MORALE ET ÉDUCATION
qu'il s'efforcera de développer autant que possible, dès l'âge même le plus tendre, par tous les artifices que peut indiquer la saine philosophie. C'est en un tel exercice continu que consistera surtout l'éducation morale, soit privée, soit publique, à laquelle l'éducation mentale sera constamment subordonnée (1).
§ 6. La culture morale. — L'action du pouvoir spirituel
[La création d'une commémoration des génies^utiles à l'humanité, et la direction de l'opinion publique en seront les deux principaux modes.]
Cette supériorité naturelle se manifestera surtout dans le système de commémoration dont l'institution régulière fournit à tout pouvoir spirituel le plus précieux complément de l'éducation morale. La nature absolue de sa doctrine, encore plus que l'imperfection de son milieu soial, fit essentiellement avorter les nobles tendances du catholicisme vers une véritable universalité. Malgré tous ses efforts, sa consécration systématique n'a jamais pu embrasser qu'une portion très circonscrite du temps et de l'espace, hors de laquelle son appréciation fut toujours aussi aveugle et aussi injuste qu'il le reproche aujourd'hui à ses propres ennemis. Seule la glorification positive peut s'étendre, sans faiblesse et sans inconséquence, à toutes les époques et à tous les lieux. Fondée sur une vraie théorie de l'évolution humaine, elle en célébrera dignement chaque mode et chaque phase quelconques, de manière à évoquer naturellement la postérité à l'appui de toutes les prescriptions morales, mêmes privées, en étendant jusqu'aux moindres cas son système général de commémoration, dont l'esprit sera toujours identique dans ses diverses ramifications (2).
(1) Disc, sur Vens. du poa., p. 105-107.
(2) Ibid., p. 108, cf. Cours, t. V, p. 237 et VI, p. 328.
[L'alliance fondamentale entre les philosophes et les prolétaires, qui constitue le pouvoir spirituel, constituera l'empire de l'opinion publique.]
Ce salutaire ascendant doit devenir le principal appui de la morale, non seulement sociale, mais aussi privée, et même personnelle, parmi des populations où chacun sera de plus en plus poussé à vivre au grand jour, de manière à permettre au public le contrôle efficace de toute existence quelconque. La chute irrévocable des illusions théologiques rend cette force spécialement indispensable, pour compenser, chez la plupart des hommes, l'insuffisance de la moralité naturelle, même sagement cultivée. Après l'incomparable satisfaction directement inhérente à l'exercice continu du sentiment social, l'approbation commune constituera la meilleure récompense de la bonne conduite. Vivre dignement dans la mémoire des autres fut toujours le vœu principal de chacun, même sous le régime théologique. Dans l'état positif, cette noble ambition acquiert encore plus d'importance, comme seule satisfaction que comporte désormais notre intime besoin d'éterniser l'existence. En même temps que plus nécessaire au nouveau régime moral, la force de l'opinion publique s'y développe davantage. La réalité caractéristique d'une doctrine toujours conforme à l'ensemble des faits y assure mieux l'autorité des règles et l'efficacité de leur application, que ne peuvent plus éluder les subterfuges suggérés par la nature vague et absolue des prescriptions théologiques ou métaphysiques. D'un autre côté, l'invocation directe et continue de la sociabilité, comme principe unique de la morale positive, y provoque aussitôt l'intervention permanente de l'opinion publique, seul juge naturel de toute conduite ainsi destinée au bien commun." Le but nécessairement personnel de chaque existence, d'après la doctrine théologico-métaphysique, ne pouvait autant comporter un tel appel.
[Son efficacité politique n'est pas moins considé. rable. Il y aura lieu d'organiser cette opinion publique
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Le positivisme, en rattachant les règles pratiques d'action à la sociabilité fondamentale, en organisant un système de convictions scientifiques, sera la doctrine générale indispensable à cette organisation. Mais il faut davantage.]
Après l'établissement d'une doctrine générale, la principale condition pour constituer l'empire de l'opinion publique consiste dans l'existence d'un milieu social, propre à faire habituellement prévaloir les principes fondamentaux. Voilà ce qui manquait surtout au spiritualisme catholique, dont l'avortement était ainsi inévitable, même quand les croyances eussent été moins fragiles. J'ai assez indiqué déjà comment le prolétariat moderne offre, au contraire, un immense point d'appui naturel à la nouvelle spiritualité. Le besoin en est aussi peu contestable que la spontanéité. Quoique la doctrine positive soit, en elle-même, beaucoup plus efficace que ne pouvaient l'être des préceptes non démontrables, il ne faut pas compter que les convictions qu'elle inspire dispensent jamais de cette énergique assistance. La raison est loin de comporter une telle autorité directe dans notre imparfaite constitution. Même le sentiment social, malgré son efficacité très supérieure, ne saurait habituellement suffire pour diriger convenablement la vie active, si l'opinion publique ne venait sans cesse fortifler les bonnes tendances individuelles. Le difficile triomphe de la sociabilité sur la personnalité n'exige pas seulement l'intervention continue de véritables principes généraux, aptes à dissiper toute incertitude quant à la conduite propre à chaque cas. Il réclame aussi la réaction permanente de tous sur chacun, soit pour comprimer les impulsions égoïstes, soit pour stimuler les affections sympathiques. Sans cette universelle coopération, le sentiment et la raison se trouveraient presque toujours insuffisants, tant notre chétive nature tend à faire prévaloir les instincts personnels (1).
(1) Discours, p. 147-153.
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SECTION II L'Education
[Le positivisme est tout entier dirigé vers la réorganisation spirituelle de l'humanité, et, pour accomplir ses fins, l'éducation est un de ses plus puissants moyens. Aussi n'est-il pas étonnant que Comte ait eu la pensée de composer un traité spécial sur l'éducation. Dès les premières pages du Cours, il insiste sur les vertus pédagogiques de sa philosophie. Nous avons vu, à propos de chaque science, comment peu à peu la méthode scientifique se précise et se complète. La sociologie achève ce progrès, en douant la logique positive d'un nouveau procédé fondamental : le mode historique.]
L'évolution fondamentale de la méthode positive demeure donc nécessairement incomplète jusqu'à ce qu'elle s'étende suffisamment à la seule étude vraiment finale, l'étude de l'humanité, envers laquelle toutes les autres, même celle de l'homme proprement dit, ne sauraient constituer que d'indispensables préambules, et qui est spontanément destinée à exercer sur elles une universelle prépondérance normale, aussi bien logique que scientifique, comme nous l'avons ci-dessus reconnu. D'abord, c'est uniquement ainsi que le sentiment général des lois naturelles peut acquérir un développement décisif, en s'appliquant enfin au cas où l'irrévocable élimination des volontés arbitraires et des entités chimériques présente à la fois le plus d'importance et de difficulté. En même temps, rien ne saurait être plus propre à éteindre entièrement l'antique absolu philosophique qu'une étude directement instituée pour dévoiler les lois générales de la variation continue des opinions humaines (1).
(1) Cours VI, 477-8.