AUTOUR D'UN ARBRE DE NOËL
Le bruit que venaient de faire les nouveaux arrivés en s'installant n'avait pu détacher la petite Adèle du tableau merveilleux que formait pour sa jeune imagination l'arbre de Noël, avec les centaines de globes coloriés qui brillaient sur ses branches sombres et le
ROMANS. 7o
groupe des Napolitains assis par terre. Les bonnets rayés des hommes, leurs ceintures rouges, jaunes et bleues, la fantaisie de leur accoutrement théâtral, la singularité de leurs instruments de musique, la coiffure des femmes, leurs énormes épingles de métal et leurs jupes de velours éclatant, tous ces détails d'un si conventionnel exotisme la ravissaient au même degré que sa bonne; et toutes les deux formaient à leur insu un tableau bien plus charmant encore, l'une, pauvre face ridée d'humble servante, l'autre, jeune et tendre visage si neuf à la vie. Une naïve extase les transportait qui eut pour la petite fille son soudain réveil et très pénible. A une minute, en effet, elle regarda autour d'elle, et de voir occupés les fauteuils qu'elle croyait vides, sans qu'elle eût entendu personne venir, lui causa un sursaut presque convulsif de timidité. Elle rougit et brusquement, involontairement, elle se retira vers sa bonne avec le geste de petit animal farouche qui lui était familier. Dans ces instants-là, elle penchait sa jolie tête, ses grands yeux bruns exprimaient une crainte anxieuse sous leurs sourcils froncés. Il y avait dans ce recul hostile de son front un peu de la grâce sa vage d'une antilope cpii va se défendre, et, devant cette défiance instinctive, Mlle Scilly, qui venait de faire à la vieille Annette un geste complaisant de demi-reconnaissance, se tourna vers Francis Nayrac pour lui dire:
— « Mais c'est ma petite amie de l'autre matin, vous savez, celle qui jouait si gentiment à la poupée malade... Regardez-la, sans trop en avoir l'air, pour ne pas la déconcerter tout à fait, et dites si elle ne ressemble pas au portrait de votre sœur enfant, d'une ressemblance surprenante?... Plus encore aujourd'hui qu'elle n'a pas de chapeau... »
— » Surprenante... » répéta Francis d'une voix altérée, trrésistiblemenl il avait tourné la tète du côté de la petite fille. Hélas! Tant qu'il y aura des êtres qui aiment, quelle sagesse pourra prévaloir en eux contre
ce besoin du regard, dont le plus tendre des poètes a fait le crime inexpiable de son Orphée? « Il se retourna, » dit ce plaintif Virgile, « le cœur vaincu... » el c'est le cœur vaincu, lui aussi, que Francis jeta les yeux sur reniant. L'émotion qui l'avait saisi dès l'entrée en constatant à quelle place dangereuse il allait p;isser la soirée eût dû paraître très étrange à ses deux compagnes. Mais Henriette et sa mère avaient été ellesmêmes comme étourdies dans ce premier moment par le brouhaha des conversations, l'éclat des lumières, le pittoresque aussi de celle salle de spectacle improvisée. .Maintenant que Mlle Scilly pouvait remarquer le trouble extraordinaire de son iiancé, il était trop naturel qu'elle l'expliquât par le souvenir de la chère niorle. Et c'était bien vrai que ce souvenir le bouleversai! de nouveau, tandis qu'il se laissait aller à cette douloureuse volupté de contemplation qu'il s'était si scrupuleusement interdite. Posée devant lui en profil perdu, la petite fille lui montrait la silhouette de son lin visage comme encadrée dans les annelures d'or de ses cheveux. Elle était vêtue de blanc. Une étroite fraise de simple mousseline serrait son cou fragile et faisait encore ressortir la nuance si particulièrement délicate de ce teint qu'Henriette avait comparé le premier jour à la pâleur dorée de l'intérieur d'une rose blonde. Ce teint souffrant s'harmonisait d'une manière attendrissante avec l'expression rêveuse, presque amère, de la bouche au repos. Il semblait, lorsque le rire n'animait pas ces lèvres si fraîches, qu'une inconsciente mélancolie sommeillait dans ce petit être. III pourtant, avec cette profondeur quelquefois inquiétante de son regard, Adèle avait bien son âge, celle facilité à vibrer gaiement au moindre plaisir, cette joie de vivre, irréfléchie, spontanée, presque animale. Car les musiciens napolitains n'eurent pas plutôt commencé de jouer el de clianler, s'accompagnant, celui-ci du violon, cel autre de la mandoline, un troisième des
castagnettes; un quatrième dansant, un cinquième
ROMANS. "il
grimaçant; — les joues de la petite commencèrent, elles aussi, de se roser, ses prunelles de briller, sa bouche de sourire, tout sou être de frémir, de se transformer. A mesure qu'elle s'abandonnait de la sorte au passage de ses impressions, et que les faces diverses de sa jeune nature se révélaient en se succédant, Francis constatait davantage encore quelle analogie d'àmc aussi bien que de visage unissait sa sœur curant à celte petite. Cette ressemblance aboutissait à une espèce d'identité, grâce au mirage du souvenir, et voici qu'il subissait de nouveau ce sentiment qui l'avait envahi dans le jardin, d'une apparition à demi fantastique. Le fantôme de la morte, avec laquelle il avait joué doucement dans des soirs de Noël très lointains, lui revenait, pour se mêler, pour se juxtaposer à la forme vivante de la frêle et jolie créature qu'il continuait de contempler, qu'il étreignait du regard comme il eût voulu l'étreindre de ses bras. Mais entre elle et lui, entre cette étreinte et ce corps, il y avait matériellement, à cette seconde, une autre personne, — symbole, exact jusqu'à la torture, de sa destinée actuelle. Ce qu'il aimaitle plus au monde était là auprès de lui, incarné dans deux têtes passionnément chéries. One ne pouvait-il les pencher l'une vers l'autre, donner ces deux existences l'une à l'autre, unir ces deux cœurs, faire de Tune la fille de l'autre, et les aimer plus en les aimant ensemble de ce qu'elles s'aimeraient entre elles! Rêve insensé, à la fois si naïf et si coupable dans sa folie, qui avait déjà traversé son esprit en démence !... Il en fut hanté dans ce snloii de fête avec une intensité accrue par son effort de ces dernières semaines, au point d'oublier où il se trouvait, quelle surveillance inquiète il avait à redouter, enfin qu'il était un fiancé assis entre sa fiancée et la mère de cette liancée, et ce lui fut comme un réveil d'entendre la voix d'Henriette lui dire tout bas, tandis que ce pur visage de vierge où il avait si longtemps lu l'espérance d'une vie nouvelle se tournait vers lui: — « Je vois bien que vous souffrez. Cette petite fille
vous rappelle trop votre pauvre sœur. Voulez-vous que nous nous en allions ? »
— « Non, » répondit-il en se forçant à un sourire, « c'est déjà fini. Vous savez, c'est toujours une plaie un peu malade que ce souvenir... »
La fête terminée, Adèle remonte dans la chambre de sa mère pour lui faire partager ses impressions et sa joie.