UN DILETTANTE ET UN CHOYANT
Car enfin vous êtes né en Bourgogne, vous, monsieur de Montfanon, d'une vieille famille de Bourgogne, apparenté à toute la noblesse de Bourgogne, ayant un château en Bourgogne et des vignes en Bourgogne, — ce dont je vous félicite... — Et vous voici établi à Rome depuis tantôt vingt-quatre ans, autant dire dans ce Cosmopolis que vous maudissez... »
— « D'abord, » répliqua le vieux soldat du pape, en montrant son bras mutilé, « je pourrais vous dire que je ue compte plus. Je ne vis pas, moi, j'achève de mourir... Et puis. » son visage s'exalta de nouveau elle fond vraiment rare de relie intelligence étroite, aveugle souvent mais très haute, apparu! tout d'un coup, « et puis, ma Home à moi, monsieur, n'a" rien de commun avec celle de M. Hafner ni avec la vôtre, puisque vous venez, parai t-il, y poursuivre des études comparées de tératologie morale. Bonne pour moi ce n'est pas Cosmopolis connue vous «lit es, c'est Melropolis, c'est la ville mère. \ ons oubliez que je suis catholique comme je respire,
et je suis chez moi ici, dans ma patrie d'àme. J'y suis encore parce que je suis monarchiste, parce que je crois à la vieille France comme vous croyez au inonde moderne, et je la sers, ma vieille France, à ma façon qui n'est pas bien efficace, mais c'en estime tout de même. Celte place d'administrateur de Saint-Louis, que j'ai acceptée de Corcelle, c'est ma faction à moi, et je la monte comme autrefois en guerre, le mieux que je peux... Ah ! celte vieille France, comme on sent sa grandeur ici et quelle part elle avait su se tailler dans la chrétienté!... C'est cette corde-là que je voudrais entendre vibrer dans un écrivain éloquent comme vous et non pas ce paradoxe toujours et toujours ce sophisme. Mais qu'est-ce que cela vous fait, à vous autres qui datez d'hier et qui vous en vantez, » insista-t-il presque douloureusement. qu'il tienne des siècles de votre histoire dans les moindres coins de cette ville? Est-ce que le cœur vous bat de voir sur la façade de cette église de Saint-Louis la salamandre de François Ier et les lis? Est-ce que vous savez seulement pourquoi cette rue Borgognona s'appelle ainsi et qu'il y a là à deux pas Saint-Claude des Bourguignons, notre église? Avez-vous visité, vous qui êtes des Vosges, celle de votre province, Saint-Nicolas des Lorrains? Et Saint-Yves «les Bretons, le connaissez-vous?... .Mais, » cette fois son accent redevint gai, « vous vous êtes payé ma tète, comme vous dites dans votre abominable argot de boulevardier, en me faisant charger à fond ce scélérat de Hafner. Je vous l'ai tendue sans la marchander, puisque je viens de vous parler, comme je sens, avec tout mon cœur, quand il ne s'agit pour vous que d'un badinage... Vous allez en être puni, car je ne vous lâche plus... Je vous y emmène, dans cette France d'autrefois. Vous déjeunerez avec moi, à midi, et d'ici là nous aurons fait le tour de ces églises que je viens de nommer. Pendant cette heure, nous vivrons à cent cinquante ans en arrière, dans ce monde où il n'y avait ni cosmopolites, ni dilettantes, ni gentilshommes de coulisse non plus. — C'était le vieux
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monde, mais il était robuste, et la prouve c'est qu'il a vieilli, c'est-à-dire duré, au lieu que votre société issue de la Révolution, regarde/, où elle en est après cenl ans. en France, en Italie, en Angleterre, bientôt, grâce à ce détestable Gladstone dont l'orgueil l'ait un nouveau Nabuchodonosor... Elle est connue la Russie, cette société, d'après le seul beau mol. de l'obscène Diderot, pourrie avant d'être mûre !... Allons, venez-vous? »
— « Ce ne serait pas île refus, » répondit l'écrivain, « car vous vous trompez en croyant que je ne l'aime pas, votre vieille France, ce qui ne m'empêche pas de goûter beaucoup la nouvelle. On aime bien le bordeaux et le Champagne à la l'ois. Mais je ne suis pas libre. Je dois visiter ce matin l'exposition du palais Caslagna... »
— « Vous ne ferez pas cela, » s'écria le fougueux Mpntfanon dont le rude visage exprima derechef une de ces contrariétés qu'il soulageait par des tirades passionnées quand il était avec quelqu'un qu'il aimait comme il aimait Dorsenne. « Vous ne seriez pas allé voir assassiner le roi en 93, que diable? Et c'est presque aussi tragique, cette mise à l'encan de la vieille demeure du pape Urbain VII, le successeur de Sixte-Ouint !... C'est le commencement de l'agonie de celte autre très grande chose qui fut la noblesse romaine... Je sais. Je sais. Ils ont tout mérité puisqu'ils ne se sont pas fait tuer jusqu'au dernier sur les marches du Vatican quand les Italiens ont pris la ville. Nous l'eussions fait, nous qui n'avions pas de papes parmi nos grands-oncles, si nous n'eussions été occupés à nous battre ailleurs... Ce n'en est pas moins une pitié que de voir le marteau des commissaires-priseurs levé sur un palais où il tient des siècles d'histoire. Joui' de ma vie! Si j'étais né prince d'Ardea, si j'avais hérité le sang, la maison, les titres des dastagna et qu'il me fallût penser (pu1 je ne laisserai rien après moi de ce qu'avaient amassé mes pères, je vous le jure, Dorsenne, j'en mourrais de douleur. Et si vous songez que ce malheureux garçon est un enfant gâté de vingt-huit ans entouré de flatteurs, sans parents,
sans amis, sans conseillers, qu'il est allé jouer son patrimoine à la Bourse contre des bandits de la loyauté du sieur Hafner, que tous les trésors amassés par cette suite de papes, de cardinaux, d'hommes de guerre, de diplomates, auront servi à enrichir des boursicotiers véreux et d'ignobles brasseurs d'affaires, hé bien, vous trouverez cetle aventure trop lamentable, pour vous y mêler, même comme spectateur... Allons, je vous emmène à Saint-Claude... »
— « Et moi je vous répète que je suis attendu, » répondit Dorsenne en dégageant son bras que son despotique ami avait déjà saisi de la main, « c'est même liés plaisant que je vous aie rencontré sur la route, avant le rendez-vous que j'ai. Moi qui raffole des contrastes,je n'aurai pas non plus perdu ma matinée. Avezvous la patience d'écouter l'énumération des personnes que je m'en vais rejoindre de ce pas? Ce ne sera pas très long, mais ne m'interrompez pas. Vous vous indignerez ensuite, si vous survivez au coup cpie je vous porte... Ah ! vous ne voulez pas cpie j'appelle votre Rome une Cosmopolis, ei que direz-vous de la compagnie avec laquelle je \ isiterai, dans vingt minutes, le vieux palais d'Urbain VII?... Nous aurons votre belle ennemie Fanny Hafner d'abord et son baron de père pour représenter un peu d'Allemagne, un peu d'Autriche, un peu d'Italie et un peu de Hollande. Mais oui. Car il parait que la mère du baron était de Rotterdam. N'interrompez pas. Nous aurons la comtesse Sténo pour représenter Venise, et sa charmante tille Alba pour représenter un petit coin de Russie, car la chronique prétend «pic la comtesse l'a eue de Yerekiew, André, vous savez, celui qui s'est tué à Paris, il y a cinq ou six ans. en se jetant dans la Seine, peu aristocratiquement, du haut du pont de la Concorde? Nous aurons un peintre, le célèbre Lincoln Maitland, pour représenter l'Amérique. Nous aurons la femme de ce peintre, Lydie Maitland. et le frère de cette femme, Florent Chapron, pour représenteruo peu de France, un peu d'Amérique
et un peu d'Afrique. Car leur grand-père était ce fameux colonel Chapron dont il est parlé dans le Mémorial, et qui s'en est allé après 1815 faire le planteur dans l'Alabama... N'interrompez pas, c'est presque fini. Nous aurons pour représenter l'Angleterre, catholique encore et mariée ;ï la Pologne, Mme Gorka, la femme de Boleslas, et enfin Paris sous la forme de votre serviteur. C'est moi maintenant qui vais essayer de vous entraîner, car si vous vouliez vous joindre à notre troupe, vous, le féodal, ce serait complet... Venez-vous?... »
— « C'est pour le coup que vous vous la payeriez, ma pauvre tête grise, n'est-ce pas? répliqua Montfanon. « Et il a du talent, le malheureux, » s'écria-t-il en parlant de Dorsenne comme si ce dernier n'eût pas été là, « et il a écrit dix pages sur Rhodes qui valent du Chateaubriand, et il a reçu de Dieu les plus beaux dons : la poésie, l'esprit, le sens de l'histoire, et voilà dans quelle société il se délecte!... Mais, là, voyons, une fois pour toutes, expliquez-moi le plaisir qu'un homme de votre valeur peut trouver à fréquenter cette bohème internationale plus ou moins dorée, chez laquelle il n'y a pas un être qui soit à sa place, dans sa tradition et dans son milieu. Je ne vous parle plus de ce forban de Hafner et de sa cabotine de fille, puisque vous avez pour elle, tout romancier d'analyse que vous êtes, les yeux de monseigneur Guérillot. Mais cette comtesse Sténo, à quarante ans qu'elle doit avoir, avec cette grande fille à côté d'elle, est-ce qu'elle ne devrait pas se tenir tranquille et vivre dans son palais de Venise, honnêtement, bravement, au lieu de tenir ici cette espèce de salon-passage où défilent tous les rastaquouères d'Europe? Et ce Mailland, pourquoi n'a-t-il pas obéi au seul bon sentiment qu'ait son pays, à celte aversion pour le sang noir qui fait que vous ne trouveriez pas deux de ses compatriotes pour faire ce qu'il a l'ail, pour épouser cette octavonne, avec dix l'ois pins de millions et une demidouzaine de maréchaux de Bonaparte à la clef?
... El eette pauvre Alba Sténo, cette enfant de vingt
ans que l'on promène à travers ces intrigues!... Et ce Florent Chapron, pourquoi ne met-il pas le holà? Je le connais, lui. Il est venu me voir à l'occasion d'un monument qu'il a fait élever à Saint-Louis en souvenir d'un sien cousin. Il respecte les morts, et cela m'avait plu. C'est encore une dupe dans cette sinistre comédie à laquelle vous assistez, vous qui savez tout, sans que le cœur vous lève... »
— « Mais, pardon, pardon, » interrompit Dorsenne, « il ne s'agit pas de cela, homme inhabitahle... Vous allez, vous allez, vous allez, et vous oubliez votre question... Quel plaisir je trouve à cette mosaïque humaine que je vous ai détaillée, je vais vous le dire, cl nous ne parlerons pas morale, si vous voulez bien, quand il s'agit uniquement d'intellect. Je ne me pique pas déjuger la vie, moi, monsieur le ligueur, j'aime à la regarder et à la comprendre, et parmi tous 1rs spectacles qu'elle peu! donner,je n'en connais pas beaucoup de plus suggestifs, de plus particuliers el de plus modernes que celui-ci: vous vous trouvez dans un salon, à une table de dîner, à une partie comme celle où je vais ce matin. Vous êtes avec une dizaine de personnes qui toutes parlent la même langue, sont habillées par les mêmes fournisseurs, on1 lu le même journal le malin, croient avoir les mêmes idées et les mêmes sentiments... Seulement ces personnes sont comme celles que je viens de vous énumérer, des créatures arrivées de points très divers (\u monde et de l'histoire. Vous les éludiez avec tout ce que vous savez de leur origine et de leurs hérédités, et, petit à petit, sous le vernis du cosmopolite vous démêlez la race, l'irrésistible, l'indestructible race !... Sous la maîtresse de maison très élégante, très cultivée et très accueillante qu'est une Mme Sténo, vous découvrez l'héritière des doges, la patricienne du quinzième siècle, avec une physiologie de reine des mers, une énergie dans le désir et une candeur dans l'immoralité incomparables, tandis que chez un Florent Chapron ou chez une Lydia vous découvrez L'esclave
primitif, le noir hypnotisé par le blanc, l'être inaffranchissable qu'ont fabriqué des siècles de servitude, — tandis que chez une Mme Gorka vous reconnaissez sous l'amabilité souriante le fanatisme de vérité qui a fait les Puritains Anglais, — tandis que derrière les raffinements d'artistes d'un Lincoln Maitland vous retrouvez le squatter invinciblement robuste et brutal, — comme dans Boleslas Gorka toute l'irritabilité nerveuse du Slave qui a ruiné la Pologne... Ces linéaments de la race sont à peine visibles dans le civilisé qui parle couramment, trois ou quatre langues, qui a vécu à Paris, à Nice, à Florence, ici, de cette même vie élégante, si banale en apparence, et si monotone. Mais que la passion donne son coup de pouce, que l'homme soit touché bien à fond, et c'est alors des conflits de caractères, et presque d'espèces, d'autant plus étonnants lorsque les gens mis ainsi en face les uns des autres sont venus de plus loin. Ce sont alors des drames qui font tenir dans un angle de salon de véritables batailles de races... Et voilà pourquoi, » conclut-il en riant, <• j'ai passé six mois à Rome sans presque voir de Romains, tout occupé à observer ce petit clan qui vous révolte si fort. C'est le vingtième peut-être que j'étudie ainsi, et j'en étudierai sans doute vingt autres, car étant tous produits par le hasard des rencontres, aucun d'eux ne ressemble à un autre... Ètes-vous plus indulgent pour moi, maintenant que vous vous êtes, vous aussi, payé ma tète, en me faisant disserter sur ce coin de place, comme un héros de roman russe?... Allons. adieu... »
Mont fii non avait eu pour écouter ce petit discours une mine impayable. Dans la solitude pieuse où il achevait de mourir, comme il disait, nul plaisir n'était plus vif pour lui que les discussions d'idées. Mais il y apportait la flamme d'un homme qui sent avec une ardeur extrême, <■! quand il se heurtait au dilettantisme à moitié ironique de Dorsenne, il en restai! déconcerté parfois jusqu'à la souffrance, d'autant plus que l'écrivain
el lui avaient quelques théories communes, notamment uu souci extrême <le l'hérédité et de la race. Mais ils en éprouvaient une émotion si différente que cette coramunauté de doctrine irritait, le vieux gentilhomme autant qu'elle l'attirait. Une espèce de grimace mécontentée crispa sou visage trop expressif. Il fit claquer sa langue avec une mauvaise humeur non dissimulée, el il dil :
— « Une question encore ?... Et le résultat de tout cela, lebul !... Enfin, à quoi toute cette observation vous mène-t-elle ?... »
« A quoi voulez-vous qu'elle me mène ? A comprendre, comme je vous ai dit, » répondit Dorsenne.
— « Et ensuite ? »
— « Il n'y a pas d'ensuite à la pensée, » répondit le jeune homme, « c'est une débauche comme une autre, el c'est la mienne... »
— « Mais parmi ces gens que vous regardez vivre ainsi, » continua Montfanon après un silence, « il y en a pourtant que vous aimez et que vous haïssez, que vous méprisez et que vous estimez ? Vous n'avez pas l'idée qu'avec votre grande intelligence vous avez quelques devoirs envers eux, que vous pouvez les aider à valoir davantage ?... »
— « Ça, » dit Dorsenne, « c'est un autre sujet de discussion , que nous reprendrons un autre jour, car j'ai peur maintenant d'être en retard...
Adieu. »
— « Adieu, » dit le marquis avec un visible regret de se séparer de son interlocuteur. Puis brusquement : «Je ne sais pas pourquoi je vous aime tant, car au fond vous incarnez, vous aussi, un des vices d'esprit qui me l'ail le plus d'horreur, ce dilettantisme, mis à la mode par les disciples de M. Renan et qui est le fond du fond de la décadence. Mais vous en guérirez, j'en ai bon espoir. Vous (des si jeune !... » Puis, redevenu jovial el moqueur: •• Amusez-vous bien dans votre descente de la Courtille. »
Après les plus terribles incidents, Alba Sténo, sachanl <pie Julien Dorsenne, quelle aurait voulu pour mari, ne l'aime pas et va retourner à Paris, ne voit plus pour elle de repos que dans la mort.