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IL MATRIMONIO SEGRETO

Le landau venait de s'arrêter devant la haute porte d'un palais à péristyle de marbre, comme ses voisins, et point comme eux de couleurs vives. Un énorme blason sculpté, sur les balustres du balcon, au premier étage, montrait les trois étoiles de Fregosi, très con-

nues autrefois dans toute la Méditerranée, quand les vaisseaux de la République tenaient la mer contre les Pisans. les Vénitiens, les Catalans, les Turcs et les Français. Un eoncierge vêtu d'une longue livrée à boulons armoriés, couverte de taches, et qui manœuvrait une canne colossale à pomme d'argent, introduisit les arrivants sous la voûte d'un vestibule d'où partait un escalier énorme. Au fond verdoyait un jardin intérieur, planté d'orangers. Les fruits mûrs brillaient dans le feuillage sombre qui laissait voir une grotte artificielle. peuplée de gigantesques divinités. Plusieurs sarcophages décoraient cette entrée où se respirait l'air de magnificence et de délabrement habituel aux vieilles demeures d'Italie. Sur les marches usées de l'escalier, combien de générations avaient passé, depuis que le caprice d'un décorateur génial avait dessiné les moulures blanches sur fond jaune dont s'ornaient les caissons! Combien de visiteurs avaient débarqué ici des colonies lointaines avec lesquelles commerçait la grande République! .Mais aucun défilé depuis trois siècles n'avait été plus singulier que celui de cette grande dame vénitienne venue de Cannes sur le yacht d'un Américain, pour épouser un gentillàtre ruiné de Rarbentane, assistée d'une jeune fille Américaine et d'une Autrichienne, archiduchesse morganatique, accompagnée elle-même d'un Français de la plus simple, de la plus provinciale tradition française!

— « Ce n'est pas une noce banale que ma noce, tu l'avoueras... » dit Corancez à Hautefeuille, en suivant du regard les trois femmes derrière lesquelles son ami et lui s'attardaient. « N'est-ce pas que ma fiance.- est délicieusement jolie, ce matin ? » continuait-il. « Mais ilmt ! Voici le vieux prince en personne, et avec lui dom Fortunalo... »

En hanl île l'escalier, à la porté d'une haute galerie vitrée, deux vieillards se tenaient en effet, que l'on aniaii pu croire échappés l'un et l'autre de quelqu'une d<s toiles où Longbi a fixé d'un pinceau si léger, si

juste, le pittoresque jovial de la vieille Italie. L'un était l'abbé Lagumina, tout grêle, tout petit, avec de pauvres jambes d'une maigreur de squelette, prises dans des culottes et des bas qui flottaient autour. Son torse de demi-bossu se drapait dans une longue redingote ecclésiastique. 11 frottait ses mains l'une contre l'autre, indéfiniment, par timidité, en saluant de la tête, et sa physionomie était si fine, si pétrie d'intelligence, que l'on oubliait la laideur du nez démesuré et de la bouche édentée pour ne plus voir que cette expression. L'autre était le prince Paul Frcgoso, le plus célèbre descendant de cette illustre lignée dont les hauts faits sont inscrits au livre d'or des guerres étrangères et au livre d'airain, hélas! des guerres civiles de Gènes. Le prince devait ce nom de Paul, héréditaire dans sa famille, au souvenir légendaire du célèbre cardinal Fregoso qui, chassé de la ville, tint longtemps la mer comme pirate. Le dernier petit-neveu de cet étrange héros était un géant aux larges traits, a x beaux yeux noirs brûlants, mais dont les pieds et les mains étaient déformés par la goutte. Presque plié en deux sur une canne à bout de caoutchouc, sordidement vêtu d'une jaquette délabrée, le prince Paul révélait par sa haute mine le descendant des doges. Il parlait de cette voix profonde, ample, caverneuse, où se reconnaît la vigueur dans un âge très avancé. Il avait soixante-quatorze ans.

— « Mesdames, » disait-il, « vous voudrez bien m'excuser de n'avoir pu descendre ce diabolique escalier pour aller à votre rencontre, comme c'était mon devoir, et vous ne croirez pas à Fépigramme que nos ennemis de Toscane ont répandue contre nous: « A « Gênes, air sans oiseaux, mer sans poissons, montagnes « sans bois, hommes sans respect... » Vous voyez nos oiseaux, » et il montra, par la fenêtre, des mouettes qui planaient au-dessus du port en quête de quelque proie. « J'espère, si vous me faites l'honneur de déjeuner avec moi, vous prouver (pie nos rougets valent ceux de Livourne... El vous permettez? Nous allons passertout

de suite dans une autre galerie, où il y a une cheminée, et, dans cette cheminée, du bois qui vient de ma villa, derrière la porte Romaine. Par cette tramontane, il nous faut, à nous, du feu, beaucoup de feu, dans ces grandes salles où nos pères vivaient avec un scaldino... Le premier respect, c'est celui de la santé de ses hôtes! Madame la baronne, madame la marquise, miss Marsh... » Il snliuiit chacune des trois dames, avec un mélange inexprimable d'aisance et de cérémonie... « L'abbé va vous montrer le chemin... Moi je vous suivrai comme un malheureux gancio di mare... C'est cette difforme et pauvre bête que vous appelez en français un crabe, messieurs, » conclut-il en s'adressant à Corancez et à Hautefeuille, qu'il lit passer devant lui, pour se traîner, de son pauvre pas d'infirme, jusque dans un salon un peu moins grand que la galerie. Un misérable feu de fagots humides brûlait, avec force fumée, dans une cheminée mal construite. Mais une mosaïque de marbres précieux formait le pavé, et toute la voûte était décorée de stucs coloriés et de fresques qui représentaient l'arrivée de Ganymède au festin des dieux. C'était une peinture légère et heureuse, d'un éclat jeune encore, avec de beaux longs corps élégants, des caprices exquis de paysage et d'architecture, enfin toute la grâce païenne et délicate des élèves immédiats de Raphaël. Au-dessous étaient appendus quelques portraits. La touche aristocratique de Van Dyck s'y reconnaissait au premier regard. Devant les grandes toiles, sur le parquet, des statues antiques étaient rangées. Des tabourets, jadis dorés, en forme d'X et sans dossiers, achevaient de donner à ce salon une physionomie de musée, qui arracha aux trois femmes cette exclamation :

— « Mais comme c'est beau ! Que de merveilles!... »

— « Regarde le prince, comme il est dégoûté de leur enthousiasme, » dit tout bas Corancez à Pierre. « Tu es aux premières loges pour une comédie que je te recommande. Moi, je te quitte pour aller faire ma cour... Regarde et écoute... Ça vaut la peine... »

ROMANS. m

— « Vous trouvez cela beau, mesdames? » disait le prince à la baronne Ely et à miss Maj^wh, debout à côté de lui, tandis que Mme Bonaccorsi et Coràncez «"Misaient dans un coin. « Oui, le plafond n'est pas mal... dans son genre. C'est Jean d'Udine qui l'a peint. Le Fregoso de ce temps-là, le cardinal Paolo, mon parrain d'il y a trois cents ans, lequel fit de la piraterie, s'il vous plaît, — avant le chapeau, s'entend, — fut jaloux des Pierino del Vaga du palais Doria. Il fit venir un autre élève de Raphaël, celui qui avait aidé le maître au Vatican... Tous ces dieux ont leur histoire. Ce Bacchus, c'est le cardinal lui-même, et cet Apollon sans autre vêtement que sa lyre, son coadjuteur... Ne vous scandalisez pas trop, dom Fortunato... Mais il est parti pour aller se préparer à sa messe : me no maie... Ces Van Dyck non plus ne sont pas mal, dans leur genre... Ils ont leur histoire aussi. Regardez cette belle dame, avec son sourire si fin, si mystérieux. Elle tient un œillet rouge à la main sur une robe verte et, si vous pouviez lire les lettres entrelacées sur sa ceinture, vous y liriez cette devise: Ora e sempre, — maintenant et toujours... A présent, regardez ce jeune homme, avec le même sourire, la même étoffe verte de son pourpoint, le même œillet et le même chiffre à la ganse de sa toque posée sur la table. Ils se sont fait peindre ainsi, dans le même costume, parce qu'ils s'aimaient. Le jeune homme était un Fregoso, la dame une Alfani, donna Maria Alfani... Cela se passait pendant l'absence du mari, prisonnier chez les Algériens; tous les deux croyaient bien qu'il ne reviendrait jamais... Chi non muore, si revede, disait volontiers le cardinal... Qui ne meurt pas se revoit toujours... Le mari est revenu et les a tués... On cachait leurs portraits dans la famille. Moi, je les ai mis là... »

Lesdeuxgrandestoiles,conscrvéesfraîchesparunlong exil loin de la lumière, souriaient aux visiteurs, de ce sourire énigmatiquedontavait parléle vieux collectionneur.

— « Voilà deux portraits, » répondit miss Marsh « que

mon oncle paierait bien cher. II aime tanl à rapporter des bibelots de ce genre lorsqu'il revient du Vieux Momie. Ces! ce qu'il appelle ses scalps... Mais vous y tenez mois doute beaucoup, mon prince1? Ce sont de si admirables œuvres d'art !...

— « J'j tiens, parce qu'elles me viennent de ma famille. •> répondit Fregoso. Mais ae profanez pasce grand mot d'art, ajouta-t-il solennellement. « Ici et là, et il montra la voûte et les tableaux, « c'est tout ce que vous voudrez: delà brillante décoration, de l'histoire intéressante, de l'anecdote curieuse, de la peinture de mœurs exacte, de la psychologie instructive comme on dit aujourd'hui. Ce n'est pas de l'art... Il n'y a jamais eu d'art ailleurs qu'en Grèce, souvenezvous de cela, mademoiselle, et, parmi les modernes, une fois : chez Dante Alighieri...

— « Alors vous préférez ces marbres à ces tableaux ? » dit Mme de Carlsberg, que l'accent de cette sortie avait amusée.

— « Ces marbres-ci? » répliqua le collectionneur. Il regarda autour de lui les blanches statues rangées le long des murs, et les grandes lignes de son puissant visage se contractèrent en une mimique de mépris.

Ceux qui les ont achetés ne soupçonnaient même pas ce que c'est que l'art grec. Ils en étaient juste au même point que les ignorants qui ont ramassé les médiocrités de la Tribune ou du Vatican... »

— « Comment? » interrompit Mme de ( larlsberg, mais à la Tribune il y a la Vénus de Médicis, et au Vatican l'Apollon et l'Ariane... »

— « La Vénus de Médicis, s'écria Fregoso avec colère, c Ne me parlez pas de la Vénus de Médicis!... Tenez, - et il montra de ses vieux doigts goutteux une des statues; ■ la reconnaissez-vous, votre Vénus? C'est le même corps frêle et maniéré, le même geste des bras, le même petit Amour à ses pieds qui chevauche

il il dauphin joueur, et c'est, comme l'autre, une basse

copie, faite au goût de l'époque romaine, du chef-

d œuvre de Praxitèle... Est-ce que vous voudriez, chez vous, d'une de ces reproductions de la Nuil qui peuplent les boutiques des marbriers Toscans?... Des copies, je vous le répète, des copies, encore des copies, — et faites par quels manœuvres ! — voilà ce que vous admirez, à Florence, à Rome, à Naples... Tous ces empereurs et ces patriciens romains, qui peuplaient leurs villas avec des reproductions des chefs-d'œuvre grecs, étaient des barbares, et ils vous ont légué l'ombre d'une ombre, une parodie de ce que fut la Grèce, la vraie, celle que Pausanias a pu visiter... Cette Vénus, mais c'est une jolie baigneuse, qui se sauve pour mieux se faire désirer. Elle est coquette. Qu'a-t-elle de commun avec l'Anadyomène, avec cette Aphrodite qui incarnait en elle toutes les énergies aimantes du monde, et dont le temple était interdit aux hommes, avec la déesse qu'on appelait aussi Vaposlrophia, la préservatrice?... Et votre Apollon? Regardez son sosie... N'est-ce pas qu'il rappelle, à les confondre, celui du Belvédère que Winckelmann admirait tant?... C'est encore la copie romaine d'un marbre de Scopas... Mais quel rapport y a-t-il entre ce bellâtre académique et le terrible dieu de l'Iliade, tel que nous le montre le fronton d'Olympie?... Là-bas, c'est l'incarnation de la lumière terrible, meurtrière, tragique. On y sent le voisinage de l'Orient et de l'Egypte, les puissances dévora trices du Soleil, le souffle torride du désert. Et pas un coup de ciseau original sur ces marbres, rien qui révèle la main de l'artiste, derrière la main l'œil, derrière l'œil l'Ame, et derrière l'âme la cité, la race, toutes les vertus qui font de l'art une chose auguste et sacrée, la fleur divine de la vie humaine !... » Le vieillard avait parlé avec une exaltation singulière. La noble manie intellectuelle transfigurait en ce moment son visage flétri. Soudain le bonhomme un peu comique et familier qui était en lui prit sa revanche. Sa bouche aux lèvres trop longues fit une lippe bouffonne, et, menaçant de son doigt noueux une des

statues, une Diane recônnaissable à son carquois et dont le visage, blanc sur certaines parties, jaunâtre sur les autres, trahissait la restauration:

— « Et les gueuses ne sont pas même intactes !... Ce sont des copies ei des copies réparées. Voyez-moi plutôt celle-ci?... Ah! coquine, si tu en valais la peine. tu ne garderais pas ce nez-là ! Bon ! » ajouta-t-il comme un domestique ouvrait la double porte qui terminait la galerie, « cheval de race n'a pas besoin d'éperon : dom Fortunalo est déjà prêt. ■> Et, 's'avançant vers Andriana Bonaccorsi : « Madame la marquise me ferat-elle l'honneur d'accepter mon bras pour aller à l'autel? Mon âge me donne le droit de jouer le rôle de père, et si je ne marche pas vite, il faut m'excuser: le poids des années e>l le plus lourd de ceux que l'homme peut avoir à porter. Je vais vous servir de bedeau, » ajouta-t-il en se tournant vers Corancez et esquissant le geste de frapper sur le sol avec sa canne. Puis, revenant à sa compagne dont il sentait tressaillir le bras: « Voyons, ne soyez pas si émue, » lit l'excellent homme à voix basse. « J'ai bien étudié votre Corancez depuis quelques jours : c'est un cœur d'or et si loyal!... »

— « Vous ne pouvez pas comprendre cela, » disait miss Marsh à Hautefeuille. ■ vous qui êtes d'un vieux pays... Mais pour moi qui suis d'une ville à peine plus âgée que moi-même, c'esl un ravissement que ces visites dans des palais comme celui-ci où tout parle d'un très ancien passé.

— « Hélas! mademoiselle, répondait Hautefeuille, « il y a quelque chose de plus pénible que d'habiter un pays trop neuf, c'esl d'en habiter un qui veut se faire neuf à toul prix, quand il était plein de ces reliques du passé, d'un glorieux passé, un pays où l'on s'acharne à tout détruire ! C'esl la folie de la France depuis cent ans... »

— «Hé! c'est aussi la lobe de l'Italie depuis vingtcinq, •• reprit l'Américaine; •• mais nous sommes-là, ■

ajouta-t-elle paiement, « pour tout acheter et tout sauver... Oh! l'adorable chapelle, regardez... Eh bien ! je parie cpie ces fresques Uniront à Marionville ou à Chicago. »

Et elle montrait à Pierre les peintures murales de l'oratoire où était entré le cortège. Cette petite pièce, où le cardinal-pirate avait sans doute officié, était décorée, de la base à la voûte, par une vaste composition symbolique, œuvre d'un de ces maîtres inconnus comme il s'en rencontre à chaque pas en Italie. Partout ailleurs ils seraient célèbres. Mais là, comme le disaient les soldats de la fameuse charge, ils sont trop ! Ce peintre, influencé par les merveilleuses fresques dont Lorenzo Lotto a paré la chapelle Suardi à Bergame, avait représenté au-dessus de l'autel un Christ debout, ouvrant ses mains. De l'extrémité de chacun des doigts du Sauveur partait un sarment de vigne qui s'étalait, qui s'allongeait jusqu'à la voûte, chargé de raisins. Ces sarments se recourbaient tous en lunettes pour encadrer, d'un côté, cinq figures de saints, et, de l'autre, cinq figures de saintes. Au-dessus de la tête du Christ, cette inscription : « Ego sum vilis. vos palmiles... « Je suis la vigne, vous êles les rameaux, » donnait à cette fantaisie décorative sa justification évangélique. Sur les murs et dans des compartiments dessinés par des colonnades se voyaient les épisodes principaux de la légende de saint Laurent, le patron de la cathédrale de Gènes : — Decius égorgeant l'empereur Philippe dans sa tente ; — le jeune fils de l'empereur mort donnant à Sixte les trésors de son père, pour être distriboés aux pauvres; — Sixte conduit au martyre et suivi par Laurent qui lui criait: « Où vas-tu, père, sans ton « (ils? Où vas-tu, prêtre, sans ton diacre? » — Laurent lui-même recevant les trésors à son tour et les confiant à la pauvre veuve; — puis Laurent emprisonné et convertissant l'officier de garde ; — Laurent dans les jardins de Salluste, y réunissant les pauvres, les aveugles el 1rs boiteux, et disant à Decius: « Voici les

' trésors de l'Église » ; — Laurent parmi les flammes sur une couche de feu... Le pittoresque des costumes, le caprice des architectures, l'opulence du paysage, l'ampleur du dessin et la chaleur du coloris révélaient l'influence vénitienne, mais atténuée, adoucie par l'usure du temps qui avait effacé 1»' trop vif éclat, estompé les ardeurs trop chaudes de cette peinture. Elle avait pris des tons légers de tapisserie qui achevaient de donner à ce mariage, célébré dans le vieil oratoire de ce vieux palais, chez un vieux prince génois, par un vieux prêtre un peu gallophobe, le caractère d'une fantaisie à la fois délicieuse et falote. L'ultramoderne Corancez, agenouillé à côté de l'héritière des doges, avec dom Fortunato pour les bénir, dans ce décor du xvie siècle, c'était un de ces paradoxes comme la réalité seule ose en fournir, à ne pas y croire. Et à ne pas y croire non plus, la naïveté de l'abbé, cet, admirateur passionné du comte Camille, débitant aux fiancés, avant de les unir, un petit discours en français, — il avait tenu, malgré ses rancunes politiques, à faire cette gracieuseté à l'étranger qu'il mariait à sa chère marquise :

— « Noble dame, noble seigneur, je ne vous dirai cpie peu de mots. Oiseau qui ne chante pas ne donne pas d'augure. Vous allez, noble dame, épouser devant Dieu ce noble seigneur. Noble seigneur, vous allez épouser devant Dieu cette noble dame. Il me semble qu'en consacrant l'union d'un grand nom vénitien et d'un grand nom français, j'appelle une fois de plus la faveur de Celui qui peut tout sur l'accord de ces deux pays qui devraient n'en faire qu'un par le cœur: notre chère Italie, noble dame, votre belle France, noble seigneur... L'Italie, elle est semblable à cette ligure qu'un maître de génie a peinte sur le mur de cette chapelle. C'est d'elle que sont sortis, comme d'une vigne féconde, ces deux jeunes rameaux de la race latine, la lière Espagne et la brillante France. La même sève vigoureuse soutient ces trois nations.

Puissent-elles être unies un jour, comme une mère est unie avec ses deux filles, comme elles sont déjà unies par la parenté des langues, par la communauté de la religion, unies comme vous allez l'être, noble dame et noble seigneur, d'un lien d'amour que rien ne saura jamais briser. Ainsi soit-il. »

Toute la noce donc — pour employer la bourgeoise expression du Méridional qualifié de « grand nom de France » par l'abbé Lagumina — s'était engagée à la suite de Fregosodansun escalier plus étroit, qui menait à l'appartement privé du collectionneur. 11 marchait le premier maintenant, jaloux de montrer la route. Comme il arrive dans ces grandes demeures italiennes, les pièces d'habitation étaient aussi petites que les salles de réception étaient vastes et magnifiques. Le prince vivait ainsi, lorsqu'il était seul, dans quatre chambres étriquées et dont le mobilier sommaire attestait le stoïcisme physique du vieillard, grisé de chimères, indifférent au bien-être comme à la vanité. Mais sur les murs étaient placés les quelques fragments qui composaient son vrai musée, — vingt ou vingt-cinq, pas plus. — Au premier regard, cette collection Fregoso, célèbre dans les deux mondes, était constituée par des débris informes et d'une rudesse de facture qui devait produire sur tout ignorant l'impression qu'ils avaient produite sur Corancez. A force d'étudier l'art antique, Fregoso en était arrivé à n'aimer plus que les marbres d'avant Phidias, ces reliques du vie siècle, où palpite, où se révèle, toute la Grèce primitive et héroïque, celle qui arrêta l'invasion d'Asie par la seule vertu de l'élite, de la race supérieure, mise en présence des races inférieures el de leurs hordes innombrables. Devenu le plus passionné des archéologues, après avoir été le plus actif des conspirateurs, le grand seigneur génois habitait parmi les dieux et les héros de cette Hellade lointaine, comme s'il eût été un contemporain du célèbre soldat sculpté sur la stèle d'Aristion. A peine le dernier

de ses invités eut-il passé le seuil de la première pièce qui lui servail d'ordinaire de fumoir, il sembla que, par miracle, le podagre se fût soudain rajeuni. Sa taille s'était redressée, ses pieds ne traînaient plus sur le parquet un poids aussi lourd. Son démon, comme eussent dit ses chers Athéniens, s'était emparé de lui, et il commençait d'expliquer son musée avec une flamme dont il était impossible de sourire. Sous sa parole ardente, le marbre mutilé s'animait, vivait. Il le voyait dans toute sa fraîcheur d'il y a deux mille quatre cents ans, et, par un irrésistible hypnotisme, sa vision se communiquait aux plus sceptiques de ses auditeurs:

— « Voilà, » disait-il, « les plus vénérables des images... Ce sont trois statues d'Héra, trois Junons, sous leur forme primitive: l'idole de bois, copiée en pierre par un ciseau qui hésite encore. »

— « Le xoanon, » fit Florence Marsh.

— « Vous connaissez le xoanon ! » s'écria Fregoso, qui dès lors ne s'adressa plus qu'à la jeune Américaine. « Alors, mademoiselle, vous êtes digne de comprendre la beauté de ces trois exemplaires. Ils sont uniques. Xi celui de DéIos,ni celui de Samos, ni celui de l'Acropole ne les valent... Regardez-les tous trois. C'est la vie que vous voyez naître... Ici, le corps est dans sa gaine encore, et quelle gaine! Rude comme le feutre des grossiers lainages. II respire pourtant : les seins sont là, les hanches, les jambes... Puis cette étoffe se fait souple, c'est un tissu délicat de laine fine, une longue chemisette fendue qui se prête aux mouvements. La statue s'anime. Elle marche... Admirez l'ampleur de ce borse sous le péplos, cette tunique collante étalée en plis verticaux sur ce côté, en éventail sur l'autre, cette pose île la déesse sur sa jambe droite, la gauche en avant... Elle marche, elle vit... 0 Beauté !... Et ces Apollons !... »

Il montrait, maintenant, sans pouvoir parler, lanl la lièvre de son enthousiasme l'exaltait, trois torses d'une

pierre devenue roussàtre à force d'avoir séjourné dans

quelque terrain ferrugineux, sans tête ni bras, montés sur des jambes dont il ne restait que des moignons.

— « Est-ce que ce n'est pas le type de ceux d'Orchomène, de Théra et de Ténéa? » demanda miss Marsh.

— « Justement ! » reprit le prince avec One joie qui ne se contenait, plus. « Ce sont des images funéraires, la statue d'un mort divinisé en Apollon... Et dire qu'il y a des barbares pour prétendre que les Grecs sont allés chercher leur art en Egypte et en Mésopotamie ! Est-ce que jamais un Égyptien, un Asiatique ont eu l'idée de cette cambrure, de ce tour du torse et des reins ? Ils n'ont jamais bien fait que l'homme assis, l'idole hiératique et collée au mur... Et ces cuisses! Homère prétend qu'Achille sautait cinquante pieds. J'ai fait des recherches exactes : c'est le maximum du saut d'un tigre. Cela nous paraît incroyable. Eh bien ! voilà les outils pour des sauts pareils. 11 y faut ces muscles. Tout l'art est là : de beaux membres capables de beaux mouvements. Imoli divini, disait Leonardo. Mettez cette énergie au service de la cité, et cette cité elle-même, représentez-la par des dieux, par ses dieux : vous avez la Grèce... »

— « Et vous avez Venise, vous avez Florence, vous avez Sienne, vous avez Gênes, toute l'Italie ! » interrompit dom Fortunato...

— « L'Italie est, l'humble élève de la Grèce, » dit solennellement Fregoso : « elle a quelques touches de la grande Beauté, mais elle n'est pas la grande Beauté...» Puis, mystérieusement : « Ah ! cette fois, il faut fermer 1rs volets et abaisser les rideaux. Dom Fortunato, voulez-vous m'aider ?... »

Quand la nuit fut ainsi produite, le vieillard mit aux mains de l'abbé la bougie allumée, il lui fit signe de le suivre, et, s'avançanl vers une tête de marbre, posée sur un piédouche, il dil d'une voix troublée pur l'émotion :

— « La Niobé de Phidias !... »

Les trois femmes et les deux jeunes gens aperçurent

alors, à la lueur de la petite flamme, un morceau de marbre réllement informe. Le nez avait été brisé, écrasé. La place des yeux était à peine reconnaissant. Toute une partie de la chevelure manquait. Le hasard de cette épouvantable destruction avait pourtant épargné la lèvre inférieure et le menton. C'est sur cette bouche mutilée el sur ce menton que dom Fortunato, habitué a L'enfantine mise en scène de l'archéologue, fit tomber la lumière :

— < Est-elle admirable de vie et de douleur, cette bouche '■ s'écria Fregoso : et ce menton, est-il puissant !... Kxprime-t-il assez la volonté. l'orgueil. toutes les énergies de la reine qui délia Latone !... Et ces lèvres, entendez-vous le cri qui les traverse? Suivez cette joue: à ce qu'il en reste, on la retrouve... Et le nez ! Quelle noble forme l'artiste avait su lui donner!... Regardez!... • Il saisit la tète, la mit sous un certain angle, tira son mouchoir, en prit un morceau entre ses deux mains, et il le lendit au bas du front de la statue, à la place on il n'y avait plus qu'une plaie béante dans la pierre. La voici, cette ligne du ne/ !... je la vois... Je vois les larmes qui coulent, tenez, là... » Et il mit la tète sous un autre angle. Je les rois... Allons ! » conclut-il. après un silence et un soupir, il faut rentrer dans la vie. Relevons les rideaux et rouvrons les volets... » Et. lorsque la lumière du jour fut revenue jouer sur l'informe débris. Fre<ro>" poussa un nouveau soupir; puis, avisant une autre tête moins complètement ruinée, il la prit, <"t. s'inclinanl devant mi>s Marsh, dont les connaissances techniques et l'attention avaient flatté délicieusement sa manie :

— « Mademoiselle, dit-il. vous méritez déposséder un fragment d'une statue qui ornait l'Acropole... Permettez-moi de vous offrir cette tète, découverte dans les dernières fouilles... Regardez le sourire. • Et la tête, élevée dans les mains du vieillard, souriait, en effet, d'un sourire des joues, inquiétant, à la fois sensuel et mystérieux.

— « C'est le sourire Éginétique, n'est-ce pas ? » dit l'Américaine.

— « Les archéologues 1*' nomment ainsi, » répondit le prince, « à cause des marbres du célèbre fronton. Pour moi, c'est le sourire Élyséen, L'extase qui doit flotter à jamais sur la bouche de ceux qui goûtent l'éternel bonheur, et les dieux et les déesses le révèlent à l'avance à leurs dévots... Rappelez-vous Le vers d'Escbyle sur Hélène, mademoiselle. Ce sourire y tient tout entier : Ame sereine comme le calme des mers... »

Lorsque les trois femmes et Hautefeuille se retrouvèrent, au sortir de ce fantastique mariage et de cette plus fantastique visite, dans le landau qui les ramenait du côté du port, vers les trois heures de l'après-midi, tous les quatre se regardèrent avec un étonnement d'être de nouveau là, au milieu d'une rue pleine de peuple, entre des maisons au rez-de-chaussée desquelles s'ouvraient des boutiques, devant des murs décorés d'affiches, en plein tapage de la vie contemporaine. C'est l'impression que l'on éprouve lorsqu'on vient d'assister à une représentation de jour, et qu'on se réveille sur le trottoir-, à la clarté du soleil. Cette hallucination du théâtre, subie deux heures durant sous la flamme du gaz, vous rend presque douloureux le sursaut du retour à la vie réelle. Andriana fut la première à exprimer tout haut cette sensation déconcertante :

— « Si je n'avais pas là l'épithalame de cet excellent dom Fortunato, n dit-elle, e| elle montra une petite brochure qu'elle tenait à la main, « je croirais que j'ai rêvé... II vient de me la remettre avec grande cérémonie, eu Qu'annonçant que n- poème est imprimé à quatre exemplaires chez l'imprimeur qui travaillait pour les proclamations de Manin, notre dernier doge. Il y en a un pour Corancez, un pour Fregoso, un pour L'abbé lui-même, et celui-ci... Oui, je croirais que j'ai rêvé... »

— " Et moi de même, » dit Florence Marsh, « si cette

tête de marbre n'était pas si lourde, •> et elle soupesa de ses petites mains l'étrange cadeau dont l'avait honorée l'archéologue... « Mon Dieu, que je voudrais visiter ce musée sans le prince! J'ai l'idée qu'il nous a tous hypnotisés el que s'il n'était paslà nous ne verrions plus rien... Tenez, le sourire de celte tête, nous l'avons vu tout à l'heure, quand Fregoso nous le montrait?... Maintenant, je n'en trouve plus trace. El vous ? •

— « Ni moi... Xi moi... Ni moi... » s'écrièrent ensemble Ely de Carlsberg, Andriana et Hautefeuille.

— " Il est certain, » dit celui-ci en riant, « que j'ai vu pleurer la Niobé, qui n'avait pas d'yeux et pas de joues. »

— « Et moi, » dit Mme de Carlsberg, « courir l'Apollon, qui n'avait pas de jambe-.

— « Et moi, » dit Andriana, « respirer la Junon, qui n'avait pas de poitrine. »

— « Gorancez m'avait prévenu, ■< fit Hautefeuille. « Quand Fregoso n'est pas là, son musée devient un simple tas de pierres. Quand il vous le montre, c'est l'Olympe. »

La Duchesse Bleue.

« ... V artiste doit-il éprouver réellement ces émotions dont il est l'interprète?... Le moi du talent peut-il être absolument distinct du moi de lu Vie?... Un grand artiste doit-il être V homme de son œuvre? » Ces quelques phrases de la dédicace de ce roman consacré surtout à la genèse sentimentale d'une comédienne donnent nettement l'exposé du problème curieusement et ardemment étudié par l'écrivain. Son élude a d'autant plus de saveur qu'il en place le récit dans la bouche d'un peintre, Vincent La Croix, qui représente l'artiste « paralysant su sensibilité Imaginative par V excès de sa sensibilité réelle »; lundis que Jacques Mol an, le romancier, l'auteur dramatique, est l'artiste « incapable de sentir ce qu'U reste capable d'exprimer », et que Camille Favier, la comédienne, est l'artiste chez laquelle « le pouvoir d'expression et celui d'impression s'équilibrent », jusqu'au moment où « des influences dépravantes » rompront

cet équilibre. Cetle analyse de Trois cimes d'artistes est une des plus intéressantes et des plus serrées de l'œuvre de Paul Bourget, sous l'apparence d'une prédominance surtout sentimentale.

Faisant lui-même son portrait, le peintre Vincent La Croix commence par déterminer clairement sa nature.

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