NOÉMIE HURTREL
Noémie Hurtrel avait échappé à cet effacement, mais pour devenir une créature d'exception, — ce qu'il est si dangereux d'être, surtout lorsque la grande fort une, en vous exemptant des menues attaches, vous permet de pousser jusqu'au bout l'originalité de votre personne. Toute différence trop marquée avec ceux qui vivent auprès de nous n'a-t-elle pas pour résultat certain de nous en faire des ennemis naturels?... Le premier effet de celle existence de voyages et de luxe effréné avait élé d'atrophier dans cette âme la puissance de l'attachement aux choses réelles. Elle s'était trouvée si comblée que rien ne lui était devenu précieux. Et puis, tdle
n'avait pas grandi, comme il faut peut-être grandir pour que le cœur se développe tout entier, parmi les mêmes objets el les mêmes êtres, que nous aimons alors,
pour peu que nous soyons capables d'aimer, parce que nos moindres souvenirs se rattachent à eux, et qu'une partie de nous y demeure unie nécessairement.
Les appartements somptueux, les décors des villes, les lignes des paysages, les figures des personnes avaient défilé devant ses yeux calmes d'enfant trop riche, à la manière d'une figuration d'opéra. Aucune impression directe et concrète n'avait donc été assez forte pour s'opposer en elle au développement de la faculté d'imaginer, et cette faculté avait surtout grandi par l'influence des livres. Comme elle connaissait très bien plusieurs langues et plusieurs pays, les occasions de connaître plusieurs littératures s'étaient offertes à elle, et elle les avait saisies avec l'avidité de lecture propre à la jeunesse, lorsqu'il n'y a pas un complet rapport entre les aliments d'émotion fournis par l'expérience quotidienne et les appétits de la sensibilité grandissante. Noémie s'était donc habituée peu à peu à substituer les excilalions de la vie rêvée aux excitations de la vie vécue. C'est ainsi qu'elle avait tour à tour été l'héroïne de tous les romans qui tombaient dans ses mains spirituelles et à demi masculines. Et quels romans! Accoudée sur l'oreiller de son lit de jeune fille et ses beaux cheveux blonds tressés en une grosse natte, elle avait feuilleté tour à tour les œuvres de Balzac et de Spielhagen, Monsieur de Camors et Comel h upas floiver confusément, sans jamais se placer au point de vue impersonnel qui seul établit la perspective des œuvres de celle sorte el permet de s'affranchir de leur ivresse en les comprenant. Elle avait agi de même avec les poètes, et, comme elle avait eu tout un printemps pour gouvernante la fille d'un professeur de Bonn, avec quelques philosophes. Elle avait souligné, delà pointe du crayon d'or qu'elle portait à L'extrémité d'une chaîne qui faisait bracelet autour de son poignet, un certain nombre de phrases de Shopenhauer et de Darwin, d'Herberl Spencer et de Hartmann. Il lui était arrivé d'aller chez sa couturière avec une Éthique dans sa voiture, et d'ouvrir au retour du bal Y Autobiographie de Stuart Mill, sans trop se douter qu'elle faisait là une action prodigieusement excentrique, tant l'habitude
d'une vie arbitraire et improvisée l'emprisonnait dans l'étrangeté de sis caprices. Grâce à cette improvisation et à cette incohérence, il s'était accompli en elle un phénomène plus commun qu'on ne pense chez les personnes que les hasards de l'éducation conduisent trop toi à un éveil cérébral qui n'est pas proportionné à l'éveil sentimental. Elle cessa peu à peu de distinguer entre la créature qu'elle était réellement et la créature qu'elle s'imaginait ou qu'elle voulait être. Ajoutez à cela qu'elle avait fréquenté beaucoup d'hommes de plaisir. Ils affluaient chez la comtesse et dans toutes ses installations, attirés, un peu par la grâce de son accueil, iu\ peu par ses facilités de maîtresse de maison. C'est à l'école de ces hommes, qui s'amusaient de son parler d'enfant spirituelle, que Noémie avait achevé de se former ses idées sur elle-même. Quand elle parut chez la princesse Wierschownia, ces idées étaient définitives. Elle se considérait comme blasée et croyait tout connaître du monde
Si elle s'était intéressée jusqu'à la passion aux sentiments de ses lectures, c'est qu'elle était tendre et romanesque au plus haut point. Elle se croyait misanthrope, parce qu'elle avait pris l'habitude, par affectation de supériorité, de toujours mêler une ironie moqueuse à ses jugements sur les caractères et sur les actions, et il n'y avait pas de plus généreuse nature, ni de plus étrangère à l'utile et déshonorante habitude de la défiance. Elle s'était persuadée qu'elle aimait le luxe et les succès de vanité, bien qu'avec le sang paternel elle eût hérité ce profond pouvoir de bonheur ou de malheur solitaire qui est le propre «le la race anglaise. Mais c'était la vie. celte vie qui nous révèle à tous ce que nous aurions pu être, alors qu'il n'est plus temps de le redevenir, qui devait lui apprendre combien elle se trompait sur son propre
COBUr, et non pas celle société de femmes à demi hostiles et d'hommes à demi méprisants, qu'elle côtoyait
sans la voir, dans la grâce de sa beauté blonde, — toute pareille à une somnambule que la sécurité de son ignorance fait marcher, légère et droite, sur le bord d'un abîme...
Une physionomie de Cannes, où s'est réfugiée Noémie Hurtrel, désabusée et souffrante, complétera les extraits que nous donnons de cette œuvre.