A CANNES
Les journées qui suivirent l'installation dans cet asile d'hiver furent pour Noémie d'une douceur toute physique, et par suite irrésistible, qui la reposa, comme malgré elle, des semaines qu'elle venait de subir. Toutes les villes possèdent une sorte d'atmosphère morale qui flotte autour d'elles et qu'on respire sans bien en pouvoir analyser les éléments, de même qu'elles possèdent leur atmosphère matérielle où se combinent tant d'influences soit bienfaisantes, soit dangereuses. Cannes est une ville de malades et de malades anglais, c'est-à-dire qui veulent autour de leur agonie ou de leur convalescence cette solitude du home qui fait le premier besoin de tout Anglais. C'est pour correspondre à ce désir que les villas s'espacent le long de la côte, depuis la vieille cité qui masse sur la colline ses maisons serrées d'une physionomie presque italienne, jusqu'à la pointe de la Croise! te, où les grands pins ondoient au bord de la mer bleue, en face des îles... La plupart de ces villas sont entourées de jardins qui masquent au promeneur la vue de leur intimité. A de certaines heures, comme au moment où la fraîcheur du coucher du soleil rend l'air meurtrier pour les poitrines délicates, les passants se l'ont raies dans les rues encore toutes claires. Et nul bruit n'arrive aux demeures closes, sinon, lorsqu'elles sont voisines de la mer, ce roulement des flots dont même la monotonie inarticulée semble destinée à endormir mieux celui qui va s'assoupir pour toujours.
A d'autres heures, c'est dans cette ville, silencieuse parfois comme le tombeau, des réveils heureux comme une espérance. Par les beaux matins, le ciel revêt les molles transparences d'un horizon italien ou grec. La ligne des montagnes neigeuses qui ferment le golfe se dessine toute blanche sur cet azur. Dans les creux des collines plus basses qui dévalent vers la nier en pente gracieuse, il semble que de la lumière violette traîne, emprisonnée. Sur une mer couleur de saphir, des voiles éblouissantes passent. Une douceur de vivre flotte dans l'air, qui nuance de rose des joues d'ordinaire trop pâles, el c'est une illusion de printemps qu'un nuage va dissiper. Mais justement, ces passages de caressante lumière et de frissonnante mélancolie, ce silence et cette solitude, relie gaieté du soleil el celle froideur de l'ombre, avec, leurs alternances soudaines, foui la poésie originale de ce coin de monde, — une oasis d'éternelle verdure si profondément apaisante pour un cœur qui saigne; et MUe Hurlrel ressentait, sans le savoir, cet apaisement, au fond du petit salon qu'elle s'était approprié, asile que garnissait une moisson de Heurs aux parfums enveloppants : narcisses blancs et jaunes, roses blondes et roses, mimosas dorés, pâles violettes de Parme el sombres violettes russes. Elle commençait à connaître ce qui est le seul bienfait des douleurs à lancinations périodiques : elle apprenaii à savourer, comme une jouissance, les insensibilités de l'intervalle des crises, ces anéantissements de l'âme épuisée qui n'a plus assez de force vitale pour suffire à des attaques nouvelles de son mal.
Connue ces dames étaient arrivées liés tard dans la saison, elles n'avaient pu louer qu'une villa d'assez médiocre apparence, qui se trouve tout â fait la dernière sur la pointe de la Groisette, au delà de cette romanesque el mystérieuse villa des Dunes, laquelle avait, relie ;iniiée-lâ. pour hôtesse, une malade impériale. Mais cette villa solitaire de la comtesse Hurtrel et de sa Bile portail au fronton de son entrée un nom déli-
cieux, qui avait, dès le premier jour, enchanté Noémie. Dans ce pays béni de la Provence, qui est véritablement un jardin d'hiver aux portes de l'Italie, la prodigalité des belles fleurs séduit d'abord les malades, et. il en résulte, ou bien qu'ils choisissent eux-mêmes pour désigner leur dernier gîte l'emblème de ces dernières (leurs qu'ils respireront, ou encore que les spéculateurs de terrains, devenus idylliques par calcul, se conforment à ce goût en parant, eux aussi, du souvenir de ces charmantes fleurs les maisons qu'ils veulent louer. Aussi toutes les demeures de Cannes s'appellent-elles, qui la villa des Lis, qui des Mimosas, qui des Bruyères, qui des Anthémys, qui des Roses, et qui des Muguets. Celle où la comtesse habitait avait nom villa des Cytises, à cause de l'abondance, dans le jardin, de ces frêles arbustes que le peuple a si joliment baptisés : des pluies d'or. Et malgré la distance, comme Noémie, grâce à ses forces revenues, paraissait moins sombre, et que Mme Hurtrel avait retrouvé beaucoup de ses amis, le salon de cette villa au nom sauvage fut bientôt peuplé de visiteurs. Le fwe o'clock lea de la comtesse devint une occasion de rendez-vous pour beaucoup d'oisifs de cette plage, qui faisaient, eux aussi, partie delà vaste table d'hôte européenne : véritables grands seigneurs en quête de distractions, demi-aventuriers de la haute vie en quête de hasards, diplomates en disponibilité, vieillards millionnaires qui finissaient de mourir au soleil. Tous ces visiteurs se rencontraient aux Cytises deux ou trois fois par semaine à la fin des après-midi, et la comtesse causait avec chacun d'eux de petites nouvelles de l'aristocratie d'élégance de tous les pays, et Noémie offrait les tasses de thé, souriante et sans trop d'efforts. Les retours de la crise se faisaient moins fréquents, un rien de couleur reparaissait sur la pâleur blonde de son visage, et, comme l'hiver fut, cette annéelà, d'une douceur exceptionnelle, peut-être la convalescence de relie finie se serait-elle achevée par la convalescence complète de ce corps délicat, si un déshabitués
de la villa n'avait présenté à ces dames un jeune noble anglais d'une singularité d'aspect et d'esprit tout à fait exceptionnelle, lequel, au bout de quelques visites, exerça sur la pensée delà jeune fille une influence extraordinaire.
André Cornélis.
On pourrait sous-intituler ce drame passionnant l'Hamlet moderne; c'est l'étude, l'analyse et la découverte d'un crime, en employant la méthode scientifique et contemporaine d'investigation psychologique : l'auteur, dans sa dédicace à Hippolyte Taine, l'appelle « un roman d'analyse exécuté avec les données actuelles de la science de l'esprit ».
L'histoire est tragique. Un fils, tout enfant, apprend la mort subite de son père trouvé assassiné. Tout un travail se fait dans son esprit, le poussant au naturel et instinctif désir de vengeance, à la recherche de l'assassin pour le punir, car la justice n'a pas su le retrouver. Puis sa mère, jeune veuve, se remarie et André Cornélis éprouve une singulière répulsion pour son beau-père, M. Termonde. Des lettres de son père, retrouvées dans un coffret après la mort d'une tante, éveillent une lueur dans son àme : si son beau-père était l'assassin"? Il s'assure d'abord que sa mère est innocente de toute complicité. De déduction- en déductions, il en arrive à penser que son beau-père a pu avoir un complice, mais s'affermit dans la persuasion qu'il est coupable. De là l'idée de le soumettre à des épreuves successives, de provoquer en lui le remords, d'arriver à le troubler; il découvre enfin que M. Termonde a un frère, qui est un véritable bandit, et que c'est ce dernier qui a commis le crime, mais pour le compte de Termonde. Il accule enfin son beau-père à l'aveu suprême et le tue, dans un accès de fureur vengeresse.
André Cornélis rédige lui-même cette confession, et raconte l'épouvantable malheur, avec des phrases de pardon qui dégagent tout d'abord sa mère du poids du crime commis.