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LE LAC DE PORTO

La porte s'était refermée. Alba Sténo était de nouveau seule. Une demi-heure après, quand le valet de pied vint lui demander les ordres au sujet de la voiture que la comtesse avait renvoyée, suivant sa promesse, il la trouva immobile, debout à la fenêtre, où elle s'était accoudée pour voir partir Dorsenne. Là elle avait été reprise par la tentation du suicide. Elle avait de nouveau senti avec une force irrésistible la magnifique attirance de la mort. La vie lui était apparue, une fois de plus, comme quelque chose de trop vil, de trop inutile, de trop insupportable pour l'accepter davantage. Elle ne pourrait plus désormais embrasser sa mère sans un frisson d'horreur. De ses deux amies, l'une était pour toujours séparée d'elle, l'autre aussi misérable qu'elle. Elle venait d'éprouver celte impression si dure que l'homme sur lequel elle avait reposé sa dernière et folle espérance n'avait pas de cœur, du moins qu'il n'en avait pas pour elle. Ce qu'elle avait lu dans le diabolique esprit de Lydia achevait de lui rendre la perspective du séjour à Piove si odieux, que d'y penser seulement la paralysait d'horreur. La tendance héréditaire, manifestée par l'impulsion de tout à l'heure, s'était déjà installée dans cette âme, saignante d'une blessure inguérissable, sous la forme d'une volonté raisonnée. C'est le second moment et le plus dangereux dans la marche de cette maladie morale que représente le suicide. Elle procède par accès si aigus quand les circonstances s'accordent avec la prédisposition native. Alba s'était dit, non plus comme tout à l'heure: «Qu'il gérait doux de mourir ! » niais : « Je veux mourir !... » Puis, penchée sur la fenêtre, deux souvenirs s'étaient

offerts à sa pensée : — celui d'une jeune fille de Naples, «m»" de ses compagnes de tennis que Dorsenne appelait la petite Hérodiade, à cause de sa ressemblance avec les figures de Luini, et qui, dans un accès de fièvre chaude, s'était précipitée ainsi d'une fenêtre, ce même hiver. C'était à cinq heures du matin. Le pauvre corps avait été reconnu par des maraîchers. On avait sonné, afin de le couvrir tout de suite, à la porte d'un hôtel du voisinage, si bien que celte créature d'une beauté délicieuse et d'une adorable finesse d'élégance avait eu pour premier linceul une des nappes tachées de la table d'hôte. Alba, qui avait aimé cette enfant de dix-huit ans. se rappela quelles larmes la mère de cette infortunée — une noble et sainte femme, celle-là — avait versées, et comme le détail de cette agonie dans la rue avait ajouté un caractère brutal à cet épisode déjà si terrible. En regard, l'image s'évoqua pour Alba d'une autre amie, une baronne allemande établie en Italie et qui s'était, elle aussi, tuée deux ans auparavant... en s élançant d'une barque dans l'eau d'un petit lac de la campagne Romaine. — le lac de Porto. Elle avait été retrouvée flottante comme une Ophélie, n'ayant subi aucune déformation, endormie sur le lit mouvant de la vague, et des mains pieuses l'avaient emportée sans qu'aucune profanation se lut mêlée pour cette désespérée au charme consolateur de la mort. De semblables images suffisent, quand la folie du suicide envahit tout un être, pour déterminer la nature du moyen qu'il emploiera, surtout lorsque la forme même de ce suicide est connue dessinée à l'avance dans le mystère de son hérédité. Ainsi s'expliquent ces étranges imitations contagieuses qui ont rendu célèbres d'une funèbre célébrité certains endroits, notamment cette guérite du camp de Boulogne que l'empereur dut faire brûler. Plusieurs soldats s'y étaient tués l'un après l'autre. In ensorcellement pareil s'empara de la jeune fille. La voiture était à sa disposition. Par la porte Portese et le long du Tibre, il fallait, avec les fringants chevaux de

la comtesse, une heure et demie pour gagner le petit lac. Elle avait en outre ce prétexte, pour éviter la curiosité des domestiques, qu'une des grandes dames romaines de sa connaissance, la princesse Torlonia, possède une villa isolée sur le bord de cet étang. — Elle monta en hâte mettre un chapeau sur ses cheveux. Et sans écrire un mot d'adieu pour personne, sans même jeter un regard aux objets parmi lesquels elle avait grandi et souffert, — tant elle était déjà la proie du vertige de la tombe, — elle descendit l'escalier en courant, et jetant au cocher le nom de cette villa :

— « Fais vite, » insista-t-elle, « je suis déjà en retard... »

Le lac de Porto n'est, comme l'indique son nom, que le Port de l'ancien Tibre, — relui par lequel l'empereur Trajan avait voulu remplacer Ostie déjà presque comblée au temps d'Auguste par les alluvions. La route qui sort du Transtevere longe le fleuve qui roule, à travers une plaine semée de ruines et bossuée de collines nues, son eau saumàtre, jaune des sables et des boues de l'Apennin. Une fois l'église de Saint-Paul disparue, le désert commence, plus désolé encore que le paysage dans lequel avait eu lieu le double duel de Gorka avec Florent Chapron et Dorsenne, car ici la ligne bleuâtre des monts Albains ne se dresse plus pour enclore de grâce l'immense campagne solitaire. A ce moment de l'année, les troupeaux sont déjà remontés sur les hauteurs à cause de la fièvre qui va régner en maîtresse sur ce sol tout mélangé d'infiltrations marines et comme pourri d'eaux stagnantes, que le plus énergique travail n'a pu encore assainir qu'à moitié. Des bouquets d'eucalyptus de-ci, de-là des groupes de pins parasols au-dessus de quelques murs écroulés, voilà toute la végétation que rencontrait le regard d'Alba Sténo. Mais cet horizon s'accordait trop à la dévastation morale qu'elle portait en elle pour que ce navrement des choses autour de sa dernière prome-

nade no lui fût pas un bienfait. D'ailleurs elle éprouvait, depuis la minute où la voiture avait commencé de rouler, celle sorte de calme étrange, presque de sérénité, dont s'accompagne si souvent le suicide, surtout lorsqu'il est le terme d'une longue maladie d'esprit, d'une de ces mélancolies anxieuses qui, pendant des mois et des mois, nous ont entouré d'un cercle torturant d'idées tîxes. 11 semble que l'âme n'ait, comme le corps, qu'une certaine force de souffrir, et que, cette limite une fois dépassée, elle arrive à une anesthésie momentanée où elle ne peut même plus sentir la vérité des chagrins qui pourtant la décident à mourir. Les divers personnages qui avaient traversé le drame de sa vie pour l'acculer de scène en scène à la résolution tragique vers laquelle l'emportait le trot des deux chevaux apparaissaient, à la mourante comme reculés à une dislance singulière. Que le brutal Lincoln et la perfide Lydia Maitland étaient loin, et loin la loyale Maud Gorka et la pieuse Fanny Hafher! Jusqu'à sa mère el jusqu'à Dorsenne ne lui étaient plus réels, quoique si peu d'heures, presque si peu de minutes, la séparassent de l'instant où elle avait été frappée par eux du coup qui avait consommé son malheur. Ce n'était pas le somnambulisme lucide dont ont parlé quelques criminels, non, mais une détente intime cpii allait jusqu'à la douceur, et qui lui mettait à de certaines secondes, sur ses lèvres enfin moins frémissantes, un sourire d'apaisement ! Cette sensation qu'elle approchait de l'irrévocable paix, du sommeil définitif et où elle ne souffrirai! plus, augmenta quand elle fut descendue de voiture el qu'ayant contourné le jardin de la villa Torlonia, elle se trouva devant le petit lac, si grandiose dans sa petitesse parla sauvagerie de son paysage, et, immobile. étonnée même à ce suprême instant par la magie de cette vision subite, elle s'arrêta parmi les roseaux tout.

fleuris de leurs aigrettes roses, entre les lames tordues de deux aloès, pour regarder cet étang qui al la il devenir

>>a tombe, el elle murmura :

— « Connue c'est beau !... »

La surface du lac se développait, en effet, si parfaitement paisible qu'à peine, par intervalles, une rule lente et silencieuse plissait l'eau noire, comme épaisse, comme lourde, que des joncs envahissaient et sur laquelle de longues feuilles de plantes aquatiques étalaient leur verdure sombre. Et c'était partout autour de la jeune fille une floraison énorme, comme une forêt de ces gigantesques roseaux roses, tandis cpiede l'autre côté les pins d'Italie se profilaient, étageant, aplatissant leurs bouquets noirs sur le ciel d'un bleu d'outremer où le soleil commençait de s'abaisser, car il était drjh plus de cinq heures, et une brume vague floconnait sur le lac, — une brume, non, — une buée, une vapeur de vapeur, de quoi fondre et comme ouater ce que l'eau morte aurait eu de trop métallique. Pas un souffle de vent ne faisait trembler les minces roseaux à travers les tiges desquels montaient les innombrables coassements des rainettes cachées dans les herbes. Quelquefois une de ces bêtes plongeait dans le lac. Le bruit d'une pierre qui tombe à l'eau, un clapotement, le frisson d'une ride plus profonde, — et le miroir du vaste étang reprenait son aspect d'un charme à la fois délicieux et sinistre. A d'autres moments, des corbeaux s'envolaient dans le ciel avec de grands cris. Ils allaient se poser sur une prairie à gauche, vers laquelle se dirigeait une allée bordée de roses, par laquelle Alba était arrivée, et elle avait cueilli machinalement quelques-unes de ces fleurs dont elle avait paré son corsage, par un dernier instinct de jeunesse et de coquetterie môme dans la mort !... Cette fin d'aprèsmidi si pure, ce lac presque fantastiquement immobile, cet horizon tragique avec un je ne sais quel caractère irrémédiable répandu sur toutes choses, — tout dans le mélancolique décor de cette minute suprême s'harmonisait avec les pensées de la jeune fille, et d'une façon si complète, qu'elle en demeura comme ravie. Il y avait dans l'atmosphère humide qui peu à peu la

pénétrait un charme de mortel endormement auquel elle s'abandonna toute songeuse, presque avec une volupté physique, la volonté abolie, buvant par tout son être les effluves fiévreux de cet endroit, un des plus funestes à cette époque et à cette heure de toute cette dangereuse côte, jusqu'à ce qu'un frisson de froid la secoua tout d'un coup sous la mince étoffe de son corsage d'été. Ses épaules se ramassèrent, ses dents se serrèrent, et cette impression de malaise subit fut comme un signal d'agir. Elle reprit une autre allée de rosiers en fleurs pour gagner un point de la berge, nettoyé de végétation, où se dessinait la forme d'une barque. Elle eut tôt fait de la détacher, et, manœuvrant les lourds avirons de ses mains délicates, elle s'avança jusqu'au milieu du lac.

Quand elle fut dans l'endroit qu'elle croyait le plus profond et le plus apte à son dessein, elle cessa de ramer. Là, par un soin enfantin qui la lit sourire ellemême, tant il trahissait d'ordre instinctif et puéril à un si solennel instant, elle rangea son chapeau, son ombrelle et ses gants sur une des planches transversales du bateau. Elle avait, pour remuer les lourds avirons, fait un grand effort, en sorte qu'elle se trouvait tout en nage. Un second frisson la saisit, comme elle disposait ces menus objets, si aigu, si glacé, si profond cette fois, qu'elle s'arrêta de son geste. Elle demeura immobile à rêver indéfiniment, les yeux fixés sur l'eau dont les ondulations frémissaient, de plus en plus amorties et lentes, autour de la barque. Au dernier moment elle se sentait revenir au cœur, non pas l'amo r de la vie, mais la tendresse pour sa mère. Tout le détail des menus événements qui allaient suivre son suicide se poignait maintenant devant sa pensée. Elle se voyait s' élançant dans cette eau profonde qui se refermerait sur sa tête. Tout serait fini pour sa souffrance à elle, mais pour Mmo Sténo?... Elle voyait le cocher s'inquiétant de son absence, sonnant à la porte de la villa Tor-

lonia, les domestiques en quête. Le bateau détaché

raconterait assez où il fallait la chercher el son action. La comtesse saurait qu'elle s'était tuée ? Elle voudrait savoir aussi la cause de cette fin désespérée. La terrible physionomie de Lydia Maitland apparut à la jeune tille. Elle comprit que cette femme haïssait trop son ennemie pour ne pas l'éclairer sur les affreuses circonstances qui avaient précédé ce suicide. Le cri si simple et d'une signification si effrayante, tant il avait été glapi d'un accent féroce : « Vous l'avez fait exprés !... a revint à la mémoire d'Alba. Elle vit sa mère apprenant que sa fille avait tout deviné, tout vu. Elle l'avait tant admirée, cette mère, elle en avait été si gâtée, si caressée! Elle la chérissait tant encore! De même qu'elle n'avait pu supporter l'idée de continuer à vivre dans l'intimité des Maitland, après ce qu'elle avait regardé de ses yeux à travers le judas du panneau vitré, elle ne put supporter non plus de seulement penser au poids (le remords que son suicide ainsi commenté mettrait sur la conscience de cette mère adorée... Le souvenir de Dorsenne lui revint au même instant, et l'idée de ce que le jeune homme sentirait lui aussi à la nouvelle de ce suicide, qui avait succédé si vite à leur entretien. Il s'en croirait seul responsable et ce ne serait pas juste !... — Alors, comme un troisième frisson de froid l'avait parcourue des pieds à la tête, Alba se prit à penser qu'elle avait là une autre chance, et aussi certaine, de mourir sans que personne au monde pût soupçonner que sa mort fût volontaire. Elle se rappela qu'elle se trouvait dans un des coins le plus Redoutés de la campagne Romaine. Qu'elle avait déjà connu de personnes enlevées en quelques jours parla fièvre pernicieuse contractée ainsi à des endroits Semblables, à cette heure et dans cette saison, notamment un de ses amis préférés, un îles Bonaparte établis m Rome, emporté si vile pour être venu chasser ici tout m sueur! Si elle essayait, elle, de prendre exprès ce même mal '.'... Et voici qu'elle rama de nouveau pour

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s'échauffer davantage. Puis quand elle sentit son front moite de ce second effort, elle défit sa jaquette et sa chemisette, elle mit à nu son cou, sa jeune poitrine, sa gorge virginale, et elle s'étendit sur le bateau, laissant l'air humide l'envelopper, la baigner, la glacer, implorant l'entrée dans son sang du germe funeste et libérateur, possédée d'un enivrement à la fois et d'un alanguissement. Combien de temps demeura-t-elle ainsi, à demi évanouie, comme pâmée dans cette atmosphère de plus en plus chargée de miasmes à mesure que le soleil tombait? La fuite des minutes n'était marquée pour elle que par la sensation de plus en plus répétée du frisson qui se changeait en un froid intense, et elle sentait avec un obscur et douloureux délire que son vœu était exaucé et que la terrible fièvre s'insinuait en elle. Un cri qu'elle entendit la fit se relever toute glacée et reprendre les rames. C'était le cocher qui, ne la voyant pas revenir, était descendu de la voiture, et il hélait la barque à tout hasard. Lorsqu'elle descendit sur la berge et qu'il la vit si pâle, cet homme, qui était au service de la comtesse depuis des années, ne put s'empêcher de lui dire avec la familiarité d'un serviteur italien :

— « Vous avez pris froid, mademoiselle, et cet endroit-ci est tellement malsain... »

« En effet, » répondit-elle, « j'ai eu un petit frisson... Ce ne sera rien. Rentrons vite. Surtout ne raconte pas que je suis montée en barque. Tu me ferais trop gronder... »

Alba Sténo est morte de la fièvre qu'elle a volontairement gagnée ; c'est le sujet de la suprême conversation de Julien Dorsenne et du marquis de Montfanon, dans les jardins du Vatican; tous deux se demandent s'ils n'ont pas une part de responsabilité dans cette mort.

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