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UN ACCIDENT DE VOITURE

Par une bleue et claire après-midi du mois de mars 1881 et vers les trois heures de relevée, une des vingt << plus jolies femmes » du Paris d'alors, — comme disent les journaux, — Mme la comtesse de Caudale, fut la victime d'un accident aussi désagréable qu'il peut être dangereux et qu'il est vulgaire. Comme son cocher tournait l'angle de l'avenue d'Antin pour gagner la descente des Champs-Elysées, le cheval du coupé prit peur, fit un écart et s'abattit en heurtant la voilure contre le trottoir si maladroitement que le brancard de gauche cassa net. La comtesse en l'ut quitte pour une forte secousse et quelques secondes d'un subil saisissemenl nerveux. .Mais toutes les combinaisons de sa journée se trouvaient bousculées du coup; or la liste en était longue, à juger par l'ardoise blanche encadrée de cuir el placée sur le devant de la voiture avec la petite pendule et le portefeuille aux cartes de visite. Aussi le joli visage de la jeune femme.

5* PAGES CHOISIE? DE PAEL ROERGET.

ce mince visage aux traits délicats, au profil ténu, aux frais yeux bleus et qu'éclairait une si chaude nuance de cheveux blonds, exprimait-il une contrariété voisine de la colère, tandis qu'elle descendait de son coupé au milieu d'une foule déjà compacte. La curiosité générale dont elle se vit l'objet acheva de la mettre en méchante humeur, et ce fut avec une voix très dure, elle si juste d'ordinaire, si indulgente même pour ses gens, qu'elle dit au valet de pied :

— « François, aussitôt que le cheval sera debout, vous laisserez ce maladroit d'Aimé se débrouiller tout seul. Vous irez au cercle de la pue Royale. Il me faut une voiture avant une demi-heure chez Mmc de Tillières. »

Et elle s'achemina, de son pied chaussé de bottines presque trop fines pour la moindre marche, vers la rue Matignon, où habitait l'amie dont elle venait de jeter le nom au pauvre François. Ce dernier, un grand garçon tout penaud dans sa longue redingote claire de livrée, pâle encore de l'effroi que lui avait causé la chute du cheval, n'avait pas fini de répondre : — « Oui, madame la comtesse, » que déjà son camarade, dégringolé du siège el rouge, lui, d'humiliation, le gourmandail sur sa gaucherie à l'aider. Mais Mme de Caudale avait fendu la masse des curieux. Elle ne songeait plus qu'au bouleversement de son après-midi.

— « Le maladroit! » se répétait-elle, « il faut que cela m'arrive le jour où je suis le plus pressée... Pourvu encore que Juliette soit chez elle?... Si elle n'est pas là, tani pis, j'attendrai chez sa mère... Je voudrais pourtant bien la trouver... Il y a une semaine tantôt que nous ne nous sommes vues. A Paris, on n'a le temps de rien... »

Tout en se tenanl ce discours intérieur, elle allait, portant haut sa petite tête coiffée d'une délicieuse capote de couleur mauve, sa souple taille dessinée dans un long manteau gris presque ajusté avec une bordure de plumes de même nuance. Elle allait, regar-

dée par les passants, de ce regard où une femme peut lire, dans sa jeunesse le triomphe, dans sa vieillesse la défaite de sa beauté. Quand la promeneuse a cet air « grande dame » qu'avait Gabrielle de Candale et qui, même aujourd'hui, ne s'imite pas, c'est toute une comédie de la part de celui qui croise cette femme. Il la croise, et vous diriez qu'il ne l'a pas vue. Mais attendez qu'elle soit à deux pas et observez le geste rapide par lequel il se retourne, une fois, deux fois, trois fois, pour la suivre des yeux. Que les physiologistes expliquent ce mystère! Elle n'a pas eu besoin, elle, de se retourner, pour être sûre de l'effet produit, et, que les moralistes expliquent cet autre mystère, elle est toujours llattée de cet effet, le passant fût-il bossu, bancroche ou manchot, et quand bien même elle porterait, comme Mme de Candale, un des grands noms historiques de France ! Certes, celle-là n'avait pas dans son monde la réputation d'être une coquette. Elle venait d'échapper à un vrai danger. Elle devrait se passer de son coupé neuf pendant quelque temps peut-être, — un coupé anglais, très profond, avec des fenêtres étroites, commandé à Londres sur ses indications spéciales, et dont elle jouissait depuis deux mois à peine. C'était sans doute un cheval perdu, l'un des meilleurs de l'écurie. Autant de motifs pour arriver maussade à la maison de la rue Matignon. Et pourtant, lorsqu'elle pesa, de sa mam gantée, sur le lourd battant de la vieille porte cochère, la charmante Sainte, comme lappelait justement l'amie à qui elle venait demander asile, ne montrait plus entre ses sourcils dorés la même barré d'irritation. Elle avait goûté, durant ces cinq minutes de marche, le plaisir de se sentir très jolie, au coup d'oeil lancé par quelques admirateurs anonymes, et les Saintes le savourent avec d'autant plus de friandise, ce plaisir si féminin, qu'elles se permettent moins d'être femmes. Celle-ci avait même son expression à demi mutine des jours de gaieté, tandis qu'elle traversait la cour et qu'elle gagnait là-bas au fond, à gauche,

un petit escalier à perron abrité dans une cage do verre. Mais ce pouvait être la joie de savoir, par la réponse du concierge, que Mme de Tillières n'était pas sortie. Trouver tout de suite une confidente à qui l'on raconte les péripéties d'un accident, d'ailleurs inoffensif, c'est de quoi se réjouir presque de l'accident, et, loui en poussant le bouton du timbre, la comtesse souriait à cette pensée :

— « Je suis sûre que mon amie aura encore plus peur que moi... »

Quoique neuf années à peine aient passé sur les événements donteette visite inattendue fut le prologue, combien de personnes à Paris, et même dans la société de Mme de Caudale, se rappellent la charmante el mystérieuse femme que cette dernière appelait ainsi « mon amie » tout court, lorsqu'elle s'en parlait à elle-même, dans le silence de son cœur, et à voix haute, lorsqu'elle en parlait aux autres? Aussi ne sera-t-il pas inutile, pour l'intelligence de cette aventure, d'esquisser au moins en quelques lignes le portrait de cette disparue qui, dès ce temps-là, était un peu une inconnue, même pour les amis de son amie. Mais quoi ! Mme de Tillières était une de ces mondaines à côté du monde, réservées et modestes jusqu'à l'effarement, qui déploient à passer inaperçues aidant de diplomatie que leurs rivales à éblouir el à régner. D'ailleurs, n'y avait-il pas comme un symbole de ce caractère et une preuve de ce goût pour une demiretraite dans le simple choix de cette habitation, sur l'étroit perron de laquelle se dessinai! à celle minute l'aristocratique silhouette de Gabrielle ? Une atmosphère de solitude flottait autour de cette maison, séparée du corps principal de bâtiments par une cour el enveloppée de jardins du côté qui regarde la rue du Cirqùé. Mais cette rue Matignon toul entière, avec le long mur qui la borde d'une part, avec les vieilles

demeures qui n'ont pas changé depuis le dernier

ROMANS. ii/

siècle, évitée comme elle esl des voitures de maîtres, qui préfèrent aller des Champs-Elysées au faubourg Saint-Honoré par l'avenue d'Antin, n'offre-t-elle pas, à de certaines heures, un paradoxe de tranquillité provinciale dans ce quartier si moderne et si vivant? Même le petit escalier isolé dans sa guérite de verre avait sa physionomie originale. Ses cinq marches tendues d'un tapis aux couleurs passées se terminaient par une porte, vitrée, elle aussi, dans sa partie supérieure, afin de donner de la lumière à une antichambre, et garnie à l'intérieur par des rideaux rouges. Ce n'était ni le pavillon vulgaire, puisque la maison comptait quatre étages, ni l'hôtel proprement dit, puisque Mme de Tillières et sa mère, Mme de Nançay, habitaient seulement le rez-de-chaussée et le premier ; et c'était pourtant un logis bien à elles, car elles avaient fait installer un escalier interne qui réunissait leurs appartements et leur épargnait l'escalier commun dont l'entrée à droite faisait pendant à la petite cage de Verre. Sans exagérer la signification de ces riens, de même que l'étalage du luxe suppose toujours quelque vanité, la préférence donnée à une demeure un peu mélancolique, dans une rue un peu séparée, révèle plutôt, un certain quant à soi, et comme une peur des succès de société. Et puis, si MmP de Tillières ne s'était pas étudiée de toutes façons à défendre son intimité, aurait-elle résolu l'invraisemblable problème de rester veuve à vingt ans et de passer les dix années qui suivirent ce veuvage, à Paris, libre, riche et délicieuse, sans presque faire répéter son nom?

S'il est donc naturel (pie les indifférents aient déjà oublié cette femme très peu semblable aux élégantes de cette lin de siècle, en revanche, ses quelques amis — oh! pas nombreux — s'intéressaient dès lors à elle avec un fanatisme que le temps n'a pas diminué. Aux curieux qui s'étonnaient qu'une aussi jolie personne consumât ses jeunes années dans cette socle de pénombre, ces amis répondaient invariablement cette

phrase: « Elle a tant souffert ! » et chacun la prononçait sur un ton qui indiquait des confidences trop délicates, trop sincères pour être redites. La tragédie qui avait rendu Juliette veuve justifiait cette explication de son caractère. Le marquis Roger de Tillières, son mari, un des plus brillants capitaines de l'état-major, avait été tué en juillet 1870, à côté du général Douay, et par une des premières balles tirées dans cette déplorable campagne. Cette nouvelle, annoncée sans ménagements à la marquise, alors enceinte de sept mois, avait provoqué une crise affreuse, et elle s'était réveillée mère, avant le terme, d'un enfant qui n'avait pas vécu trois semaines. C'était, n'est-ce pas, de quoi demeurer à jamais brisée. Mais si terribles ou si étranges qu'ils soient, les événements de notre vie ne créent rien en nous. Tout au plus exaltent-ils ou dépriment-ils nos facultés innées. Même heureuse et comblée, Mme de Tillières eût toujours été cette créature d'effacement, de demi-teinte, d'étroit loyer, presque de réclusion. Quand ce goût de se tenir à l'écart n'est pas joué, il suppose une délicatesse un peu souffrante du cœur chez des femmes aussi bien nées que Juliette, aussi belles, aussi riches, — elle et sa mère possédaient plus de cent vingt mille francs de rente, — et par conséquent aussi vile emportées dans le tourbillon. Ces femmes-là ont dû sentir, dès leurs premiers pas, ce que la grande vie mondaine comporte de banalités, de mensonges et aussi de brutalités voilées. Un instinct a été froissé en elles, tout de suite, qui les a fait se replier. Elles réfléchissent, elles s'affinent, et elles deviennent par réaction de véritables artistes en intimité. Ce leur est un besoin que toutes choses dans leur existence, depuis leur ameublement et leur toilette jusqu'à leurs amitiés et leurs amours, soient distinguées, rares, spéciales, individuelles. Elles s'efforcent de se soustraire à la mode ou di- ne s'y soumettre qu'en l'interprétant. Elles vivent beaucoup chez elles et s'arrangent pour que <■<• soit comme uni- faveur d'j être reçu. Comment s'y

prennent-elles? C'est leur secret. Elles arrivent ainsi, en se faisant désirer, à ce que leur présence dans un salon soit une autre faveur. Ce gentil manège ne va pas pour elles sans quelque danger, celui d'abord d'attacher une importance excessive à leur personne, et celui, en pensant trop à leurs sentiments, de développer dans leur àme des maladies d'artifice et de complication. Mais le commerce de ces femmes offre d'infinis attraits. Ne suppose-t-il pas un choix qui, par lui seul, est une constante flatterie pour l'amour-propre de leurs amis ? Puis il abonde en menues attentions, en gâteries quotidiennes. Connaissant par son détail le caractère de tous ceux qui les approchent, leur tact vous épargne le froissement, même le plus léger. Elles sont, quand on a vécu dans leur sphère d'affection, indispensables et irremplaçables. Elles laissent derrière elles, quand elles ont disparu, un souvenir aussi profond qu'il est peu étendu, et telle fut la destinée de Juliette. Encore aujourd'hui, si vous rencontrez les plus fidèles d'entre 1rs habitués du petit salon de la rue Matignon, le peintre Félix Miraut, le général de Jardes, M. d'Avançon, l'ancien diplomate, M. Ludovic Accragne, l'ancien préfet, racontez-leur, pour voir, quelque anecdote qui prête aux commentaires; s'ils sont en confiance, la causerie ne s'achèvera pas sans qu'ils vous aient dit:

— « Si vous aviez connu Mmc de Tillières... » Ou bien :

— « Voilà des gens que l'on était sûr de ne pas rencontrer chez Mme de Tillières... »

Ou bien :

— - Je n'ai vu que M™1' de Tillières qui... » Mais n'insistez pas. Sinon vous les verrez prendre une physionomie d'initiés et revenir à la matière habituelle de leur entretien : Miraut ;i son dernier tableau de fleurs; .lardes à son nouveau projet d'armement ; d'Avançon i -u mission secrète <'n [talie, après Sadowa; Ludovic Accragne à l'œuvre de l'hospitalité de nuit dont il est un agent très actif. Il semble qu'ils aient pris, à l'école

de leur amie d'autrefois, ce goûl de discrétion que les femmes de cette nature exigent chez leurs dévots. D'ailleurs, le peintre avec son langage trop concret, trop imagé, le général avec sa parole technique, le diplomate avec la politesse de ses formules, et l'ex-fonctionnaire avec la raideur administrative des siennes, seraient-ils capables de vous traduire celte chose exquise qui est le charme, et que Mmr dé Tillières possédait ;'i un degré unique? Le charme! Une femme seule, quand elle en a beaucoup aimé une autre, — cela se trouve, — peut faire revivre dans quelque confidence à mi-voix ce rien de mystérieux, celte magie de grâce qu'enveloppe ce mot par lui-même indéfinissable. Pour évoquer Mmfi de Tillières, dans ce qui fut l'innocente et durable sorcellerie de sa séduction, c'est à Mme de Caudale qu'il faut s'adresser, quand (die consent à en parler, ce qui n'arrive guère, car celte pauvre Sainte redoute souvent ce souvenir comme un remords. Il nous est si difficile, quand la fibre du scrupule tressaille eu nous, de ne pas nous considérer un peu comme la cause des malheurs dont nous avons été l'occasion, et que de l'ois la fine comtesse s'est revue en pensée SOilnanl à la porte de << son amie » par cette après-midi claire de mars, el chaque fois c'est pour songer : — « Si pourtant nous ne nous étions pas parlé ce jour-là ! Si je n'élais pas venin1 rue Matignon ! » Faut-il appeler hasard, faut-il appeler destinée ce jeu continuel el inattendu des événements les uns' sur les autres, qui vent que tout le malheur ou tout le bonheur d'un (■Ire dépende parfois du glissement d'un cheval sur le pavé, de la inalad resse d'un cocher, du hris d'un brancard de voilure el d'une visite qui en esl résultée?

Hasard, destinée ou providence, il est certain que M" de Candale ne remuait ni ces idées-là, ni aucun pressentiment douloureux sous la capote mauve qui coiffai) si coquettement sa tête Monde, lorsque le valel

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de pied l'introduisit à travers le grand salon d'abord, puis dans l'autre, le plus petit, OÙ Juliette se tenait comme à l'ordinaire. Celle dernière écrivait, assise à un étroit bureau placé à l'abri d'un paravent lias et dans l'angle de la porte-fenêtre, si bien qu'il lui suffisait de lever les yeux pour voir le jardin. Les arbres, par ce clair jour bleu du premier printemps, poussaient. déjà leurs bourgeons lilas à la pointe de leurs branches encore noires. Le vert gazon perçait la terre brune de ses brins rares et courts, et comme un simple mur revêtu de lierre séparait le jardinet de deux jardins plus vastes, développés eux-mêmes jusqu'à la rue du Cirque, c'était presque sur un fond de parc défeuillé que se détachait son joli visage lorsque, ayant aperçu Mme de Caudale, elle se leva pour la prendre dans ses bras avec un petit cri de joyeuse surprise.

— « Regarde, » dit-elle, « je suis habillée. J'attends ma voiture. J'allais passer chez toi pour avoir de tes nouvelles... »

— « Et tu ne m'aurais pas trouvée, » répondit la comtesse, « et puis il n'y aurait eu personne pour te raconter que, telle que tu me vois, tu as peut-être failli ne plus me revoir jamais. »

— « Quelle folie ! »

— « Mais c'est cpie je viens d'échapper tout simplement à un gros danger. »

— « Tu me fais peur... »

Et Gabrielle de commencer le récit, — légèrement romancé, — comme tous les récits de femme, — de son accident de voiture, tandis que Juliette ['écoutait en ponctuant ce discours de légères exclamations. C'était bien le pins doux nid pour un inl ime entretien d'amies, et d'amies vraies comme ces deux-là, que cette pièce attiédie toute la matinée par le soleil de mars et l'échauffée maintenant par la llamnie paisible d'un feu nourri de Longues et larges bûches. Vous y auriez cherché en vain le fouillis d'étoffes et de bibelots un peu disparates habituel aux Parisiens d'aujourd'hui. Par

une spirituelle fantaisie d'aristocratie, la marquise avai tout simplement transporté rue Matignon l'ameublement d'un des boudoirs de Nançay, en sorte que les moindres détails, dans ce petit salon, révélaient le goût du temps de Louis XVI, — époque où le château a été restauré par l'aïeul de Mme de Tillières, Charles de Nançay, le protecteur de Rivarol. Les teintes blanches et un peu neutres de ces bois gracieusement ouvrés, les nuances bleues des étoffes vieillies s'harmonisaient avec les quelques portraits anciens appendus aux murs dans leurs cadres dédorés. Juliette avait-elle eu l'intuition que ce décor d'il y a cent ans convenait mieux qu'un autre au caractère particulier de sa beauté '? 11 est certain qu'avec un nuage de poudre sur ses cheveux blonds, — d'un blond aussi cendré que le blond des cheveux de Gabrielle était doré, — avec une mouche au coin de sa bouche fine, avec du rouge à sa joue rosée, avec des mules hautes à ses pieds si minces et une robe à la Marie-Antoinette autour de sa souple taille, elle eût paru la contemporaine de la célèbre marquise Laure de Nançay, dont le portrait faisait, sur la cheminée, pendant à celui du marquis Charles. Et même sans mouches ni poudre, sans rouge et sans mules, elle ressemblait, d'une ressemblance presque inquiétante, à cette arrière-grand'mère, si indignement récompensée de la plus romanesque passion, dans un temps qui ne l'était guère, — par un passage affreux des Mémoires de Tilly ! Chez Juliette comme chez cette jolie ancêtre, l'air gracieux, enfantin, presque d'un saxe trop fragile, était corrigé par l'expression profonde du regard et le pli triste du sourire. \Sn détail • le physionomie achevait de transformer chez Mmc de Tillières en charme rêveur la joliesse un peu mignarde du xvme siècle. Dans les instants où elle était émue sans vouloir le paraître, la dilatation soudaine de la pupille, jusqu'à faire paraître noirs ses beaux yeux d'un bleu sombre et tendre, donnait la sensation d'une nervosité maladive, contenue par la volonté la plus ferme.

Ce visage, où il y avait à la fois tant de noblesse de race et tant de passion renfermée, présentait un contraste singulier avec le visage de Mmede Candale, aussi délicatement patricien, aussi affiné par une hérédité séculaire, mais tout en énergie et en action. La comtesse, qui vit comme hypnotisée par son culte pour le terrible maréchal de Candale, l'ami de Montluc et son rival en massacres, eût été, au siècle des luttes religieuses, une de ces rudes guerrières dont l'Estoile raconte les audaces cruelles, et, plus près de nous, une chouanne, une de ces amazones de la Vendée et du Cotentin qui firent le coup de l'eu le long des routes, braves comme les plus braves de leurs compagnons. La marquise de Tillières, toute tendresse et toute douceur, faisait songer à ces héroïnes de la vie amoureuse dont l'histoire a incarné le type dans la touchante figure d'une La Yallière ou d'une Aïssé. L'une était un Van Dyck descendu de sa toile par la vertu de l'atavisme, et l'autre un pastel de jadis comme animé par un mystérieux enchantement. Mais si aux analogies extérieures correspondait une analogie morale, s'il y avait en effet, étiez l'une, des frémissements secrets d'héroïsme, et chez l'autre des abîmes voilés de passion, cela, leur causerie sur ce coin de canapé n'aurait pu l'apprendre au plus subtil des écouteurs. Aussitôt le récit de l'accident terminé, ce Van Dyck habillé par Worth et ce pastel paré par Doucet avaient commencé de se raconter leur semaine, et c'était simplement le papotage de deux amies qui, tour à tour, parlent chiffons, visites ou soirées, qui potinent enfin, — pour employer le vilain mot actuel qui sert à désigner ce joli gazouillis d'oiseaux moqueurs, — jusqu'à cette phrase inévitable prononcée par la comtesse :

— « Voyons, quand viens-tu dîner chez moi, pour causer vraiment? Veux-tu demain? •>

— « Demain? Non, » fit Mme de Tillières, « j'ai ma cousine de Nançay chez moi. Veux-tu après-demain jeudi? »

— « Jeudi? jeudi ? C'est moi qui ne suis pas libre, je dîne chez ma sœur d'Arcole. Veux-tu vendredi? »

— « C'est une gageure, » reprit Juliette en riant, «je dîne chez les d'Àvançon. Imagine-toi qu'il faut que ce soit moi qui incite la paix dans 1»' ménage de mon adorateur. Seulement Mmi d'Avançon se couche très tôt, et puisque c'est Ion jour de loge à l'Opéra, si tu n'as personne... »

- « Personne... Cela, c'est parfait. Ne fais pas atteler, j'irai te prendre à neuf heures chez les d'Avançon... Mais c'esl loin, vendredi, c'est très loin. J'ai une idée; si tu venais ce soir, tout simplement?»

— « Mais, » répondit Mme de Tillières, « regarde sur mon bureau, cette lettre que je finissais quand tu es entrée... J'écrivais à Mirant qui me demande un jour depuis très longtemps, et comme j'étais seule avec ma mère... »

— « Tu n'enverras pas la lettre, voilà tout, » lit la comtesse, « et tu me rendras service... C'est un peu une corvée, ce dîner... Toute la chasse de Pont-sur-Yonne... Tu les connais, les chasseurs. Prosny, d'Artelles, Mosé... » — Et, avec un mouvement d'hésitation : — « Enfin, un dernier (pie tu n'auras peut-être pas envie di- connaître, lui... Tu es tellement ce que les Anglais appellent particular... »

— « Et les Français prude ou chipie, » interrompit Juliette en recommençante rire. « Et tout cela parce que je ne veux pas venir chez toi les jours de cohue... Et quel est-il, ce mystérieux personnage que je dois te défendre de me présenter?... »

— « Oh! pas bien mystérieux, » reprit Gabrielle; « c'est. Raymond Casai. »

Celui de Mme de Corcicux? » interrogea Juliette; cl sui' un geste affirmatif de la comtesse : — « Le l'ail est, .. ajouta-t-elle avec malice, « que le sévère Poyanne me désapprouvera... Je n'échapperai pas à la phrase : « Pourquoi M"10 de Caudale reçoit-elle des hommes comme celui-là ? »

Sans doute l'ami dont Mme de Tillières raillait gaiement la surveillance un pou ombrageuse n'était pas en grande faveur auprès de la comtesse, car cette dernière eut dans les yeux un petit éclair de joie mauvaise à cette moquerie, et, comme encouragée, elle reprit :

— « D'abord, tu lui diras que c'est l'ami de mon mari bien plus que le mien. Et puis, veux-tu que je te parle franchement? Casai, n'est-ce pas, cela signifie, pour toi, pour Poyanne, pour n'importe qui, un mauvais sujet qui ne fréquente les femmes que pour les perdre, un fat qui a compromis Mmo de Hacqueville, Mme Ethorel, Mmc de Corcieux et mille et trois autres, un joueur qui a tenu au cercle des parties extravagantes, un brutal qui ne se lève de la table de jeu que pour monter à cheval, faire des armes, chasser et finir la nuit, drunk as a lord'? Le voilà, ton Casai et celui de ton Poyanne... »

— « Mon Casai? » interrompit Juliette, « je ne le connais pas, et mon Poyanne, — cela, non, je ne veux pas être responsable des antipathies de mes amis, sois juste. »

— « Mais si, mais si, ton Poyanne, » insista la comtesse. «Voyons, s'il était veuf a lieu d'être simplement séparé, et si sa coquine de femme lui faisait la surprise de mourir à Florence, où elle mène une vie?... »

— " Eh bien! achève, » dit Mme de Tillières.

— « J'ai toujours eu l'idée que tu serais capable de l'épouser, et lui, je parierais qu'il ) pense, car il monte déjà la garde autour de toi comme autour d'une fiancée. •

— « D'abord, je ne crois pas du tout qu'il nourrisse d'aussi ténébreux projets, •• fil Juliette en riant de plus belle, « et puis je ne suis pas ce que je répondrais si le cas se présentait, el enfin une fiancée de vingt-neuf ans et huit mois peut se permettre d'affronter les séductions d'un viveur très fat, très joueur, un peu jockey,

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un peu maître d'armes, et très ivrogne, car voilà le portrait peu flatté de ton convive... »

— «Tu mas justement coupé la parole quand j'allais te dire que cette légende-là ne ressemble pas plus au véritable Casai que le Napoléon III des Châtiments à notre pauvre empereur... Fat ? Est-ce sa faute s'il est tombé sur trois ou quatre folles qui l'ont affiché ? Tu as beau rire. Oui, qui l'ont affiché!.... Ce dont je suis sûre, moi, qui me pique d'être une très honnête femme, c'est que jamais, entends-tu, jamais il ne m'a dit un mot qu'il ne devait pas me dire. Et intelligent, intéressant, tout plein des souvenirs de ses grands voyages! L'Orient, les Indes, la Chine, le Japon, il a couru le monde entier. Viveur ? .loueur? Il était un peu plus riche que ces messieurs, il a eu plus de chevaux, perdu plus d'argent. Voilà bien de quoi s'indigner. C'est possible qu'il ait la manie de l'escrime. Mais il n'en parle pas. el je n'ai jamais entendu raconter qu'il ait abusé de sa force à l'épée. C'est possible aussi qu'il boive, mais il a eu le bon goût de venir toujours chez moi parfaitement maître de lui... Sais-tu ce que c'est que ce garçon ? Un enfant gâté à qui la vie a été trop facile, mais qui a gardé un tas de charmantes qualités. Et beau avec cela! Mais tu l'as vu ?... »

— « Je crois qu'on me l'a montré une fois à l'Opéra, » dit Juliette, « un grand, avec des cheveux noirs et une barbe blonde. »

— « Il y a longtemps alors, » reprit Gabrielle. « 11 ne porte plus que la moustache. Comme c'est drôle, la vie de Paris ! Vous avez dû vous rencontrer cent foi^.

— «Je sors si peu, » dit Juliette, « et d'ailleurs, avec mes distractions, je ne reconnais jamais personne. »

— « Enfin, sortiras-tu ce soir pour venir voir le beau Casai, oui ou non ?

— « Oui. Mais comme tu en parles ! Comme tu te montes ! Si je ne te connaissais pas ?... »

— «Que veux-tu? J'ai du sang de bataille dans les veines, et l'horreur des injustices du monde... Et puis ne va pas me dénoncer à Poyanne ? »

— «Ali! encore Poyanne, » fil Juliette eu haussant ses fines épaules.

— «Mais oui, » reprit la comtesse en secouant la tête. « Quand il n'est pas là, tout va bien. Et puis, il te parle, et j'ai toujours remarqué comme un mot de lui t'influence. Mais on outre... Cette fois, c'est la voiture... »

Entendez-vous d'ici le papotage de l'adieu cpii répète celui de l'arrivée, aussitôt que le domestique annonce en effet que la voiture de la comtesse est avancée, les « déjà », les « mais tu ne fais que d'arriver», les « à ce soir, ma douce », et puis des baisers, et puis des rires autour du nom de Casai prononcé de nouveau, et puis le silence à peine souligné par le va-et-vient de la pendule et le craquement du l'eu, quand Mme de Caudale est partie? Juliette, restée seule, s'assit à sa table et, après avoir déchiré le petit billet destiné à Miraut, elle prit dans le casier à enveloppes une dépêche bleue pour un nouveau billet qui devait être plus difficile à écrire, car elle tourna et retourna longtemps le porte-plume entre ses doigts minces, tout en regardant le jardin, maintenant plus mélancolique sous le ciel foncé joliment. .

Quand Juliette, une demi-heure plus tard, lit arrêter sa voiture devant le bureau de poste de la rue Montaigne, pour glisser elle-même sa dépêche dans la boite, elle ne soupçonnait pas plus ce que signifiait, au fond, tout au fond, sa gracieuse prose, que Mmc de Caudale ne soupçonnait la funeste importance que son invitation improvisée allait prendre dans l'existence de sa plus chère amie.

La Terre promise.

Ce roman attaque l'une des questions les plus émouvantes et les plus passionnantes qui puissent se dresser in face de l'Humanité, la question du Droit de l'enfant dans notre société, et cherche dans quelle mesure, dans quelles proportions ce droit doit primer tous les autres

droits, (lest dans les conditions les plus défavorables à l'exercice de ce droit que l'écrivain a choisi le sujet de son étude, comme pour en doubler la difficulté ; cela lui a permis d'en l'aire i essor tir avec un talent d'autant plus rare, une maîtrise d'autant plus haute, les lois sentimenlales et sociales.

Cette Terre promise est le mariage avec Henriette Scilly, une jeune lille d'une admirable pureté, d'une honnêteté profonde et d'une foi exaltée, mariage rêvé par Francis N'ayrac, un jeune homme qui est accueilli non seulement avec plaisir, mais avec un véritable et chaste amour, cl dont les fiançailles sont chose faite dès le commencement du livre. C'est alors que surgira le sombre drame du passé ijui, étalant son ombre entre sa fiancée et lui, le rejettera I m nu- toujours loin de cette Terre promise qu'il n'aura fait qu'entrevoir, et que le droit de l'enfant, en lui dictant son devoir, accaparera tout son être.

Les scènes tendres, tragiques et passionnées se succèdent dans cette œuvre ; mais nous y cueillerons, pour en faire un frais et délicat bouquet, tout ce qui a trait à l'en ani. la petite Adèle Raffraye, inconscient pivot du drame qui -agite autour d'elle et à cause d'elle.

D'abord la première rencontre des dames Scilh, la comtesse Louise Scilly et sa fille Henriette, avec la petite lille. dont la mère, Pauline Raffraye, mortellement atteinte, esl venue chercher une improbable guérison à Palerme, sous le beau ciel de Sicile; la mère et la fille racontent à Francis Nayrac dans quelles conditions elles on! \u Adèle.

LA PETITE ADELE.

« Vous nous trouvez un peu remuées, » dit M me Scilly après les premiers mots, « Henriette surtout... \ous venons d'assister à une toute petite scène, mais si mélancolique... »

— « Vous êtes donc sorties ? » répondit Francis on se forçant à un ton de gentil, de gai reproche, cl s'adres- •-iiiit à Henriette : — « Est-ce bien raisonnable avec les dispositions que vous aviez à la migraine '.'... Aussitôt que je ne suis pas là... »

— « Ne me grondez pas,» interrompit mutinement la jeune fille, « maman avait beaucoup écrit. Vous ne rentriez pas. J'étais mieux. Nous sommes descendues prendre l'air dans le jardin de l'hôtel... Entre parenthèses, vous savez que nous sommes très injustes pour ee jardin... »

— « Le îennisme le gâte, » dit le jeune homme, « et la chapelle anglaise et les demoiselles qui sont toujours là, en train de laver une aquarelle d'après le groupe d'eucalyptus, le bouquet de bambous, l'allée de palmiers et le tempiello (1) renouvelé des Grecs, comme le jeu de l'oie. »

— «Justement, » reprit Henriette, « il n'y avait pas un visiteur ce matin, excepté sur un des bancs, vous savez, dans le coin au fond, près de la serre, une petite fille avec sa bonne... Je me souviens que vous n'aimez pas ce joli nom d'ange, dont toutes les mamans abusent... Mais il n'y a pas d'autre mot pour cette enfant, si fine, si délicate... Neuf ou dix ans peut-être et de longues boucles blondes, de ce blond à reflets sombres que vos ennemis les Anglais appellent, aubiirn. Je l'ai reconnue, à ces cheveux, pour cette petite fille que j'avais vue l'autre jour, dans ce même jardin... Je l'avais prise, vous vous rappelez, pour la fille de cette daine malade à qui elle donnait la main cette fois-là, et cette dame elle-même pour notre nouvelle voisine d'en haut. Il paraît que je ne m'étais pas trompée... Mais cette fois j'ai pu voir son visage. Vous n'imaginez pas l'adorable créature, et frêle, menue, gracieuse, et des yeux d'un brun doux, tout grands ouverts dans un teint de la couleur de vos roses... » Et elle montra des roses blondes, à peine rosées, avec une nuance d'un jaune délirai et comme souffrant au pli des pétales, dont Francis tenait une touffe à la main. Il les avail prises au marchand de fleurs établi en plein vent, à l'angle de la place, un peu par habitude et beaucoup

I Petit temple.

sans doute afin de se ménager une phrase d'entrée.

— « Mais, » insistait Henriette, « vous comprendrez d'un mot l'intérêt particulier qu'elle m'a inspiré tout de suite. Elle ressemble d'une manière frappante à cet idéal portrail de votre sœur à dix ans que nous aimons tant... N'est-il pas vrai, mère ?... »

— « Il y a un air, <> dit Mmc Scilly, « réellement un air... Mais je ne suis pas hantée comme toi du démon des ressemblances, et puis ces petits êtres trop nerveux, trop sensibles, possèdent Ions celte même grâce... »

— « Non, non, » reprit Henriette, « c'est mieux qu'un air... Je suis sûre que Francis aura mon impression de celle ressemblance, lorsqu'il verra l'enfant... Cela aurait suffi, n'est-ce pas, pour que je la regardasse autrement que les antres petites tilles. Mais devinez à quel jeu elle jouait ?... Elle avait entre les bras une poupée presque aussi grande qu'elle, et. elle l'enveloppait de couvertures et de châles pour la conduire à la promenade. Elle lui parlait en l'empaquetant, et c'était un tendre babil de conseils sans fin. Elle plaignait celle poupée d'être malade, bien malade. Elle lui rappelait que les médecins l'avaient envoyée en Sicile pour se guérir, que c'était bien loin et qu'il fallait profiter du inoins de ce voyage, se garder un vent et surtout du coucher (\u soleil. Elle la grondait d'être restée la veille trop tard dehors, qu'elle avait lonssé toute la nuit cl qu'Annette avait dû se lever. — Annette, c'est le nom de sa bonne... — Enfin, toutes les recommandations, presque avec des termes techniques, qu'elle entend certainement les docteurs faire à sa mère... Cela nous a touchées plus (pie je ne peux vous dire, inaman et moi, celle petite que de pareilles images poursuivent jusque

dans ses jeux, et elle mettait à ces soins envers sa grande fille, connue elle l'appelait, une véritable passion... J'ai eu tant de pi I ié pour celle pauvre en fan I que j'ai voulu lui parler. Nous nous sommes approchées,

s;ims qu'elle prit garde à nous, et j'ai essayé de caresser

les beaux anneaux de ses boucles fauves. Elle s'esl

retournée toute rouge. Un éclair de petite biche farouche a brillé dans ses yeux. l'Ile a serré sa poupée avec emportement, et elle s'est précipitée dans les jupes de la vieille femme de chambre qui demeurait toute confuse devant l'aversion que l'enfant nous montrait. « Elle est si sauvage, » répétait-elle, et comme j'insistais: « Comment vous appelez-vous, mademoiselle? » — «Réponds donc, » disait la bonne, « M1,e Adèle Raffraye, » et désespérée de ce que la petite enfant cachait davantage sa figure, avec cet on indéfini, cher aux gens du peuple et qu'emploie aussi notre vieille Marguerite: «C'est qu'on est si peu habitué à voir du inonde. On a passé tant d'années à la campagne. On est pourtant bien gentille quand on veut... » Moi, qui ai la prétention d'apprivoiser tout de suite tous les enfants et tons les chiens, » continua Henriette en riant, « vous devinez si j'ai été humiliée de cet échec. Et il a fallu partir sans avoir revu les jolis yeux fâchés d'Adèle... » Puis, avec un nouveau passage d'émotion dans sa voix : « Ne trouvez-vous pas cela bien mélancolique tout de même, cette petite fille qui joue à la poupée malade, malade de la maladie qui la rendra orpheline elle-même demain, dans huit jours, dans quelques mois?... »

Henriette l'avait racontée, cette enfantine histoire, avec une visible sincérité d'attendrissement. Elle en avait senti, créé peut-être la poésie par ce tour d'esprit romanesque qui était en elle, toujours disposé à dégager un charme et une grâce des petits tableaux que présente la vie quotidienne. C'est une faculté d'artiste, cette magie d'interprétation, que certaines femmes possèdent par le cœur, comme les écrivains ou les peintres hi possèdent par le cerveau. Celles qui sont simples, et c'était le cas d'Henriette, cachent d'habitude leurs impressions de cet ordre avec une pudeur infinie. La chère et craintive créature avait tant aimé Francis de ce qu'il ne riail jamais de ces confidences, comme faisait quelquefois la comtesse, et elle était trop habituée à le voir indulgent pour elle, ému souvent avec elle,

pour être étonnée que ce récit le touchât, lui nu — i. vivement. Il en demeurait saisi en el'fet, sans trouver d'autres mots à répéter que : « Pauvre petite!... Pauvre petite !... »

— « N'est-ce pas, » répéta-t-elle, « que c'est une chose qui navre?... »

— «Oui, qui navre,» répondit-il, et ce mol élail pour lui trop cruellement vrai.

Francis Nayrac n'a plus qu'un désir, voir lui-même celle enfant ; il l'aperçoit à l'endroit même où Mme Scilly et sa fille l'avaient rencontrée, dans le jardin deYHûtel Continental où ils habitent tous.

FRANCIS ET ADELE.

Francis s'arrêta immobile, halluciné, avec un saisissement de tout son être, tel qu'il n'en avait jamais éprouvé, tel qu'il ne devait jamais en éprouver de semblable. Parmi les spectateurs disséminés autour de cette flegmatique partie de paume, il venait de reconnaître l'enfant qu'il cherchait.

De la reconnaître, et il ne l'avait jamais vue ! Mais Henriette avait eu trop raison, plus raison qu'elle ne le savait elle-même. Il avait devant lui, ressuscitée et vivante, sa sœur Julie, tel que le portrait effacé la lui représentait, telle surtout qu'il la gardai! dans les visions de sou souvenir. Adèle Raffraye — car il n'hésita pas une seconde sur l'identité de la petite fille - se tenait debout, appuyée contre le tronc d'un grand eucalyptus tout décortiqué, aux feuilles longues et comme vernissées. Auprès d'elle, sa poupée — la poupée malade était assise sur une chaise el montrait de grosses joues donl les vives couleurs contrastaient comiquement avec les divers fichus qui enveloppaient sa poitrine de porcelaine. Sur une autre chaise, une bonne âgée, An net te suis doute, travaillait à tri-

coter un bas, et l'acier des aiguilles miroitait entre les mailles de laine bleue sans que les paupières baissées de la patiente ouvrière se relevassent. La petite fille, entièrement absorbée par le spectacle du jeu nouveau pour elle, se tenait comme en extase. Le mouvement de sa tête curieuse accompagnait le mouvement des balles, d'une manière presque aussi exacte que les noms de nombre prononcés par les joueurs. Placé comme il était lui-même, à l'angle opposé du parallélogramme dessiné par le champ de tennis, Francis ne perdait pas un seul de ses clignements de paupières. Ses souples cheveux blonds à reflets bruns — les cheveux de Julie enfant — déroulaient une nappe ondulée que le vent faisait frissonner sur ses épaules trop minces. Mais la fragilité de tout un pauvre corps trop nerveux ne se devinait-elle pas sous la robe de laine d'une nuance gros bleu, qui laissait voir des jambes trop fines dans leurs bas de soie noire? Un col de dentelle isolait le cou trop mince aussi, et le bord d'un large chapeau de feutre de la couleur de la robe incitait une ombre sur le visage aux traits menus, qu'éclairaient deux yeux bruns très grands, de ces yeux où se lit trop d'âme, un éveil trop précoce de la vie intérieure. Francis regardait tous ces détails avec la fixité dévorante et épouvantée d'un homme qui semble ne pas croire, qui ne croit pas à la réalité de ce qu'il voit. Ce ciel bleu, ce jardin vert, ces gens assemblés n'étaient qu'un décor où la petite fille lui apparaissait, si étrangement pareille à l'autre, à sa douce morte, que dans le premier frisson de sa surprise, tout préparé qu'il y fût par la phrase d'Henriette, il n'aurait pas su marquer une différence entre elles. La bouche entr'ouverte d'Adèle avait dans son joli dessin le môme gracieux défaut que celle de Julie, une lèvre d'en haut un peu courte el qui découvrait à demi l'émail mouillé des dents. La coupe de la joue un peu longue au contraire et celle du menton rappelaient aussi Julie avec une identité fantastique. C'était tout

de même, à l'étudier de plus près, une autre créature, une Julie plus fragile, plus délicate encore. Dieu ! Comme elle était fragile, la fdle vraiment de l'angoisse et du deuil, l'enfant portée pendant de longs mois par une mère qui se ronge le cœur de chagrin, de haine, de remords, et qui veut vivre cependant pour l'être qu'elle a senti remuer on elle ! Elle flottait, cette flamme fiévreuse d'une vie obstinée et volontaire, autour de ce jeune visage trop pâle mais déjà si expressif de ces prunelles trop brillantes, où passait une intense curiosité à ce moment, et elles ne se doutaient pas qu'en cessant de suivre le vol des balles, elles auraient rencontré d'autres prunelles noyées de pitié, d'étonnemenl, de défiance, de tendresse, de tout ce qu'un cœur d'homme peut mettre dans le regard par lequel il a l'évidence, la révélation de son sang.

Combien de temps dura celte contemplation d'une souveraine puissance d'envahissement? Quelques minutes à peine, comme Francis put s'en convaincre lorsqu'elle eut été interrompue. Mais, au lieu de ces quelques minutes, il fût demeuré là une heure entière qu'il ne s'en serait pas aperçu davantage, tant la sensation de cette terrassante ressemblance avait tout aboli en lui.

A l'occasion du Christmas, le patron de l'hôtel a fait dresser un arbre de Noël dans le salon et, tous les pensionnaires y étant conviés, la comtesse Scilly, sa fille et Francis Nayrac viennent occuper leurs sièges qui ont été placés près de celui d'Adèle Raffraye, déjà installée avec sa bonne.

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