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APPARITION

Quand je vous disais ma haine pour ces Cosmopolites qui vous ravissaient alors, je m'exprimais mal. Un vieux soldat n'est pas un philosophe. Ce que je haïssais, ce que je hais en eux, c'est que ces déracinés sont presque toujours des fins de races, les consommateurs d'une hérédité de forces acquises par d'autres, les dilapidateurs d'un bien dont ils abusent sans l'augmenter. Ceux dont ils descendent ont travaillé du vrai travail, celui qui additionne sur une même place l'effort des fils à l'effort des parents. C'est ce travail-là qui fait les familles, et les familles font les pays, puis les races... Vos Cosmopolites, eux, ne fondent rien, ne sèment rien, ne fécondent rien. Ils jouissent... Quand cette jouissance-là s'attaque à la sensation et au sentiment, ce n'est que moitié mal. Mais quand elle s'attaque à la pensée, comme chez vous, comme chez tous les dilettantes de votre école, c'est le grand péché intellectuel, un de ceux dont il est écrit qu'ils ne seront pas pardonnés... Je vous ai bien étudié, allez, à travers mes boutades, et, je peux vous le dire, moi qui prie, j'ai prié pour vous souvent, depuis que je vous ai vraiment connu. Vous vous indigniez tout à l'heure, et vous n'aviez pas tort, contre le mot cynique de cette mère inconsciente sur sa fille morte : « Ne lui cassez pas ses « beaux cils... » Et vous, que faites-vous donc avec l'âme humaine sinon d'en lever continuellement des moulages à reproduire, un peu par vanité d'auteur, pas trop, car vous tenez beaucoup moins à vos succès, il faut vous rendre cette justice, qu'à votre volupté d'intelligence?... Mais cette volupté, c'est pour vous le seul motif, le but unique de votre existence et de toute existence, le terme et l'aboutissement de l'univers entier. Des milliers de générations ont souffert, ont pleuré, ont lutté, se sont exterminées pour la joie de ce petit frisson que vous donne votre pensée. A ce petit

frisson, à ce spasme cérébral que vous procure la compréhension, vous avez sacrifié Alba comme vous sacrifieriez votre meilleur ami, votre mère, votre père, s'ils étaient de ce monde. Le bien et le mal, la douleur et la joie, toul esl matière pour vous à ce jeu de votre esprit que je trouve aussi monstrueux que celui de Néron faisant brûler Rome; à cet abus du don sacré, duquel il vous sera demandé un compte terrible, à vous comme aux illustres corrupteurs, vos aînés. Car de tous les égoïsmes, celui-là est le pire qui dégrade la plus haute îles puissances de l'âme à n'être qu'un outil du plus stérile et. du plus inhumain plaisir... »

— « Il y a du vrai dans ce que vous dites, » répondit Dorsenne. « niais vous vous trompez si vous croyez que les intellectuels les plus intransigeants de notre âge n'en ont pas souffert aussi de cel abus de la pensée... Qu'y faire, hélas! C'est la maladie d'un siècle trop cultivé et elle n'a pas de guérison...

— « Elle en a une, » interrompit Montfanon, « et que vous ne voulez pas voir... Vous ne nierez pas que Balzac fût le plus hardi de vos écrivains modernes, et faut-il que ce soit moi, un ignorant, qui vous cite, à vous, le mandarin du suprême boulon, la phrase qui domine son œuvre : — « La penser, principe des maux cl des biens, « ne peut rire préparée, domptée, dirigée que par la rcli- « gion...»'? — Tenez. » conl inua-l-il en prenant tout d'un coup le bras de son compagnon el le forçant de regarder dans une allée transversale à travers les taillis, « le voilà, le médecin qui tient en dépôt le remède à cette

maladie de l'âme eouinie à toutes les autres... Ne vous montrez, pas. On aura oublié noire présence... Mais regardez, regardez... Ah! Quelle rencontre!...»

Le personnage qui venait d'apparaître subitement dans le cadre de ce mélancolique jardin désert, et

d'une manière comme surnaturelle, tant sa présence

faisait un commentaire vivant au discours du passionné gentilhomme, n'était autre que le Saint-Père lui-même,

ROMANS. 10o

en train do gagner sa voiture pour sa promenade accoutumée... Dorsenne, qui ne connaissait Léon XIII que par ses portraits, aperçut un vieillard courbé, brisé, dont la soutane blanche brillait sous le manteau rouge, et qui s'appuyait d'un bras à un prélat de sa cour, de l'autre à un de ses officiers. Tout en s'effaçant, comme le lui avait recommandé Montfanon, afin de ne pas attirer de réprimande sur les gardiens, il put étudier à loisir le profil si fin du Souverain Pontife qui s'arrêta devant un carré de roses, à causer familièrement avec unjardinieragenouille.il vit le sourire infiniment indulgent de cette bouche spirituelle. Il vit l'éclair de ces yeux qui semblent justifier par leur rayonnement le lumen in cœlo appliqué au successeur de Pie IX par une célèbre prophétie. Il vit la main vénérable, cette pâle main diaphane qui se lève pour donner la bénédiction solennelle avec tant de majesté, se dresser vers une splendide rose jaune, et les doigts dégagés de la blanche mitaine pencher la fleur sans la cueillir, comme pour ne pas meurtrir une frêle créature de Dieu. Le vieux pape respira une seconde la jeune rose, et il reprit sa marche vers la voiture dont la silhouette se distinguait vaguement entre les fûts des chênes verts. Les chevaux noirs partirent d'un trot que l'on devina tout de suite extrêmement rapide, et Dorsenne, en se retournant vers Montfanon, aperçut de grosses larmes au bord dos paupières de l'ancien zouave qui, oubliant le reste de leur conversation, dit avec un soupir :

— « Et voilà son unique plaisir, à celui qui est pourtant le successeur du premier apôtre : respirer ses fleurs, et faire dos lieues en voiture aussi vite que ses chevaux peuvent aller!... On a ménagé quatre malheureux kilomètres d'une route carrossable qui revient en lacet sur elle-même, au pied de la terrasse où nous fiions il y a une demi-heure... Kt il va, il va, se donnant ainsi un peu de l'illusion du vaste espace qui lui e>t interdit... J'ai vu bien des spectacles tragiques dans ma vie. J'ai fait la guerre et j'ai passé une nuit entière

blessé sur un champ de bataille couvert de neige, parmi les morts, frôlé par les roues do l'artillerie des vainqueurs qui défilaient en chantant... Rien ne m'a ému comme cette promenade de ce vieillard qui n'a jamais proféré une plainte el qui n'a plus à lui que cet arpent de terre où se mouvoir librement... Mais il y a un mot magnifique que le saint homme a écrit de sa main un jour au bas de son polirait pour un missionnaire. Il est de Tertullien. Ce mot explique seul sa vie : Debilriccm marlyrii fidem, la loi est obligée au martyre. »

— «Debilricem marlyrii /idem, » répéta Dorsenne ; « que c'est beau, en effet. » Et il ajouta d'une voix profonde : « Vous avez malmené bien rudement les dilettantes et les sceptiques tout à l'heure. Mais pensez-vous qu'il y en ait un seul qui refusai le martyre s'il devait en même temps avoir la foi ".'... •■

Jamais Montfanon n'avait entendu le jeune homme prononcer une phrase pareille et d'un tel accent. L'image lui revint, par contraste, du Dorsenne fringant e| petit-maître, du dandy de lettres si gaiement sophiste et rieur, pour qui l'antique et vénérable Rome n'était qu'une ville de plaisir, une Cosmopolis plus paradoxale que Florence, que Nice, que Riarritz, que Saint-Moritz, que telle et telle autre ville d'hiver ou d'été internationale. Il sentit <pie, pour la première fois, cette âme était touchée dans sa profondeur. La mort tragique de la pauvre Alba allaitdevenir dans la conscience del'écrivain le point de remords autour duquel se referait la vie morale de cet être supérieur et incomplet, exilé jusqu'ici de l'humanité simple par le plus invincible orgueil de l'esprit. Comme Montfanon était, en même temps qu'un chrétien très fervent, un ami très tendre, il comprit que toute nouvelle parole ferait du mal à ce COSUr si blessé. Il eut peur de l'avoir sermonné déjà trop durement. Sans rien répliquer, il prit donc bous son bras h- bras du jeune homme, et il le serra d'une pression silencieuse, en mettant dans cette virile

caresse toute la chaude et discrète pitié d'un frère aîné.

Une idylle tragique.

« Toutes leurs idylles sont des idylles tragiques », dit l'auteur, parlant de certains caractères d'hommes, et, dans ce roman, qui est une émouvante tragédie de l'amitié, c'est un de ces caractères qu'il peint avec une science raffinée sous le nom de Pierre Hautefeuille ; il le met en opposition avec le Provençal Corancez, comme on oppose, la Tragédie à la Comédie.

11 jette en pleine vie cosmopolite exaspérée, au milieu du tourbillon des plaisirs les plus aigus, des frivolités les plus dangereuses, un homme jeune, tendre, de cœur droit, d'amitié parfaite, d'âme pure et sentimentale; aussi, fatalement, l'idylle, qui nait dans le cœur de cet être particulièrement sensible et honnête, tournera à la tragédie, sous l'ombre inexorable du destin antique.

Laissant de côté l'amitié d'Olivier du Prat pour Pierre Hautefeuille et le sanglant sacrifice qui en résulte, nous nous arrêterons à l'un des plus pittoresques passages du volume ; c'est celui où tout, un groupe de ces cosmopolites, arrivant de Cannes dans le bateau de l'Américain Marsh, le yacht la Jenny, débarquent à Cènes pour le mariage secret de la marquise vénitienne Andriana Bonaccorsi et du Provençal Marius Corancez. Il y a là, en dehors des liancés, miss Florence Marsh, nièce de Marsh, Pierre Hautefeuille et la baronne Elisabeth ou Ely de Carlsberg; ils se rendent à l'antique palais génois du prince Paolo IVegoso, dans la chapelle duquel le vieil abbé dom Fortunato Lagumina doit marier Andriana Bonaccorsi et Corancez en mariage secret [il matrimonio segreto).

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