POSITIVISME RELIGIEUX
laissées dans tous les cœurs et tous les esprits par la suite des générations antérieures, dont ils seraient alors les Seuls vrais successeurs. En un mot, les vivants sont toujours et de plus en plus, dominés par les morts. Mais, pour prévenir à cet égard toute aberration ontologique chez les penseurs trop abstraits, il suffit de bien concevoir la prépondérance nécessaire des organes subjectifs. Chacun d'eux résulte toujours d'une existence objective, et son exercice exige le concours d'une autre. L'homme sert donc comme être pendant sa vie proprement dite, et comme organe après sa mort individuelle, qui transforme finalement sa vie objective en une vie subjective (1).
§ 5. La représentation du Grand-Être. Femmes^ anges gardiens
[La nature composite du Grand-Être semble devoir en rendre difficile la représentation personnifiée. Comte va tourner la difficulté.]
« L'issue normale d'une telle difficulté résulte naturellement dé l'ensemble des caractères propres au véritable Être-Suprême. Quoique essentiellement composé d'existences subjectives, il ne fonctionne directement que par des agents objectifs, qui sont des êtres individuels, de la même nature que lui, seulement moins éminents et moins durables. Chacun de ces organes personnels devient donc capable de représenter, à quelques égards, le Grand- Être, après y avoir été dignement incorporé. Le culte des hommes vraiment supérieurs forme ainsi une partie essentielle du culte de l'Humanité (2). Même pendant sa vie objective, chacun d'eux constitue une certaine personnification du Grand-Être. Toutefois, cette représentation exige qu'on écarte idéalement les graves imperfections
(1) Syst. de pol. pos., t. II, p. 59-61 et cf. t. IV, p. 35-36 et surtout p. 101-106.
(2) Nous verrons plus loin, comme Comte l'organisa, par Tins* titution du caleadrier positiviste.
qui altèrent souvent les meilleurs naturels. La diversité des types individuels et la connexité de leurs offices sociaux facilitent cette abstraction indispensable, surtout quand une saine éducation fait universellement ressortir les traits essentiels de l'Humanité.
Envers les attributs qui doivent directement prévaloir, l'ordre naturel fournit aussitôt une multitude de personnifications vivantes de l'Être-Suprême. Car, d'après les caractères propres au sexe affectif, telle est, pour tout homme bien né, l'aptitude spontanée de toute digne femme. Quand l'ordre artificiel aura, sous ce rapport, assez développé l'ordre naturel, cette propriété universelle fournira la principale solution des difficultés religieuses inhérentes à la composition nécessaire du vrai Grand-Être. Supérieures par l'amour, mieux disposées à toujours subordonner au sentiment l'intelligence et l'activité, les femmes constituent spontanément des êtres intermédiaires entre l'Humanité et les hommes. Telle est leur sublime destination aux yeux de la religion démontrée. Le Grand-Être leur confie spécialement sa providence morale pour entretenir la culture directe et continue de l'affection universelle, au milieu des tendances théoriques ou pratiques qui nous en détournent sans cesse. . . Une telle attribution ne doit pas seulement être appréciée comme générale, mais surtout comme spéciale. Outre l'influence initiale de toute femme sur tout homme pour le rattacher à l'Humanité, l'importance et la difficulté d'un tel office exige que chacun de nous soit toujours placé sous la providence particulière d'un de ces anges (1), qui en répond au Grand-Être. Ce gardien moral comporte trois types naturels, la mère, l'épouse et la fille, dont chacun fournit beaucoup de dérivations... Leur ensemble embrasse les trois modes élémentaires de la solidarité.
(1) Comte lui-même s'était attribué trois anges gardiens qui étaient : sa mère, sa « sainte collègue », M™' Clotilde de Vaux, et enfin sa servante, Sophie Bliaux, dont il avait fait sa fille adoptive.
PosrnvisMB religieux 337
obéissance, union et protection, comme aussi les trois ordres de continuité, en nous liant au passé, au présent et à l'avenir. D'après ma doctrine cérébrale, chacun d'eux correspond spécialement à l'un de nos trois instincts altruistes, la vénération, l'attachement et la bonté. Cette théorie indique assez que, pour obtenir une sauvegarde complète, il faut habituellement combiner les trois anges en suppléant aux lacunes naturelles par des types artificiels. Leur union spontanée constitue le premier degré de la généralisation mentale et morale qui doit peu à peu nous élever jusqu'au Grand-Être (1) i
§ 6. La religion de V Humanité et Dieu
[La religion positiviste perfectionne et complète les religions fondées sur le culte de Dieu ; mais elle en entraîne la disparition. L'ordre universel devient esseatiellement réductible à l'ordre humain.]
« La loi positive parvient donc à sa véritable unité, tant objective que subjective, par une consécjuence nécessaire de son évolutio:i norm île, en condensant l'ensemble des lois réelles autour de l'être collectif qui règle immédiatement nos destinées d'après sa propre fatalité modifiée par sa providence. Dès lors une telle foi se concilie pleinement avec l'amour, en dirigeant vers ce Grand-Être éminemment sympathique, tous les hommages que mérite la bienfaisante domination de l'ordre universel. A la vérité, cet être immense et étemel n'a point créé les matériaux qu'emploie sa sage activité, ni les lois qui déterminent ses résultats. Mais une appréciation absolue convient encore moins au cœur qu'à l'esprit. L'ordre naturel est certainement a.ssez imparfait pour que ses bienfaits ne se réalisent envers nous que d'une manière indirecte, par l'affectueux ministère de l'être affectif et intelligent sans lequel notre existence deviendrait into-
(1) Syst de poL poaU II, 63-64.
lérable. Or, une telle conviction autorise assez chacun de nous à diriger vers l'Humanité toute sa juste reconnaissance, même quand il existerait une providence encore plus éminente, d'où émanerait la puissance de notre commune mère. L'ensemble des études positives exclut radicalement cette dernière hypothèse. Mais, au fond, sa discussion spéciale est devenue aussi oiseuse pour le cœur que pour l'esprit, ou plutôt elle offre à tous deux des dangers équivalents. Nos vrais besoins intellectuels, théoriques et pratiques, exigent seulement la connaissance de l'ordre universel que nous devons subir et modifier. Si sa source pouvait nous être connue, nous devrions nous abstenir de la chercher, afin de ne pas détourner nos efforts spéculatifs de leur vraie destination, l'amélioration continue de notre condition et de notre nature. Il en est de même et à un plus haut degré sous l'aspect moral. Notre reconnaissance, personnelle ou collective, pour les bienfaits de l'ordre réel doit seborner àleur auteur immédiat, dont l'existence et l'activité nous sont continuellement appréciables... Quand même notre mère commune trouverait, dans l'ordre réel, une providence supérieure à la sienne, ce ne serait point à nous qu'il appartiendrait de lui faire directement remonter notre gratitude. Car, une telle discontinuité morale, outre son injustice évidente, deviendrait aussitôt contraire à la principale destination de notre culte, en nous détournant de l'adoration immédiate, seule pleinement conforme à notre nature affective. Le régime provisoire qui finit de nos jours n'a que trop manifesté ce grave danger, puisque la plupart des remerciements adressés à l'être fictif y constituaient autant d'actes d'ingratitude envers l'Humanité, seul auteur réel des bienfaits correspondants . . . Si l'adoration des puissances fictives fut moralement indispensable tant que le vrai Grand -Être ne pouvait assez surgir, elle ne tendrait désormais qu'à nous détourner du seul culte qui puisse nous améliorer. Ceux donc qui s'efforcent de la prolonger aujourd'hui, la tournent à leur insu contre sa juste destination, consis tant à diriger
POSITIVISME EELIGIEUX 339
l'essor provisoire de nos meilleurs sentiments sous la régence de Dieu, pendant la longue minorité de l'Humanité (1).
§ 7. La religion positiviste et Tunité humaine. La synthèse altruiste
[Le mouvement positif qui a commencé dès les débuts de l'histoire humaine a fait de l'état définitif la synthèse et complément des états antérieurs. L'ensemble de l'avenir et l'ensemble du passé sont combinés par la philosophie positive. En même temps elle fait converger vers un même but universel tous les sentiments des hommes.]
« Le théologisme et la guerre, qui devaient présider à l'initiation humaine, ont irrévocablement disparu chez l'élite de notre espèce. Une synthèse universelle, où l'amour et la foi conduisent également à l'Humanité, vient discipliner l'intelligence et sanctifier l'activité en les subordonnant au sentiment.
« Toujours fondée sur l'ensemble de notre constitution la discipline positive doit également seconder l'extension et l'harmonie de nos attributs quelconques. Plus favorable à l'intelligence que la civilisation grecque, elle subordonne mieux la vie privée à la vie publique et la spéculation à l'action que la sociabilité romaine, en faisant davantrga prévaloir le sentiment que le régime catholicoféodal. Complètement réel, profondément sympathique, le Grand-Être est éminemment propre à tout régler sans rien entraver. Il tend directement à discipliner les volontés, en disposant à l'ordre par l'amour en vue du progrès (sous l'aspect du sentiment) l'unité positive
repose sur l'existence naturelle des instincts sympathiques que la synthèse absolue ne put jamais représenter. Ils permettent seuls la vraie conception du problème humain, subordonner l'égoïsme à l'altruïsme.
(1) Syst. de pol. pos., II, p. 57-58.
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Principale source de la solution, leur développement continu par les contacts sociaux fournit l'unique mesure que comporte l'ensemble de nos progrès, toujours insuffisants sans un tel résultat. Cherchant sans cesse le vrai pour instituer le bon d'après la conception du beau, leur ascendant devient à la fois le meilleur stimulant et le meilleur régulateur de toutes nos forces. Nullement oppressif envers les penchants égoïstes, il en consacre la satisfaction normale par une noble destination.
On ne peut assez comprendre une telle harmonie qu'en ayant égard à la diversité nécessaire des instincts bienveillants (1). Rangés d'après la hiérarchie universelle, suivant leur énergie décroissante et leur dignité croissante, le preimer lie les égaux et règle le présent, le second concerne les supérieurs et consacre le passé, le troisième tend vers les inférieurs et prépare l'avenir »... La véritable unité, tant individuelle que collective, résulte de leur prépondérance normale, puisqu'ils constituent également la source de l'ordre et le terme du progrès. Toujours disposés à subir dignement l'ensemble des fatalités, ils fondant le perfectionnement sur une noble résignation, sans jamais cesser de prescrire une sage activité.
«... Envers l'intelligence. . . l'appréciation mentale de la synthèse altruiste sera d'abord esthétique, puis scientifique.
« Surmontant les préjugés modernes, la religion positive en instituant l'ordre de dignité, place l'art au-dessus de la science, parce que l'un se rapporte davantage au sentiment et l'autre à l'activité (2)... L'art correspond mieux que la science à nos besoins les plus intimes.
(1) Cf. Supra § Les instincts sociaux. Attachement, vénération, bonté.
(2) L'art a pour mission de fortifier le culte du Grand-Être, en idéalisant notre existence collective, en chantant la puissance du Grand-Être, les destinées humaines, l'amour universel. Cf., Discours sur Vens. du po ., p 359, sqq.
POSITIVISME BEUGIEtrX 341
Il est à la fois plus sympathique et plus synthétique. En même temps, il repousse toujours l'état purement spéculatif et tend directement vers la plus noble action, consistant à perfectionner nos sentiments d'après leur idéalisation. Aucune autre existence n'est autant conforme à la formule sacrée du positivisme; car la sympathie universelle en est la source, elle aspire au plus éminent progrès en s'appuyant sur l'ordre suprême. Son essor normal concilie spontanément l'indépendance et le concours en destinant à la plus vaste harmonie les œuvres les plus individuelles.
«... Sous la présidence nécessaire de la morale, toutes les théories réelles, dégagées des spéculations vicieuses, deviennent à la fois sacrées et synthétique, d'après leur irrévocable incorporation au dogme positif graduellement issu de leur concours spontané. Dans cette régénération, la science retrouve, avec plus de plénitude et de stabilité, la majestueuse unité que lui procura la culture théocratique » (1).
[La synthèse altruiste s'exerce de même à l'égard de la vie active. Elle systématise les tendances spontanées de l'industrie moderne vers l'intérêt collectif ; les industriels deviennent ainsi « les serviteurs directs du Grand- Être envers le trésor matériel que sa providence transmet à chaque génération pour la suivante ». Toute existence pratique, vouée soit à l'exécution, soit à la direction, est ainsi ennoblie par son rapport étroit à l'Humanité.]
% S. La société positive et le Grand-Être
[La Hiérarchie sociale est étroitement liée à la théorie générale de la religion.]
« Moralement envisagée, la société positive constitue une représentation objective du Grand-Être. Ses éléments doivent donc se ranger suivant leur aptitude à
(1) SysU de pol. pos., 45-55, t. IV.
représenter l'humanité, c'est-à-dire d'après leur nature plus ou moins sympathique. Intellectuellement appréciée, la hiérarchie humaine devient un prolongement final de la série ascendante que forme l'ensemble des existences réelles. Ainsi les éléments sociaux doivent être classés, comme tous les degrés de cette échelle, suivant leur caractère plus ou moins général qui mesure le progrès universel vers l'unité. Leur coordination peut donc s'accomplir, en les comparant comme sympathiques ou comme synthétiques. Or, ces deux modes sont nécessairement équivalents, puisque la sympathie est la source de la vraie synthèse . . .
«... Suivant ce double principe, la distinction des sexes devient la première base de la constitution sociocratique,car les représentants de l'humanité sont à la fois plus sympathiques et plus synthétiques que ses serviteurs. Ils les surpassent donc en dignité, tandis que l'ordre de puissance est nécessairement inverse. La femme se trouve ainsi placée au premier rang de la sociocratie, comme offrant la meilleure personnification du Grand -Être.
« La suprématie féminine devient évidente quand on considère la disposition spontanée du sexe aimant à faire toujours prévaloir la morale, seul aboutissant de toutes nos conceptions. Mais cette prééminence naturelle ne comporte point, d'ordinaire, un essor systématique, faute d'une destination collective, qui ne convient qu'au sexe actif.
« En effet, on doit regarder cette première division de la sociocratie comme correspondant à la distinction entre la vie privée et la vie publique. A proprement parler, les femmes ne constituent point une classe, puisqu'elles ne doivent jamais être envisagées collectivement. Chacune d'elles, âme de sa famille, sans participer au service immédiat du Grand-Être, le représente spontanément auprès de ses serviteurs directs, pour leur inspirer toujours les dispositions les plus convenables à leur destination publique... La valeur mentale et surtout morale de la
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femme exige sa concentration dans la vie privée, tandis que l'homme ne se développe dignement qu'en aspirant à la vie public[ue.
« Outre cette division fondamentale, la constitution sociocratique exige que les serviteurs de l'Humanité soient partagés en théoriques et pratiques, tandis que ses représentants ne comportent aucune distinction. Quoique la classe spéculative ne doive former qu'une minime fraction de la masse active. . . sa digne séparation constitue le principal caractère de la maturité du Grand- Être (1).
« La supériorité, sympathique ou synthétique, des
serviteurs théoriques envers les serviteurs pratiques est autant incontestable que leur commune infériorité par rapport au sexe aimant . . .
« Mais une telle constitution exige un complément général résulté du partage naturel de l'action entre la direction et l'exécution. Cette division finale est spontanément conforme aux deux autres, puisque la loi de sympathie et de généralité place les ministres des desseins du Grand-Être au-dessus des agents de sa puissance. En considérant l'ensemble sociocratique comme le siège objectif de la vraie providence, elle appartient au patriciat pour l'ordre matériel, de même qu'au sacerdoce envers l'ordre intellectuel et d'abord à la femme, dans l'ordre moral. Aimer et savoir constituent les destinations respectives des deux éléments supérieurs, tandis que la fonction de pouvoir ne saurait dignement s'accomplir que d'après sa décomposition normale en vouloir et pouvoir. Le patriciat devient le siège essentiel de la volonté, dans laquelle se condense l'ensemble de la vie objective, tant collective qu'individuelle. Voilà pourquoi le capital humain doit se concentrer chez cette classe directrice, chargée d'approvisionner les autres, suivant le mode qui convient à chacune d'elles. Quant aux abus spontanés
(1) Comte fait ici allusion à la séparation des pouvoirs spiritael et temporel
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d'une telle prépondérance, la religion positive tend à les contenir, d'après le type universel résulté du Grand-Être, dont la composition et la subjectivité repoussent toute volonté, pour faire toujours prévaloir des lois démontrables.
a Cette destination spéciale du patriciat motive l'attribution complémentaire qui convient au prolétariat, comme agent direct de la puissance humaine. Un tel service, qui comporte seulement une responsabilité d'exécution, laisse l'esprit et le cœur assez libres pour appliquer la doctrine universelle au contrôle continu des abus propres aux préoccupations théoriques ou pratiques. La surveillance générale de l'existence collective par ceux qui souffrent le plus de ses perturbations s'étend même jusqu'aux déviations passagères où l'exagération du sentiment entraînerait la vie privée.
Telle est donc la constitution normale de la sociocratie: sous la présidence domestique des représentants de sa nature, l'Humanité range d'abord les interprètes de ses lois, puis les ministres de ses desseins, enfin les agents de sa puissance. Aimer, savoir, vouloir, pouvoir, deviennent les attributs respectifs de ces quatre services nécessaires dont la séparation et la coordination caractérisent la maturité du Grand-Être. Mais, pour compléter cet aperçu fondamental, il faut joindre à la population humaine les libres auxiliaires, moraux, intellectuels et matériels, que lui fournissent les autres races sociales, destinées à diriger le service involontaire des forces purement physiques (1)
(1) Syst. de pol. pos., t. IV, p. 62-66. La dernière phrase fait allusion aux animaux domestiques. Cf. Ibid, t. I", p, 594, sqq.
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SECTION III Le culte et le dogme de la religion positiviste
[Auguste Comte a réglé minutieusement le culte positif, sous * l'angélique inspiration » de Clotilde de Vaux, qu'il affirme n'avoir fait que systématiser {Pol. pos., IV, p. 108). Il est impossible de le suivre dans les détails de ses prescriptions. Nous en donnerons idée en reproduisant quelques passages des pages consacrées au culte de la femme, aux sacrements positivistes, enfin au Calendrier. Tout d'abord il faut expliquer pourquoi Comte place l'exposé du culte avant celui du dogme (après avoir suivi l'ordre inverse, dans ses explications préliminaires et dans le catéchisme). Cet ordre est conforme à la formule fondamentale du positivisme, où l'amour précède l'ordre, ainsi qu'à la théorie de la nature humaine, qui place le sentiment avant l'intelligence. Le culte dérive de la doctrine fondamentale du positivisme, mais non du dogme spcéial de la religion. Ce point étant réglé, il faut, avant d'examiner les rîtes de ce culte, en caractériser la destination gêné raie.]
§ 1«'. Destination générale du culte
[Le culte influe sur l'ensemble de la vie mentale. Il réagit sur toutes nos aptitudes esthétique, scieati* fique, active.]
« Toute l'efficacité du culte positif repose sur la loi fondamentale qui fait résulter d'un sage exercice le perfectionnement continu des facultés humaines. L'adoration du Grand-Être les développe simultanément, en exprimant toujours nos émotions idéalisées. En effs^t, l'idéalisation des instincts altruistes consiste surtout à les puri fier. Ainsi devenus pleinement communicables, leur expansion exige le concours continu de l'intelligence avec
raction . . . outre les résultats spéciaux qui constituent sa destination essentielle, l'action influe davantage que l'expression sur l'excitation cérébrale de l'altr^iisme, parce qu'elle détermine un exercice plus intense. Rien ne pourra donc équivaloir jamais à la pratique, même exceptionnelle, et surtout habituelle, des bonnes œuvres, pour développer les instincts sympathiques (1)... Quand on décompose l'influence morale du culte positif d'après la diversité des trois instincts altruistes, on reconnaît qu'il tend surtout à développer ce^ui qui, par son organe et sa fonction, se lie le mieux aux deux autres. Car l'exercice affectif directement résulté de l'adoration concerne essentiellement la vénération, non seulement envers le Grand-Être, mais aussi pour ses dignes représentants. . . Il suffit de bien définir l'art et le culte pour reconnaître aussitôt leur connexité nécessaire. . . Mais le culte, poursuivant surtout le progrès moral, peut seul dégager l'art de sa prédilection naturelle pour la beauté physique, plus facile à représenter comme à sentir. En développant le charme propre aux affections altruistes, la sociolâtrie ouvre à la poésie son meilleur domaine, qui ne put être qu'accessoirement abordé sous la synthèse égoïste. Outre cette affinité générale, le culte universel consacre spécialement les trois modes, ou degrés d'un art quelconque, imitation, idéalisation, expression. Car i\ imite le meilleur type, et pourtant il l'idéalise toujours, en exprimant les émotions qu'il inspire. Réciproquement, si chaque adoration du Grand-Etre, tant indirecte que directe constitue nécessairement une œuvre poétique, l'art devient, à son tour, le complément essentiel du culte de l'Humanité, qui se l'incorpore irrévocablement... Si le culte absorbe l'art, la science ne se fond que dans
(1) Cependant l'expression possède sur l'action certains avantages naturels : pureté, absence de contrainte, continuité, etc., qui la rendront toujours indispensable à l'essor des sentiments affectifs que le culte a mission de provoquer. V. infra, sur la prière.
POSITIVISME EEUQIBUX 347
le dogme . . . Sous l'aspect logique, l'efficacité du culte est supérieure à celle de l'art proprement dit. . . En effet, le culte développe seul la constitution synthétique de la doctrine universelle, directement émanée de la théorie fondamentale du Grand-Être. C'est par la sociolatrie que la morale transmet à la sociologie cette base générale, dont l'élaboration analytique doit ensuite guider la sociocratie, afin de réaliser la religion...
« (Quant à l'activité), l'influence du culte ne devient prépondérante que pour l'essor du sentiment, celui de l'intelligence appartient surtout au dogme, au régime est réservé celui de l'activité. Néanmoins, la préparation sociolatrique convient à la vie pratique comme à l'existence théorique, afin de mieux développer en disciplinant davantage.
« Primitivement inspirée par la personnalité, l'activité, même collective, exige une épuration continue, que le culte seul peut procurer. . . Outre que le culte de l'Humanité dirige toutes les qualités pratiques vers la noble destination dont la prépondérance spontanée de l'égoïsme tend toujours à les détourner, il stimule spécialement chacune d'elles par un exercice continu. . .
« D'après le concours des trois appréciations que je viens d'accomplir, on reconnaît la compétence spéciale de la sociolatrie envers chaque partie de l'existence qu'elle doit discipliner en l'idéalisant. Ainsi le domaine du culte positif devient pleinement universel, comme celui de la religion qu'il caractérise et développe; tandis que le dogme, et même le régime ont des attributions plus circonscrites. En complétant la positivité par la fétichité, toutes les scènes de la vie, individuelle ou collective, comportent des effusions ou des consécrations toujours efficaces, puisque l'essor du sentiment dépend davantage de son exercice intérieur que de ses résultats exté rieurs (1). »
(1) SysL de pol. pos., t. IV, p •.»2 100
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§ 2. jLe culte domestique. Culte de la femme. Prière
[Le culte domestique, culte de la femme, culte des morts, fondé sur la théorie de l'immortalité subjective, prépare directement au culte public de l'Humanité. Comte l'organise minutieusement. ]
« Il faut d'abord décomposer le culte en public et privé, suivant qu'il concerne directement le Grand-Être ou seulement sa meilleure personnification ... En second lieu, le culte privé se partage naturellement en personnel et domestique, comme l'existence correspondante. De là résulte une progression sociolatrique, où l'âme se lie successivement à la Famille, à la Patrie, à l'Humanité, pour régulariser la culture des dispositions qui font davantage sentir et comprendre le Grand-Être afin de le mieux servir... Base directe du système sociolatrique, le culte personnel consiste surtout dans l'intime adoration du sexe affectif, d'après l'aptitude naturelle de chaque digne femme à représenter l'Humanité (1 ).
« Le positivisme dispose autant l'esprit que le cœur à organiser dignement, dant toute la vie réelle, soit privée, soit publique, le culte, à la fois individuel et collectif, du sexe affectif par le sexe actif.
« Ce culte continu dérive naturellement d'une mtime • econnaissance, déterminée par une exacte appréciation habituelle des bienfaits réels du sexe affectif envers le sexe actif. Une conviction familière fera profondément sentir à tout positiviste que notre vrai bonheur, tant privé que public, dépend surtout du perfectionnement moral, et que celui-ci résulte principalement de l'influence de la femme sur l'homme, d'abord comme mère, puis comme épouse. Il est impossible qu'un tel sentiment habituel ne détermine pas une tendre vénération active envers un sexe auquel sa position sociale interdit toute con-
'D Ibid, IV, p. 108.
POSITIVISME BKLTOIETTX 349
currence intéressée. A mesure que la vocation féminine sera mieux comprise et plus développée, chaque femme deviendra pour chaque homme la meilleure personnification de l'Humanité (1). »
[La prière ne doit plus être conçue comme impliquant toujours un intérêt personnel, une demande, ce n'est qu'une pure et solennelle effusion, dont la pratique journalière est propre à inculquer l'altruisme. Comte qui, régulièrement, se livrait à ses exercices de piété positivistes, a réglé avec soin le rite des prières.]
« Je dois maintenant compléter l'exposition du culte personnel en expliquant l'ensemble de pratiques journalières qui peut seul lui procurer une sufiisante efficacité. Toutes doivent être qualifiées de prières, en réduisant ce terme nécessaire au noble sens que les âmes tendres saisirent de plus en plus à travers l'égoïsme théologique. Alors il désigne toujours une commémoration suivie d'effusion.
« Dans le culte intime, ces deux parties essentielles de la prière positive prennent presque également une destination concrète, dirigée surtout vers le principal patronage, afin de mieux concentrer les émotions. Quoique la phase active doive directement devenir plus décisive que la phase passive, celle-ci sert habituellement de base à celle-là, qui ne pourrait autrement comporter assez de profondeur. C'est pourquoi dans la principale prière quotidienne, l'effusion principale dure moitié moins que la commémoration. Mais celle-ci doit alors se décomposer en deux phases égales : la première propre à chaque jour de la semaine, d'api es les souvenirs qui s'y rapportent; la seconde commune à tous les jours, pour y rappeler sans cesse l'ensemble des relations contemplées suivant leur vraie succession. Le champ plus étendu de la dernière ne doit pas la faire durer davantage, parce que les signes y dominent, tandis que l'autre emploie surtout les images.
(1) Discours sur Cens, du pos., p. 274-275.
350 Pages choisieo d'auguste comte
Ainsi préparée par la contemplation la plus complète, succédant à la plus intense, l'effusion, toujours synthétique, tend directement vers la destination générale <iu culte intime. Telle est la décomposition normale de la prière personnelle en trois phases de même durée, dont l'ensemble constitue une progression cérébrale, où la prépondérance successive des images, des signes et des sentiments doit aboutir à l'évocation subjective qui caractérise l'efficacité de l'adoration . . .
a L'ensemble de ces indications suffit pour représenter la prière positiviste comme une œuvre d'art, dont la composition appartient à chaque adorateur, qui peut seul y faire dignement concourir les sons et les formes, afin de mieux exprimer ses sentiments. . .
« Quant à la pluralité des prières quotidiennes, il faut d'abord reconnaître la prépondérance normale de l'adoration qui consacre la première heure de chaque journée à placer son ensemble sous le patronage des meilleures personnifications de l'Humanité. C'est là que tous les moyens secondaires doivent davantage concourir à compléter chacune des trois phases du culte personnel. Mais, à l'approche du sommeil, une prière convenable ■de durée moitié moindre, protégera l'harmonie cérébrale contre les perturbations nocturnes. Enfin, vers le milieu du jour, la plus courte des adorations quotidiennes suspendra les occupations théoriques ou pratiques, pour nous rappeler affectivement la destination fondamentale qu'elles tendent à négliger. Telles sont les trois prières quotidiennes du vrai positiviste ... (1 ) »
§ 3. Les sacrements positivistes
[Cette institution relie le culte domestique au culte intime et au culte public]
Le Prêtre. — Elle consiste à consacrer toutes les phases de l'existence privée, en liant chacune d'elle à la vie
(1) Syst de pol pos., t. IV p. 114-117.
POSITIVISME BELIGIEUX 351
publique. De là résultent nos neuf sacrements sociaux : la présentation, V initiation, Y admission, la destination^ le mariage, la maturité, la retraite, la transformation et enfin V incorporation. Leur invariable succession constitue une suite de préparations d'après lesquelles, pendant l'ensemble de sa vie objective, chaque digne serviteur de l'humanité tend graduellement vers l'éternité subjective qui doit finalement l'ériger en organe propre de la Déesse . . .
Par le premier, ma fille, la religion finale consacre systématiquement chaque naissance, comme le firent spontanément toutes les religions préliminaires. La mère et le père du nouveau rejeton de l'Humanité viennent le présenter au sacerdoce, qui reçoit leur engagement solennel de le préparer convenablement au service de la Déesse.
... Le second sacrement est qualifié d'initiation, comme marquant le premier essor de la vie publique, quand l'enfant passe à quatorze ans, de l'éducation spontanée que dirigeait sa mère, à l'éducation systématique émanée du sacerdoce.
... Ce second sacrement est susceptible d'ajournement, et quelque fois de refus, quoique très rarement, si l'éducation domestique n'a point assez réussi.
Sept ans après, le jeune adepte, d'abord présenté, puis initié, obtient, d'après l'ensemble de ses préparations, le sacrement de Y admission, qui l'autorise à servir librement l'Humanité, dont jusqu'alors il reçut tout sans lui rendre rien.
[Lenfant choisit ensuite sa destination qu'uQ sacrement vient confirmer.]
La Femme. — Je comprends, mon père, cette série des consécrations antérieures au mariage, qui sera suivie de nos quatre autres sacrements. Quant à ce sacrement principal, qui seul complète l'ensemble des préparations humaines, je connais déjà la doctrine essentielle du positivisme. Surtout, je suis profondément touchée de la
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grande institution du veuvage éternel, depuis longtemps attendue par tous les cœurs vraiment féminins. . .
Le Pbêtee. — Toutefois, ma fille, il faut d'abord fixer l'âge normal du principal sacrement social. Puisque le mariage doit suivre, et non précéder la destination spéciale, l'homme n'y peut plus être admis, religieusement, avant d'avoir accompli sa vingt-huitième année. Le sacerdoce conseillera même au gouvernement d'étendre jusqu'à trente ans le veto légal du chef de famille, afin de mieux prévenir toute précipitation envers le plus important de tous nos actes privés (1). . .
La Femme. — Le premier des sacrements qui suivent le mariage me semble, mon père, suffisamment expliqué par sa seule définition, vous m'aviez déjà fait remarquer la coïncidence ordinaire du plein développement organique de l'homme avec son entière préparation sociale, vers l'âge de 42 ans. . .
Le Pbêtbe. — Quoique vous ayez, ma fille, saisi spontanément la vraie nature de votre sixième sacrement, vous ne pourriez assez apprécier sa propre importance. Pendant les vingt-et-une années qui le séparent du septième, l'homme développe sa seconde vie objective, seule décisive envers son immortalité subjective. Jusque-là, notre existence, essentiellement préparatoire, avait naturellement suscité des déviations, quelquefois graves, mais toujours réparables. Des lors, au contraire, nos nouvelles fautes ne comportent presque jamais une suffisante compensation, soit extérieure, soit intérieure. Il importe donc d'imposer solennellement au serviteur de l'Humanité l'inflexible responsabilité qui va commencer pour lui, en ayant spécialement égard à sa fonction propre, devenue pleinement appréciable. . .
(1) Quant aux femmes, Comte leur permet le mariage dès l'âge de 21 ans, c'est-à-dire aussitôt après V admission. Elles ne subissent pas la destination, puisque toutes elles sont vouées à la vie domestique. De même la maturité n'appartient qu'au sexe masculin.
POSITIVISME REXIOIEUX 353
Le sacrement de la retraite devient... l'un des plus augustes et des mieux caractérisés, quand on considère le dernier office fondamental qui remplit alors chaque vrai serviteur de l'Humanité. Dans l'ordre positif, surtout temporel, un fonctionnaire quelconque désigne toujours son successeur... En venant à soixante-trois ans, librement abdiquer une autorité épuisée, pour développer désormais sa juste influence consultative, le citoyen exerce solennellement ce dernier acte de haute autorité.. . La Femmb. — Maintenant, mon père, je conçois toute la portée sociale de notre septième sacrement, où je ne voyais d'abord qu'une sorte de fête domestique. Quant au suivant, il doit remplacer l'horrible cérémonie où le catholicisme, livré sans contrôle à son caractère antisocial, arrachait ouvertement le mourant à toutes les affections humaines pour le transporter isolément au céleste tribunal. Dans notre transformation, le sacerdoce, mêlant les regrets de la société aux larmes de la famille, apprécie dignement l'ensemble de l'existence qui s'achève. Après avoir obtenu les réparations possibles, il fait le plus souvent espérer l'incorporation subjective, mais sans compromettre jamais un jugement qui n'est pas encore mûr. Le Peêtbe. — Puisque vous avez, ma fllle, convenablement caractérisé le dernier sacrement objectif, je dois vous expliquer maintenant la consécration finale.
Sept ans après la mort, quand toutes les passions perturbatrices sont assez éteintes, sans que les meilleurs documents spéciaux soient déjà perdus, un jugement solennel, dont la sociocratie emprunte le germe à la théocratie, vient irrévocablement fixer le sort de chacun. Le sacerdoce ayant prononcé V incorporation, il préside au pompeux transport des restes sanctifiés qui, jusqu'alors déposés au champ civique, viennent occuper leur place éternelle dans le bois sacré qui entoure le temple de l'Humanité...
La Femme. — Il ne me reste, mon père, qu'à vous demander en quoi consiste l'obligation personnelle de recevoir nos divers sacrements.
354 PAGES CHOISIES d' AUGUSTE COMTE
Le Peêtre. — Ils doivent, ma fille, toujours rester légalement facultatifs, sans jamais imposer au-delà d'un simple devoir moral, démontré dans l'éducation et sanctionné par l'opinion (1). »
§ 4. Culte public. Commémoration des grands hommes. Le calendrier
Le culte public n'est qu'un vaste système de commémoration sociale. Il comprend des fêtes, célébrées à des dates fixes et vouées au Grand-Être, à l'association universelle, à la Patrie, au mariage, puis aux divers états préparatoires de l'humanité (fétichisme, etc.), et aux diverses classes sociales (sacerdoce, etc.). Le culte est ainsi dynamique et statique. L'institution du calendrier, que Comte avait exposée dans un opuscule spécial. (Calendrier positiviste, 1849 ; réédité en 1850 et 1851), prépare et soutient le culte public. Nous allons ici indiquer les caractères de la commémoration et les traits principaux du calendrier.]
En développant, au plus haut degré compatible avec l'imperfection radicale de la philosophie théologique, le sentiment universel de la solidarité sociale, le catholicisme n'a pas négligé celui de la perpétuité, qui en constitue, par sa nature, l'indispensable complément, en liant tous les temps aussi bien que tous les lieux, comme je l'ai indiqué ailleurs. Telle était la destination générale de ce grand système de commémoration usuelle, si heureusement construit par le catholicisme à l'imitation judicieuse du polythéisme. , .
Il est d'ailleurs évident que le régime positif remplira spontanément cette attribution capitale avec bien plus de perfection et de liberté encore, puisqu'il pourra l'étendre habituellement, non seulement à tous les modes possibles de l'activité humaine, mais aussi à tous les temps et
(1) Catéchisme positiviste (éd. Garnier), p. 213-221, et cf. Syst, de pol. pas., t. IV, p. 123-131.
Positivisme beuqieitx 355
à tous les lieux, sans être arrêté par aucune étroite dissidence de doctrine, parce que, seule susceptible d'envelopper réellement l'ensemble continu de l'humanité totale dans sa vaste unité, aussi complète qu'irrécusable, sa philosophie est exclusivement propre à reconnaître et à glorifier toute vraie participation quelconque à la grande évolution de notre espèce. L'obligation de damner Homère, Aristote, Archimède, etc., devait être certes bien douloureuse à tout philosophe catholique; et, néanmoins elle était strictement imposée par l'imparfaite nature du système : il n'y a que le positivisme qui puisse tout apprécier, sans cependant rien compromettre (1).
L'instinct de la sociabilité, où le sentiment habituel de la liaison de chacun à tous, serait très imparfaitement développé si cette relation se bornait au présent comme chez les animaux sociables, sans embrasser aussi le passé et même l'avenir. La société humaine est surtout caractérisée par la coopération continue des générations successives, première source de l'évolution propre à notre espèce. Ainsi, tous les états sociaux ont dû présenter, chacun à sa manière, certaines institutions permanentes, d'abord spontanées, puis de plus en plus systématiques, spécialement destinées à manifester une telle connexité, en constituant la chaîne des temps par la vénération particulière des ancêtres privés et publics. L'antiquité offrit, à cet égard, de puissantes ressources, appropriées à la nature de ses opinions et au caractère de sa civilisation, le culte des souvenirs y fut souvent exalté jusqu'à l'apothéose proprement dite... En remplaçant suivant l'esprit de sa doctrine, l'apothéose antique par une simple béatification, le monothéisme, surtout chrétien, a réellement perfectionné beaucoup cette partie essentielle de toute organisation sociale
(1) Cours, V, 237, 8 et cf. Cours VI, 328-9. C'est ainsi que mSme parmi ses propres héros le catholicisme en oubliait et Comte signalait l'absence de Jeanne d'Arc sur le calendrier.
356 PAGES CHOISIES D'aTJQTTSTE COMTE
Pour l'important sujet ébauché dans cette lettre, on reconnaît surtout la tendance spontanée du positivisme à consacrer dignement les diverses gloires, en appréciant sainement leurs participations respectives à l'évolution fondamentale de l'humanité. Quand les mœurs modernes auront pu acquérir à cet égard leur développement propre d'après les principes convenables, le système de commémoration recevra un perfectionnement général au moins équivalent à celui qui résulta de la substitution du catholicisme au polythéisme . . . Mieux vous scruterez ce grand sujet, plus vous reconnaîtrez, madame, que le nouveau régime philosophique put seul glorifier à la fois tous les temps, tous les lieux, toutes les conditions sociales, et tous les genres de coopération, soit publics, soit même privés. En consolidant l'actif sentiment de la continuité humaine, il en agrandira la partie et en ennoblira le caractère; car il y comprendra la considération familière de l'avenir, que le régime antérieur ne pouvait embrasser, faute de connaître la loi générale du progrès social (1). »
[Le calendrier est donc un excellent système de commémoration que le positivisme emprunte aux régimes antérieurs.]
« Une date consiste à distinguer chaque jour par le rang qu'il occupe dans l'ensemble des temps écoulés depuis l'ère adoptée. Mais si cette indication devenait directe et simple, elle exigerait des nombres trop grands, même envers la durée de la vie personnelle et surtout pour l'existence sociale. La désignation doit donc, comme dans la numération abstraite, être indirecte et composée, en groupant les jours, sans pourtant offrir plus de trois termes simultanés , sous peine de confusion.
« Parmi ces périodes, à la fois artificielles et naturelles, la moindre est seule devenue pleinement unanime jus-
(1) Lettre sur la commémoration sociale, adressée à M™ de Vaux, à l'occasion de sa fête, 2 juin 1845.
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qu'ici, d'après les propriétés subjectives du nombre sept. Le positivisme en expliquant les attributs de la semaine, systématise cette institution spontanée qui remonte au fétichisme, même nomade. Mais quoiqu'il y rapporte l'ensemble du culte public, il consacre, en le régularisant, l'usage simultané de périodes supérieures . . . il les rattache, autant que possible, à la semaine, afin de faciliter les comparaisons numériques, et surtout de perfectionner l'harmonie des célébrations. . .
[Le positivisme adopte h calendrier solaire]
«... Toute relation à la lune étant éliminée, et le mois devenant aussi subjectif que la semaine, on reconnaît bientôt la nécessité de le composer toujours de quatre semaines, ce qui conduit à partager l'année en 13 mois. . . on obtient la perpétuité du calendrier positiviste, où tous les mois, commençant par un lundi, finissent par un dimanche. . . Mais quels que soient les avantages pratiques de cette modification, elle doit surtout prévaloir en vertu des besoins du culte . . . c'est surtout l'ensemble des fêtes qui rend irrécusable la nécessité de la principale innovation (1), le partage de l'année en 13 mois. En effet, ce nombre seul peut satisfaire aux divers besoins du culte abstrait que doit d'abord célébrer la nature fondamentale du Grand-Être, puis sa préparation nécessaire, enfin son existence normale. . .
« Afin de compléter cette théorie du calendrier positiviste, je dois indiquer l'idéalisation finale des différents jours de chaque semaine. Elle émane d'abord de leurs noms actuels qu'il faut soigneusement conserver puisqu'ils rappellent l'ensemble de l'initiation humaine (et). . , que leur succession représente les différents astres réellement liés à la planète humaine, essentiellement indépendante de tous les autres.
(1) Une autre est celle des jours complémentaires, à la fin de l'année ; l'un d'eux est la fête des morts, l'autre est consacré à la réprobation des deux grands rétrogradateurs, Julien et Napoléon.
« Mais cette concordance. . . reste trop abstraite pour ne pas exiger un complément concret qui doit émaner de la transaction occidentale entre la théocratie et la sociocratie. Il consiste, sans changer ces précieux noms, à consacrer les sept jours au souvenir respectif des sept organes principaux d'un tel mouvement Homère, Aristote César, Saint-Paul, Charlemagne, Dante et Descartes... La semaine comporte, en outre, une consécration abstraite, en dédiant les sept jours aux sept sciences fondamentales, mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie et morale. Ce second mode, compatible avec le précédent, rendra plus familière la hiérarchie encyclopédique et la conception relative de l'ordre universel. D'après le concours des deux consécrations, la fête qui termine chaque semaine se trouve à la fois caractérisée par la science prépondérante et le précurseur direct de la religion finale (1 ) ».
[Chaque mois et chaque semaine sont dominés par un génie du premier et du deuxième ordre ; les jours sont consacrés à ceux du troisième ordre ; la succession chronologique n'existe qu'entre ceux du l" ordre ; Comte n'admet dans son calendrier que les hommes qui ont fait prévaloir l'esprit organique sur l'esprit critique ; on n'y trouve ni Calvin, ni Voltaire, ni Jean- Jacques Rousseau.]
§ 5. Le dogme de la religion positiviste
[Ce dogme est, en réalité, toute la philosophie positive; on sait que Comte se proposait d'écrire une encyclopédie concrète en 10 volumes dont le Traité de logique positive, son dernier ouvrage, fut seul publié. Ce grand travail dont il expose le programme au tome IV, ch. m, de la Politique positive, aurait développé le système du monde selon la religion positive. Le principe premier de toute la dogmatique comtiste,
(1) SysU de pol. pos., t. IV, p. 131-137.
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c'est la conception relative de l'ordre universel symbolisé par le Grand-Être qui en est le principal élément. Pour en acquérir la compréhension pleine et entière il est nécessaire de franchir les sept degrés généraux qu'elle représente. De cette étude, on peut tirer quinze lois universelles abstraites qui sont les principes de la religion : principes de la plus simple hypothèse ; de l'immuabilité des lois naturelles ; de la modificabilité des phénomènes, bornée à leur intensité, quant à la logique; principes de la subordination des constructions subjectives aux matériaux objectifs ; de la prépondérance des images extérieures et des images normales sur les images intérieures et fictives, au point de vue statique ; principe des trois états étendus à l'entendement individuel, à l'activité, à la sociabilité, au point de vue dynamique ; enfin principes de la tendance de tout état à persévérer, de la conciliation du mouvement et de l'existence, de l'égalité de l'action et de la réaction ; principes de la subordination du mouvement à l'existence (progrès, ordre), du classement hiérarchique d'après la généralité croissante et de la subordination des intermédiaires aux extrêmes. L'ensemble des dogmes positivistes trouve son unité dans la conception du Grand- Être, comme l'ensemble des spéculations scientifiques reçoit la sienne de la morale, placée au sommet de la hiérarchie (1). Nous nous bornerons à donner ici une page qui précise cette notion de l'unité.]
La Femme. — Je vous prie de m'exposer maintenant la coordination sy.stématique de l'ensemble du dogme positif autour d'une telle unité.
Le Pbêtbb. — Vous devez pour cela renoncer d'abord, ma fille, à toute prétention d'unité absolue, extérieure, en un mot objective; ce qui vous sera plus facile qu'à nos docteurs. Un tel vœu, compatible avec la recherche des causes devient contradictoire à l'étude des lois, c'est-à-dire des relations constantes saisies au milieu d'une immense diversité. Celles-ci ne comportent qu'une unité purement relative, humaine, en un mot subjective. En effet, les
(1) SysU de pol. pas., t. IV, p. 171-192.
360 PAGES CHOISIES d'auguste comte
lois sont nécessairement multiples, d'après l'impossibilité notoire de faire jamais rentrer l'un dans l'autre les deux éléments généraux de toutes nos conceptions réelles, le monde et l'homme. Même quand on parviendrait à condenser chacune des ce deux grandes études autour d'une seule loi naturelle, l'unité scientifique resterait interdite par leur inévitable séparation. Quoique le monde suppose l'homme pour être connu, il pourrait exister sans lui, comme cela survient peut-être chez beaucoup d'astres inhabitables.
« De même, l'homme dépend du monde, mais il n'en résulte pas. Tous les efforts des matérialistes, pour annuler la spontanéité vitale en exagérant la prépondérance des milieux inertes sur les êtres organisés n'ont abouti qu'à discréditer cette recherche, aussi vaine qu'oiseuse, désormais abandonnée aux esprits antiscientiflques.
« Mais, en outre, il s'en faut de beaucoup que l'unité objective puisse jamais s'établir dans le domaine intérieur de chaque élément général d'un tel dualisme. Les diverses branches essentielles de l'étude du monde ou de celle de l'homme nous dévoilent une multitude croissante de lois différentes, qui resteront constamment irréductibles entre elles, malgré les frivoles espérances qu'inspira d'abord notre gravitation planétaire. Quoique la plupart soient encore ignorées, et que beaucoup doivent même l'être toujours, nous en avons assez constaté maintenant pour rendre inébranlable le principe fondamental du dogme positif, l'assujettissement de tous les phénomènes quelconques à des lois invariables. L'ordre résulté partout de l'ensemble des lois réelles porte le titre général de destin ou de hasard, suivant qu'elles nous sont connues ou inconnues. Cette distinction conservera toujours une grande importance pratique, puisque l'ignorance de ces lois équivaut, pour notre conduite, à leur non existence, en nous interdisant toute prévision rationnelle et dès lors toute intervention régulière. On peut néanmoins espérer de trouver, envers chaque cas essentiel, des règles empi-
POSITIVISME BEUOIEUX 361
riques qui, malgré leur insufiisance théorique, nous préservent assez d'une activité désordonnée.
« Au milieu de cette diversité croissante, le dogme de l'humanité fournit à l'ensemble de nos conceptions réelles la seule unité qu'elles comportent et l'unique lien dont nous avons besoin. Pour en concevoir la nature et la construction, il faut d'abord distinguer trois sortes de lois, physiques, intellectuelles et morales. Les premières appartiennent spontanément au sexe actif, et les dernières au sexe affectif, tandis que l'ordre intermédiaire constitue le domaine propre du sacerdoce qui, devant systématiser le concours des deux sexes, participe inégalement à leur double vie. C'est pourquoi les deux études extrêmes furent empiriquement cultivées de tout temps pour les besoins correspondants, mais avec un succès très différent. En effet, les lois physiques étant, au fond, indépendantes des lois morales, les hommes furent y fonder isolément des convictions stables quoique incohérentes. Au contraire, les lois morales se trouvant dépendre nécessairement des lois physiques, les femmes ne purent y construire aucune doctrine inébranlable et leurs efforts ne comportèrent qu'une précieuse réaction effective. La saine culture théorique dut donc surgir de l'ordre physique, en s'y dégageant assez des spécialités actives. Mais, comme le terme nécessaire de nos médiations réelles réside dans l'ordre moral, l'un ité logique et scientifique ne pouvait s'établir que d'après une suflisante liaison de ces deux domaines extrêmes. Or, ils ne peuvent être réunis que par le domaine intermédiaire, qui se lie naturellement à chacun d'eux. C'est ainsi que la construction d'une véritable unité théorique dépend finalement d'une suflisante élaboration des lois propres à l'entendement (1). »
(1) Catéchûme positiviste, p. 74-77.
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SECTION III Le régime positif. Organisation» fonctionnement
[Pour instituer la religion positive, un régime approprié est nécessaire. Le culte seul y suffirait si la vie de l'homme ne comportait pas une partie matérielle et pouvait se vouer entièrement à l'adoration. Le régime positif comprend un pouvoir spirituel et un pouvoir temporel nettement séparés. Les classes sociales, par leur nature, sont appelées à participer à l'un ou à l'autre. Le pouvoir spirituel a pour fonction de s'occuper de l'éducation, de former l'opinion publique et de donner d s conseils au pouvoir temporel. Mais surtout il règle l'existence individuelle et la vie de famille qu'il subordonne à la vie publique. Il est représenté par un sacerdoce à la tête duquel est le Grand-Prêtre de l'Humanité.]
§ l«r, i^ Sacerdoce
« Quoique la systématisation du régime doive surtout concerner la classe active et dépendre du sexe aimant, elle ne peut cependant être fondée et maintenue que par le pouvoir théorique. C'est pourquoi je dois, avant tout, expliquer ici la constitution spéciale du sacerdoce positif. . .
a Pour consolider la séparation des deux puissances, base générale du régime positif, il importe de restreindre la classe contemplative autant que le permet l'ensemble de ses attributions. On ne pourrait autrement réaliser le rare concours de qualités intellectuelles et morales qu'exige le sacerdoce de l'Humanité... Il faut partout recruter le clergé positif, en conférant à vingt-huit ans le grade provisoire d'aspirant à quiconque est jugé propre au sacerdoce, d'après le noviciat systématique et le libre
POSITIVISME REUOIBUX 863
essor qui le suit. La vocation se développe sans entraves, sous la surveillance intellectuelle et morale du doyen correspondant, à l'aide d'une pension de trois mille francs, prolongée au plus jusqu'à 35 ans, âge normal du vicariat. Mais les fonctions et les engagements du sacerdoce ne commencent que chez les vicaires, qui ne peuvent même exercer, outre l'enseignement, que les consultations purement privées. C'est là qu'on choisit, à 42 ans, les prêtres de l'Humanité, qui seuls possèdent la plénitude spirituelle,'^sous la discipline pontificale. Quoique chacun d'eux ait d'abord été vicaire, et même aspirant, le chef suprême du clergé positif peut exceptionnellement conférer le vicariat et même la prêtrise à quiconque lui semble directement 1 remplir les conditions essentielles. Outre les épreuves intellectuelles et morales, tous sont obligés au mariage, du moins subjectif, afin de subir dignement les influences affectives, et renoncent à tout héritage, pour mieux assurer l'abnégation des grandeurs temporelles. Nantis d'un domicile officiel, les vicaires et les prêtres fondent leur subsistance sur une annuité de six ou douze mille francs, plus les indemnités de tournées ou de déplacement.
« Hors du sacerdoce, la classe contemplative doit offrir une digne existence aux natures exceptionnelles où le cœur et le caractère ne se trouvent point au niveau de l'esprit. Les pensionnaires, esthétiques ou scientifiques, en nombre illimité, reçoivent des traitements annuels. . . le sacerdoce central pourvoit, en outre, à toutes les dépenses qu'exigent leurs travaux. . .
a Toute la hiérarchie théorique subit immédiatement l'impulsion continue du Grand-Être de l'Humanité, qui nomme, déplace, suspend et même révoque, sous sa seule responsabilité, ses membres quelconques. La résidence normale du pontife doit rester annexée à la métropole parisienne, sans que jamais il participe au gouvernement de la sainte cité. Mais afin de garantir la noble simplicité qu'exige une telle suprématie, son annuité personnelle est seulement quintuple de celle des prêtres ordinaires,
sauf les frais nécessaires à l'administration du budget central.
L'immensité d'un tel office oblige le pontife occidental à se faire habituellement assister par sept supérieurs nationaux. . . Mais leur nombre devra s'accroître à mesure que la religion positive approchera de l'universalité normale. Cet éminent sacerdoce offrira donc 49 membres quand la race humaine sera complètement régénérée. Outre leur office habituel, ils devront, après la mort ou la retraite du pontife, contrôler ou rectifier le choix qu'il aura librement fait de son successeur. . .
« Quant au costume sacerdotal. . . la forme des vêtements rappellera que le sacerdoce, intermédiaire normal des deux sexes, tend davantage vers la femme, leur couleur indiquera qu'il parle au nom du passé pour l'avenir (1).
§ 2. La vie domestique. Le Prêtre et la famille
[Elle est subordonnée à la vie publique et réglée par ces deux préceptes : Vivre pour autrui ; vivre au grand jour.]
« Quelle que soit la réaction continue de la morale individuelle sur la morale publique, la morale domestique comporte une efTicacité plus directe et plus décisive, en vertu d'une meilleure similitude, surtout quand elle se trouve socialement instituée. C'est là que la maxime fondamentale : vivre pour autrui commence à recevoir son complément partique : vivre au grand jour, sans lequel elle deviendrait bientôt insuffisante et même souvent illusoire. Malgré les précautions intéressées des législateurs métaphysiques, l'instinct occidental ne tardera point à regarder la publicité normale des actes privés comme la garantie nécessaire du vrai civisme. École spontanée du commandement et de l'obéissance, l'existence domestique ne peut assez développer sa principale desti-
(1) Syst. de pol. pas., p. 254-257.
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nation quand elle reste soustraite à la saine appréciation du sacerdoce et même du public. Tous ceux qui refuseront de vivre au grand jour deviendront justement suspects de ne pas vouloir réellement vivre pour autrui. Les sentiments ne pouvant être jugés sans les actes, les deux qualités essentielles à la vie civique, dévouement et vénération, ne deviennent habituellement appréciables que d'après leur essor privé, plus facile et plus universel que leur exercice public. Néanmoins, l'obligation de vivre au grand jour ne résume la morale sociale qu'en la subordonnant à la prescription de vivre pour autrui quoique les temps anarchiques puissent seuls permettre l'étalage habituel d'une conduite vicieuse.
a Indépendamment d'une telle aptitude, l'existence domestique assiste directement la vie civique, en fournissant au sacerdoce une influence continue sur chaque serviteur du Grand-Être. Naturellement introduits dans les familles par l'éducation et le culte, les prêtres s'y trouvent encore souvent invoqués pour calmer ou réparer les conflits que l'imperfection humaine rend inséparables des meilleurs liens. Leur intervention y devient d'autant plus efficace que tous les membres de l'association domestique leur sont personnellement connus, d'après la règle, non moins précieuse socialement qu'individuellement, qui rattache au même professeur les sept années du noviciat encyclopédique. C'est afin de compléter cette relation individuelle, en la rendant commune, aux deux éléments de chaque couple, que j'ai fixé à sept ans l'inégalité d'âge qui convient au mariage. Dès lors, les deux prêtres auxquels les deux couples durent leurs initiations, et qui furent les consécrateurs de leurs liens, peuvent y mieux rétablir l'harmonie intérieure et la concordance mutuelle, ainsi que les dignes relations avec les enfants, en invoquant la foi commune (1). »
H) Syst de poLpoa., t. l\,Zi2-Zl3.
§ 3. La vie politique. Le gouvernement
[L'influence des idées Saint-Simoniennes est remarquable dans toute cette partie de l'œuvre de Comte. Il voyait le monde divisé en 500 états de trois millions d'habitants chacun, dirigés par un patriciat social composé de 2.000 banquiers, 10.000 commerçants, 200.000 manufacturiers et 400.000 agriculteurs. Il y a des gouvernements locaux et centraux.]
tt Chacune de ces républiques sociocratiques, sans excéder l'étendue et la population de la Normandie et de la Bourgogne, exige un gouvernement proprement dit, c'est-à-dire un pouvoir central qui, partout ramifié, consolide et développe la vie civique. Faute d'une telle influence, on ne pourrait concevoir la généralité des vues et l'élévation de sentiments capables d'instituer une suffisante convergence entre les activités sociales... Néanmoins cette force plus générale... se trouve beaucoup assistée par les magistratures locales directement émanées du pouvoir industriel et chez lesquelles s'accomplissent la plupart des fonctionsi de justice ou de police.
D'après une telle simplification, la partie politique de chaque gouvernement devient essentiellement réductible au suprême triumvirat, émané des trente banquiers qui doivent ordinairement correspondre à la république précédemment circonscrite. Parmi les patriciens les plus généraux et les plus généreux, le pouvoir central appartient aux trois qui possèdent le mieux ce double attribut. Mais ils ne sauraient ainsi prévaloir qu'après avoir reçue le sacrement de la maturité, fixé normalement à 42 ans, afin d'avoir assez constaté leur aptitude et développé leur crédit. En les sacrant, le pontife universel, représenté par le supérieur correspondant, leur fera dignement sentir combien leur office antérieur, quelque vaste qu'il
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ait été, reste au-dessous de l'élévation mentale et morale que le Grand-Être va maintenant exiger d'eux. Une telle extension de vues et de sentiments se trouve naturellement bornée au sacerdoce qui doit pourtant s'abstenir, à tout prix, de participer au commandement, afin de maintenir la pureté de cœur et d'esprit que suppose le conseil.
« Quant au nombre des dictateurs, il est normalement prescrit par le besoin de faire également concourir les trois industries spéciales au gouvernement émané de l'industrie générale. Entre les limites territoriales définies ci-dessus, un digne banquier peut finalement saisir l'ensemble des opérations commerciales, ou celui des entreprises manufacturièrées ou même celui des exploitations agricoles. Mais aucun ne serait capable d'embrasser le concours de ces trois systèmes avec la netteté continue qu'exige le gouvernement central. La dictature normale doit donc résider chez les trois principaux banquiers, respectivement liés, de préférence à l'agriculture, à la fabrication, au commerce, quoique chacun ait habituellement des relations avec les trois branches d'après son office pratique. Ils ne comportent d'autre lien mutuel que la connexité résultée de leur destination sociale et réglée par leur commune religion. Cette double garantie rendrait inexcusable entre eux un antagonisme qui, spontanément prévenu d'après la diversité des attributions, ne pourrait naître que d'une personnalité vicieuse, bientôt exposée à la censure du public ou du sacerdoce . . .
« Outre ses racines patriciennes, le triumvirat sociocratique se trouve naturellement investi de la confiance populaire, d'après les relations continues, à la fois privées et publiques, de la banque avec le prolétariat. . .
0 Le gouvernement patricien, tant local que central, sera toujours gratuit, sans comporter d'autre récompense extérieure que l'estime publique. Si quelqu'un de ses membres abusait de son office afin d'augmenter ses propres richesses, l'opinion suffirait, à défaut d'une
autorité légale, pour le . forcer d'abandonner le pouvoir (1) ».
[Enfin, un Comité positif occidental, composé d'hommes des nations diverses et siégeant à Paris, dont Comte esquissait déjà la notion dans le tome VI du Cours, complétera les deux pouvoirs.]
0 Cette sorte de concile permanent de la nouvelle église doit admettre tous les éléments nécessaires du pouvoir modérateur, et même il doit s'adjoindre ceux des organes du pouvoir directeur dont la régénération personnelle est assez avancée pour seconder dignement la rénovation universelle. Dès son début, il comprendra donc des praticiens comme des théoriciens. La coalition fondamentale entre les philosophes et les prolétaires s'y manifestera surtout, sans exclure les autres adhésions sincères, même émanées des classes en décadence. Pour correspondre dignement à sa destination principale, il admet, à plus forte raison, le troisième élément général du pouvoir modérateur, le mieux apte à y représenter la prépondérance fondamentale du cœur sur l'esprit. Aux trente membres précédents, il faut donc joindre six dames d'élite, deux françaises et une de chaque autre branche occidentale. Outre leur influence normale, leur participation spéciale y devient indispensable pour faire convenablement pénétrer le positivisme chez nos frères méridionaux, suivant le noble office que je réservais à ma sainte collègue, ravie d'avance au comité rénovateur où elle eût si dignement siégé.
« Pendant que les divers gouvernements nationaux maintiendront partout l'ordre matériel, ces libres précurseurs du régime final présideront à l'élaboration occidentale qui dissipera graduellement l'interrègne spirituel, seul obstacle essentiel à la régénération sociale. Ils devront
(1) Mais le pouvoir temporel exige un certain nombre de services dont Comte établit le budget, se montant, pour chaque République, à la somme de 30 millions. Syst. de pol. pos., t. IV, p. 345-348.
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donc seconder le développement et la propagation du positivisme, ainsi que son application croissante, par tous les moyens honorables dont ils pourront disposer. Outre l'enseignement, oral et écrit, populaire et philosophi'^e, ils s'efforceront surtout d'inaugurer autant que possiWe le culte final de l'Humanité, déjà susceptible d'ébaiche immédiate, au moins quant au système de comnrémoration. Leur influence politique pourra même indiqier directement l'occidentalité caractéristique du nouveau régime, en faisant pai'tout adopter quelques meîures communes, dont l'utilité est reconnue depuis longtemps, mais qui n'ont jamais prévalu, faute d'un organe central, supérieur aux rivalités nationales (1). »
§ 4. Les prolétaires en régime positiviste
[Comte s'est beaucoup occupé de leur situation. Non corrompus par une vicieuse éducation, les prolétaires sont les auxiliaires directs des philosophes ; ils ne doivent briguer ni la richesse ni le pouvoir politique, mais ils ont un rôle dans le pouvoir spirituel, car ce sont eux qui forment l'opinion publique régénérée. Ils doivent nécessairement Tester soumis aux patrons, mais cette soumission n'offrira plus aucun danger, car l'emploi des richesses sera contrôlé, des devoirs sociaux imposés aux riches ; enfin le pouvoir spirituel servira d'arbitre dans les conflits du travail. Comte esquisse aussi une théorie du salaire, et se préoccupe même de r^ler les détails matériels de l'existence de l'ouvrier, budget, logement, etc.]
a Sans admettre le dogme métaphysique de la souveraineté populaire, le positivisme s'approprie systématiquement tout ce qu'il renferme de vraiment salutaire, soit pour les cas exceptionnels, soit surtout envers l'existence normale, en écartant les immenses dangers inhérents à son application absolue. Dans l'usage révolutionnaire, sa principale efficacité consiste à justifier directement le
(1) Disc. 8ur Vens. du pas., p. 409-410.
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droit d'insurrection. Or, la politique positive représente un tel droit comme une ressource extrême, indispensable à toute société, afin de ne pas succomber à la tyrannie qui résulterait d'une soumission absolue, trop prêchée par le catholicisme moderne... (Elle y distingue deux notions.)
« La première consiste à proclamer, au nom de la nasse sociale, les décisions spéciales dont tous les citoyens peuvent ordinairement apprécier assez les motifs essentiels, et qui intéressent directement l'existence pntique de toute la communauté, comme les jugements des tribunaux, les déclarations de guerre, etc. Sous le régime positif, ces nobles formules, inspirées par l'instiict familier de la solidarité universelle, deviendront enore plus imposantes, en invoquant l'ensemble de l'humante, au lieu d'un peuple particulier. Mais il serait absu"de d'étendre le même usage aux cas plus nombreux où la population, incapable de prononcer, doit adopter les résolutions des supérieurs qui ont obtenu sa confiance. Cette nécessité sociale tient, soit à la difficulté de la question, soit à l'influence trop indirecte ou trop restreinte de la mesure . . .
« Sous le second aspect, l'interprétation normale de la prétendue souveraineté du peuple se réduit à l'obligation fondamentale de diriger toute l'existence sociale vers le bien commun, doublement relatif, d'ordinaire, à la masse prolétaire, soit en vertu de son immense supériorité numérique, soit surtout d'après les difficultés propres à sa destinée naturelle, qui exige une sollicitude artificielle, peu nécessaire ailleurs. Mais, ainsi conçue, cette notion, essentiellement républicaine, se confond avec la base universelle de la vraie morale, la prépondérance directe et continue de la sociabilité sur toute personnalité. Le positivisme est tellement apte à se l'incorporer qu'elle y devient le principe unique de sa systématisation totale, même spéculative (1).
(1) Discours sur Vens. du pos., p. 142-143.
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« Nous sommes ainsi conduits à caractériser directement la principale participation collective qui doit habituellement appartenir aux prolétaires dans le régime final de l'humanité. Elle résulte de leur aptitude naturelle à devenir les auxiliaires indispensables du pouvoir spirituel pour son triple ofiTice social d'appréciation, de conseil et même de préparation. Toutes les propriétés intellectuelles et morales que nous venons de reconnaître au prolétariat concourent à lui conférer une telle attribution continue. Sauf la classe philosophique, principal organe de l'esprit d'ensemble, aucune autre partie de la société moderne ne saurait être disposée que les prolétaires à se tenir convenablement au point de vue général. Leur supériorité est encore plus évidente quant au sentiment social, pour lequel ils doivent, d'ordinaire, l'emporter même sur les vrais philosophies, dont les tendances trop abstraites gagneront beaucoup au contact journalier d'une noble spontanéité populaire. Ainsi, la classe prolétaire est naturellement plus propre qu'aucune autre à comprendre, et surtout à sentir la morale réelle, quoiqu'elle fût incapable de la systématiser. Cette aptitude spontanée se manifeste principalement envers la morale sociale proprement dite, la plus éminente et la plus décisive des trois parties essentielles de la morale universelle. Enfin, outre ces dispositions naturelles de l'esprit et du cœur, les besoins collectifs propres au prolétariat l'appellent nécessairement au secours des principales règles morales, ordinairement destinées à le prot^er. Pour faire prévaloir ces règles dans la vie active, le pouvoir spirituel doit peu compter sur l'assistance desjclasses intermédiaires, siège naturel de la prépondérance temporelle, dont ses prescriptions doivent surtout contenir et rectifier les abus (1). . .
« Cet office social confié au prolétaire constituera une réelle amélioration de leur situation, tout en étant une garantie d'ordre. Quant aux revendications du pro-
(1) Discours sur l'ens. du pos., p. 145-146,
létariat touchant la propriété et l'inégalité des richesses, le positivisme les admet, mais il maintient la distinction entre ouvriers et patrons et affirme la nécessité des chefs d'entreprises. Il n'y a pas plus d'armées sans officiers que sans soldats ; cette notion élémentaire convient tout autant à l'ordre industriel qu'à l'ordre militaire. Quoique l'industrie moderne n'ait pu encore être systématisée, la division spontanée qui s'y est graduellement accomplie entre les entrepreneurs et les travailleurs constitue certainement le germe nécessaire de son organisation finale. Aucune grande opération ne serait possible, si chaque exécutant devait aussi être administrateur ou si la direction était vaguement confiée à une communauté inerte et irresponsable. L'industrie moderne tend évidemment à agrandir sans cesse ses entreprises, toute extension accomplie suscitant aussitôt une expansion supérieure. Or, cette tendance naturelle, loin d'être défavorable aux prolétaires, permettra seule la systématisation réelle de la vie matérielle, quand elle sera dignement réglée par une autorité morale. Car, c'est uniquement à des chefs puissants que le pouvoir philosophique imposera de vrais devoirs habituels en faveur de leurs subordonnés. Si la prépondérance temporelle était trop peu concentrée, il n'existerait point assez de forces pour accomplir les grandes prescriptions morales, à moins d'exiger d'exhorbitants sacrifices, bientôt incompatibles avec tout mouvement industriel. Tel est le vice nécessaire de toute réformation qui se borne au mode d'acquisition du pouvoir, public ou privé, au lieu d'en régler l'exercice, en quelques mains qu'il réside. On tend ainsi à annuler des forces dont le bon usage constitue notre principale ressource contre les hautes difficultés sociales (1).
Le contrôle de la richesse sera organisé, une action spéciale exercée sur la vie des chefs d'industrie. Les conflits du travail seront résolus pacifiquement.
Cette aptitude caractréristique du positivisme à ré-
(1) Disc, sur Vens. du pos., p. 168-169.
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soudre moralement les principales difficultés sociales doit aussi satisfaire aux justes réclamations populaires que suscitent les divers conflits industriels. Ainsi purifiés de toute tendance anarchique, les vœux légitimes du prolétariat acquerront une force irrésistible, surtout quand ils seront proclamés, au nom d'une doctrine librement dominante, par une autorité philosophique aussi impartiale qu'éclairée. En inspirant au peuple le respect habituel de ses chefs temporels, cette puissance spirituelle saura prescrire à ceux-ci des devoirs qu'ils ne pourront éluder. Toutes les classes ayant accepté, dans l'éducation universelle, les bases générales des obligations spéciales qui leur seront ainsi imposées, les seules armes du sentiment et de la raison, uniquement secondées par l'opinion, obtiendront une efficacité pratique dont rien ne peut aujourd'hui suggérer l'idée. (1)
§ 5. Rôle de la femme en régime positiviste
[On a pu voir déjà, par les pages précédentes, quelle importance Comte attachait à raction des femmes, représentantes directes du Grand-Être et sources des sentiments affectifs. Quelques extraits sufi&ront ici pour compléter ces notions. La femme, vouée à la vie domestiq[ue, ne peut évidemment avoir au'une influence spirituelle. Elle doit devenir le suprême régulateur humain, et cela, non pas en commandant mais en modifiant l'homme par l'affection et le conseil. Avec les prolétaires et les philosophes, elle constitue le pouvoir moral ; avec le sacerdoce, elle dirige l'éducation. Enfin, elle donne lieu à un culte qui prépare celui de l'humanité.]
Notre constitution morale ne se compose pas seulement de la raison et de l'activité, que représentent respectivement les deux éléments philosophique et populaire. Elle est aussi caractérisée par le sentiment, où
(t) Disc, sur l'ens. du poa., p. 176-177.
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réside même son principe prépondérant, suivant la théorie exposée au début de ce Discours. Or, ce moteur suprême, seule^base réelle de l'unité humaine, ne se trouve point représenté d'une manière assez directe ni assez complète dans l'alliance fondamentale que nous venons de caractériser entre les philosophes et les prolétaires . . .
Ainsi l'alliance nécessaire qui dirigera notre réorganisation manque encore d'une suffisante représentation du suprême régulateur humain. Il n'y peut dignement entrer que d'après un élément qui lui soit directement propre, comme l'élément philosophique l'est à la raison et l'élément populaire à l'activité. Tel sera le motif fondamental de l'indispensable adjonction des femmes à la coalition rénovatrice, aussitôt que ses tendances et ses besoins deviendront assez appréciables. Ce troisième élément permettra seul à l'impulsion organique de prendre son vrai caractère définitif, en y assurant spontanément la subordination continue de la raison et de l'activité à l'amour universel, de manière à prévenir autant que possible les divagations de l'une et les perturbations de l'autre (1).
Dans le régime positif, la destination sociale des femmes devient aussitôt une suite nécessaire de leur vraie nature.
Ce sexe est certainement supérieur au nôtre, quant à l'attribut le plus fondamental de l'espèce humaine, la tendance à faire prévaloir la sociabilité sur la personnalité. S'il ne fallait qu'aimer, comme dans l'utopie chrétienne sur une vie future, affranchie de toute nécessité matérielle, la femme régnerait. Mais il faut surtout agir et penser, pour lutter contre les rigueurs de notre vraie destinée; dès lors, l'homme doit commander, malgré sa moindre moralité. Dans toute grande opération, le succès dépend plus de l'énergie et du talent que du zèle, quoique
(1) Discours sur l'ens. du pos, p. 216-217.
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cette troisième condition réagisse beaucoup sur les deux autres.
Tel est le défaut naturel d'harmonie générale entre les trois parties de notre constitution morale qui condamne les femmes à modifier par l'affection le règne spontané delà force. . .
Les femmes constituent donc, dans le régime positif, la source domestique du pouvoir modérateur, dont les philosophes deviennent l'organe systématique, et les prolétaires la garantie politique (1). . .
Sans sortir de la famille, elles doivent, à leur manière, participer au pouvoir modérateur avec les philosophes et les prolétaires, en renonçant, encore mieux qu'eux, à tout pouvoir directeur, même domestique. Elles constituent, en un mot, les prêtresses spontanées de l'Humanité. Leur office consiste surtout à cultiver directement le principe affectif de l'unité humaine, dont elles offrent spécialement la plus pure personnification. '^^jA ce titre leur influence publique doit s'étendre à toutes les classes, j)our y rappeler toujours la prépondérance fondamentale du sentiment sur la raison et sur l'activité.
. . . Les abus de la raison et ceux de l'activité ne peuvent être signalés et surtout corrigés que par l'amour, qui seul en souffre directement. De là résulte un devoir naturel de douce remontrance habituelle de l'élément féminin envers les deux autres éléments du pouvoir modérateur, pour les ramener au principe fondamental, confié à sa garde spéciale, en redressant, chez chacun d'eux, les vices auxquels il est enclin.
Quant aux prolétaires, cette influence féminine est donc destinée surtout à combattre leur tendance spontanée à abuser de leur énergie caractéristique afin d'obtenir par la violence ce qu'ils devraient attendre d'un libre assentiment.
. . . Quelle que soit l'importance réelle de l'office public
(1) Discourt $w rens. du pot.., p. 222-223 et 227.
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ainsi réservé aux femmes dans le régime final de l'humanité, leur noble destination sociale est surtout caractérisée par leur auguste vocation domestique, source naturelle de toute leur in/luence comme premier élément nécessaire du pouvoir modérateur (1).
[Son rôle d'épouse et de mère constitue sa principale mission morale. Pour qu'elle n'en soit pas détournée par des succès matériels, le positivisme proclame le principe que l'homme doit nourrir la femme. C'est par cette page que nous terminerons l'examen du rôle de la femme ainsi que de la théorie du gouvernement positif.]
Un principe naturel garantit pleinement l'existence féminine, en fixant les devoirs temporels du sexe actif. Le positivisme peut seul, en vertu de sa réalité caractéristique, systématiser ce principe, de manière à le faire dignement prévaloir. Mais la nouvelle philosophie n'a point créé la tendance universelle qu'elle proclame ainsi, d'après une juste appréciation de l'ensemble du mouvement humain. L'homme doit nourrir la femme : telle est la loi naturelle de notre espèce, en harmonie avec l'existence essentiellement domestique du sexe affectif. Cette règle, que manifeste même la plus grossière sociabilité, se développe et se perfectionne à mesure que l'évolution humaine s'accomplit. Tous les progrès matériels que réclame la situation actuelle des femmes réduisent à se mieux appliquer ce principe fondamental, dont les conséquences doivent réagir sur toutes les relations sociales, surtout quant aux salaires industriels. Conforme à une tendance spontanée, cette règle se lie à la noble destination des femmes comme élément affectif du pouvoir modérateur. L'obligation est alors analogue à celle qui prescrit à la classe active de nourrir la classe spéculative afin que celle-ci puisse vaquer dignement à son office fondamental. Seulement les devoirs matériels du sexe actif envers le sexe affectif sont encore plus sacrés, par
(1) Discours sur Vens. du pos., p. 241-242 et p. 246.
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suite même de la concentration domestique qu'exige l'oCace féminin. A l'égard des penseurs, l'obligation des praticiens n'est guère que collective; mais, envers les femmes, elle est surtout individuelle. Toutefois, cette responsabilité directe, qui pèse spécialement sur chaque homme pour la compagne qu'il a choisie, ne dispense point l'ensemble du sexe actif d'une pareille obligation indirecte à l'égard de tout le sexe affectif. A défaut de l'époux et des parents, la société doit garantir l'existence matérielle de chaque femme, soit en compensation d'une inévitable dépendance temporelle, soit surtout en vue d'un indispensable office moral.
Tel est donc, à ce sujet, le vrai sens général de la progression humaine : rendre la vie féminine de plus en plus domestique et la dégager davantage de tout travail extérieur afin de mieux assurer sa destination affective (1).
[Le rôle de la femme contient en lui-même sa récompense, complétée en outre par le culte dont elle est l'objet].
Il est maintenant facile de compléter cette appréciation sommaire en caractérisant aussi la récompense naturelle d'une telle destinée.
Aucune autre vocation ne fait autant sentir combien le bonheur de chaque être consiste surtout à développer son office spontané. Car les femmes n'ont toutes, au fond, qu'une même mission, celle d'aimer. Mais c'est la seule qui admette un nombre illimité d'organes, et qui, loin de redouter aucune concurrence, s'étende par le concours. Chargées d'entretenir la source affective de l'unité humaine, les femmes sont donc aussi heureuses qu'elles puissent l'être quand elles sentent dignement leur vraie vocation et qu'elles peuvent la suivre librement. Leur office social a cela d'admirable qu'il les invite à développer leur instinct naturel, et leur prescrit les émotions que chacun préfère à toutes les autres. Ainsi,
(1) Discours sur Vens. du pos., p. 263-264.
les femmes n'ont, en général, à demander à la régénération finale que de mieux adapter leur situation à leur destination, soit en les dispensant de toute activité extérieure, soit en assurant leur juste influence morale. Or, le régime positif satisfera directement ce double vœu, par l'ensemble des améliorations matérielles, mentales et morales, qu'il réalisera dans l'existence féminine (1).
(1) Discours sur Vens. du pos., p. 269-270.