentaires avec chacune des autres branches, sous l'impulsion primitive du système de crédit public, naturellement résulté partout de l'inévitable extension simultanée des dépenses nationales (1).

[On peut négliger les pages, peu importantes, concernant l'évolution esthétique. Quant à l'évolution scientifique, Comte en décrit les progrès et les aberrations. Il expose d'abord les progrès spécultaifs faits par les diverses sciences, puis il examine ceux de leur influence sociale.]

Pendant que s'accomplissaient ces divers progrès spécultaifs, l'influence sociale de la science recevait partout de notables accroissements, tendant tous à mieux incorporer l'élément scientifique au système fondamental de la sociabilité moderne. Au milieu des plus grands orages politiques, surgissent alors d'importants établissements destinés à propager l'instruction scientifique, quoique en lui conservant toujours un caractère de spécialité, déjà toutefois beaucoup moins prononcé. En même temps, dans toutes les parties de la grande république européen ne, mais surtout en France, on voit croître sans cesse l'introduction usuelle des conditions scientifiques parmi les obligations préparatoires de professions très multipliées; les pouvoirs les moins favorables à la réorganisa-

(1) Cours VI, 224-45.

tion finale sont ainsi spontanément conduits à envisager de plus en plus les connaissances réelles comme d'indispensables garanties pratiques d'un ordre régulier et stable. Outre les nouveaux services spéciaux alors si heureusement rendus par la science à l'industrie, et sur lesquels il serait assurément superflu d'insister ici, il faut distinguer, à cette époque, une opération plus générale, où la science a marqué, d'une manière non moins honorable que salutaire, sa profonde influence sur la vie sociale actuelle, en présidant à l'institution d'un admirable système de mesures universelles, aussi noblement exécuté que sagement conçu, et qui, émané de la France révolutionnaire, tend à dominer aujourd'hui chez toutes les populations avancées. Indépendamment de son évidente utilité directe, cette mémorable intervention du véritable esprit spéculatif dans le règlement d'un ordre de relations humaines où il semblait d'abord si étranger, est éminemment propre à faire déjà pressentir les améliorations capitales que devra retirer ultérieurement, à tant d'autres égards, l'existence moderne, d'une judicieuse rationalisation de ses actes les plus pratiques, quand l'influence scientifique convenablement généralisée aura suffisamment pénétré dans toute l'économie élémentaire de nos sociétés régénérées (1). ^~^

•■< [Passant aux aberrations, après une diatribe contre les Académies (l'Académie des Sc.enceo venait de lui retirer sa fonction à l'École Polytechnique), il montre comment l'esprit de spécialité dispersive a rendu les savants impropres à la réorganisation spirituelle. On veut éterniser le régimt analytique, sans apercevoir la nécessité d'une grande synthèse. Aussi les savants ne participeront-ils pas au pouvoir spirituel du régime

positiviste.]^ ^^;^___ ,.:.:. :'X:D..L iJT'

Mais, au contraire, les habitudes dispersives précédemment contractées ont aujourd'hui poussé le régime préliminaire de la spécialité scientifique jusqu'à la plus

(1) Cours VI, 253-4.

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désastreuse exagération, dogmatiquement justifiée par de vains sophismes métaphysiques, qui s'efforcent de lui imprimer une consécration absolue et indéfinie, à l'époque même où, par le suffisant accomplissement de sa destination temporaire, il devrait faire place au régime définitif de la généralité rationnelle, devenue maintenant indispensable à notre principal besoin, à la fois mental et social- La seule justification spécieuse que des esprits consciencieux aient quelquefois essayée en faveur de cet irrationnel régime, consiste à présenter aujourd'hui la spécialisation exclusive comme l'unique garantie possible de la positivité des spéculations, en considérant l'accueil régulier des généralités comme devant aussitôt donner accès à toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant. Mais cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques tendant à interdire totalement la parole ou la presse, à cause des évidents abus qu'on en peut faire, ne contient réellement, au fond, qu'une naïve confirmation involontaire de l'impuissance philosophique désormais propre à nos compagnies savantes, que l'on proclame ainsi radicalement incapables de distinguer assez les généralités vicieuses d'avec celles qui seraient bien conçues; en sorte que, de peur de laisser pénétrer les unes, il faille indistinctement repousser aussi les autres. Une appréciation plus judicieuse fait sentir, au contraire, que l'anarchie philosophique actuelle, sytsématiquement prolongée par cette stupide résistance académique, constitue la principale cause des dangers intellectuels contre lesquels on cherche justement, mais en vain, des garanties permanentes, qui ne sauraient admettre d'efficacité réelle qu'en reposant enfin sur la construction directe d'une véritable philosophie, dont la science dignement généralisée peut seule fournir la base positive (1).

[En philosophie, même genre d'erreurs. On s'obstine à séparer entièrement lea études morales et sociales

(1) Cours VI 257-262.

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des autres sciences, sciences naturelles, notamment. L'influence dont elle jouit encore, injuste et caduque, disparaîtra devant le positivisme.]

. . . L'évolution philosophique proprement dite, depuis que l'évolution scientifique s'en est complètement séparée, a dû être finalement conduite, au xix» siècle, à constater directement son extrême caducité nécessaire, soit d'après une consécration sophistique de son stérile isolement, soit en brisant l'indispensable unité des conceptions sociales. Néanmoins, l'influence politique, que conserve encore évidemment cette prétendue philosophie, est bien propre àvérifier l'urgence et le pouvoir de la généralité mentale, dont la plus vaine apparence suffit aujourd'hui à maintenir provisoirement la puissance pratique d'une doctrine universellement déconsidérée... Mais, quand l'inévitable apparition d'une vraie philosophie, émanée enfin de la science réelle, aura suffisamment enlevé à la métaphysique actuelle le seul privilège qui puisse lui attacher maintenant des esprits consciencieux, cet unique vestige de son antique prépondérance disparaîtra spontanément, sans exiger probablement aucune discussion directe, sauf le contraste décisif qui ressortira nécessairement des applications respectives. Alors se dissipera totalement le grand schisme préparatoire consommé par Aristote et Platon, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, dont l'indispensable séparation provisoire, radicalement modifiée par Descartes, est aujourd'hui parvenue à son dernier âge, après avoir convenablement rempli sa destination préliminaire. L'unité mentale, vainement poursuivie avant le temps sous la noble implusion scolastique, résultera irrévocablement de la convergence journalière entre une science devenue philosophique et une philosophie devenue scientifique; l'étude de l'homme moral et social obtiendra, sans résistance, le juste ascendant normal qui lui appartient dans le système de nos spéculations, parce que, cessant d'être hostile à l'actif développement des contemplations les plus simples et les plus parfaites, elle y puisera néces-

sairement sa première base rationnelle pour y réfléchir ensuite de lumineuses indications générales.

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