‹ Pages choisiesChapitre 41 sur 62 · I \ SAINT · texte numérisé non relu

I \ SAINT

A Pise, l'auteur ayant appris qu'un couvent des environs, le couvent du Monte Chiaro, possédait des fresques nouvellement découvertes de Henozzo Gozzoli, fresques

représentant des épisodes de la vie de saint Thomas, s'y l'ail conduire en voiture. 11 a pour compagnon dans cette excursion un jeune Français rencontré par hasard à Pise ; ce dernier, Philippe Dubois, fils d'universitaire, après son agrégation a obtenu une mission archéologique en Italie; c'est en outre un « féroce » de lettres, ayant les plus grandes ambitions littéraires et d'une sévérité outrée pour ses aînés. Au couvent, le père abbé dom Gabriele Griffi les accueille de son mieux, malgré les moqueries de Philippe Dubois, un peu décontenancé ensuite en voyant que le bénédictin comprend le français ; il leur montre les fameuses fresques découvertes par lui, et, dans la peinture représentant saint Thomas chez le roi noir Gondoforus, leur signale des boucles d'oreilles, toutes semblables à celles qu'un des pères du couvent a trouvées dans un tombeau étrusque et conservées au couvent avec d'autres objets anciens.

— « Mais voulez-vous cul ici' dans ma cellule, je vous montrerai les boucles d'oreilles et la petite collection de dom Pio Schedone... »

Nous acceptâmes, poussés, Philippe Dubois peutêtre par un tonds d'archéologue qui persistait en lui sons le futur écrivain, et moi par la curiosité de voir la figure des objets parmi lesquels vivait notre hôte. La première pièce où il nous introduisit trahissait par son désordre l'incurie du falot serviteur qui répondait au nom de Luigi. Des livres s'y empilaient, dont la grosseur et la reliure révélaienl des Pères de l'Kglise. Acôté, une paire de tenailles, des marteaux et une boite remplie de vis, de «dons et de ferraille, témoignaient (pie dom Griffi savait au besoin se passer d'ouvriers pour quelque raccommodage de meuble ou de serrure. Des citrons séchaient dans une assiette, Des Baschi à la paille noircie cl souillée devaient contenir les échantillons des dernières récoltes en liniles cl en \in-. I n de ces vases de lerre brune que les femmes de Toscane

appellent un scaldino cl qu'elles remplissent de braise

pour S'y Chauffer le-- mains en le tenant par son anse.

représentait le confort unique do ce cabinet carrelé, où un chat très noir se prélassait paresseusement. Sans doute quelque voyageuse anglaise reconnaissante avait envoyé au pauvre moine le petit, appareil d'argent à faire le thé, seule élégance de ce rustique capharnaûm. Mais Luigi s'étant bien gardé de nettoyer le métal de la cafetière, même ce petit ustensile noircissait sur son étagère. Un grand crucifix, posé sur son pied, dominait la table où des feuillets s'entassaient, couverts d'une large et ferme écriture.

— « Ce sont les sermons de mon maître que je me suis chargé de recopier, » dit dom Gabriele. « Le bon cardinal est aveugle, et il voudrait que son œuvre fût achevée d'imprimer avant sa mort... Il a quatre-vingtsept ans... Ah ! son écriture est terriblement pe rfide, » ajouta-t-il avec un nouvel italianisme, « et puis, j'ai si peu de temps... Heureusement, je ne dors que quatre heures par nuit. Voyons, Néro, laisse cette chaise, laisse cette chaise, mon micino, mon mulzi... » Il parlait au chat comme Pasquale à sa jument, et, comme s'il eût compris, Nero s'élança de la chaise sur les papiers qui contenaient les titres du vieux cardinal à la gloire. « Bon, ;isseyez-vous-là, » me dit-il, « et vous, seigneur Filippo. .- Il nous avait demandé nos prénoms dès le commencement du dîner pour ne plus nous nommer qu'ainsi, avec l'aimable familiarité de son pays. « Voyons, » continua-t-il, « où est cette diablesse de cassette? Bon, sous ce volume des Pères où j'ai cherché l'autre jour cette citation dans le traité de saint Irénée contre les Gnostiques... 11 s'agissait de Basilidiens qui prétendaient se dérober au martyre sons le prétexte que nous ne devons pas faire connaître nos idées au vulgaire. Ah! l'orgueil! L'orgueil! Vous le trouverez à la base de toutes les hérésies et de Ions les sophismes. Et c'est si bon de croire, c'est si simple surtout!... Mais, tenez, voilà la boîte. Elle est tout ouverte... Je ne ferme rien il'' ce qui est ici, parce que c'esl ;'i moi et non pas au couvent. Allons, où sont ces jumeaux?... »

lo4 PAGES CHOISIES DE PAUL BOURGET.

Il avait, en effet, durant ce discours, dégagé un éoffret de cuir, dont la fermeture avait dû être assez compliquée pour qu'une fois faussée elle eût défié les pauvres ouvriers de ce trou perdu. Le couvercle levé, nous pûmes voir que l'intérieur contenait un assez grand nombre de menus objets soigneusement recouverts d'enveloppes de papier toutes étiquetées. La forme ronde de La plupart de ces plis indiquait suffisamment cpie la collection de feu dom Pio Schedone se composait surtout de médailles. Je constatai avec élonnement que le travail des boucles d'oreilles étrusques était très fin. Je pris au hasard un des petits paquets ronds, et je lus sur son papier : Julii Cœsaris aurais. Je crus reconnaître, en examinant la pièce d'or, qu'elle était absolument authentique. Je la tendis à Philippe qui me fit remarquer la tête de Marc-Antoine sur le revers et cpii me dit :

— « C'est une très belle monnaie, extrêmement rare... »

J'en pris une seconde, une troisième, et je tombai avec un étonnement encore plus grand sur un Brut us dont je me trouvais par hasard savoir la valeur. Voici comment. Ayant, l'année précédente, à faire mes cadeaux de 1er janvier, j'avais eu l'idée d'offrir, à quelquesunes des dames chez Lesquelles j'avais dîné, de petites médailles pour les suspendre à leurs bracelets, et mon cher ami Gustave S***, un des plus distingués numismates de l'heure présente, avait bien voulu m'accompagner à cet effet chez un marchand spécial. Là j'avais beaucoup admiré cette pièce d'or qui porte d'un côté la tète de Brutus le Jeune et de l'autre celle de Brutus l'Ancien. Mon ami S*** n'avait pu s'empêcher de sourire de mon ignorance quand, ayant dit: «Je prendrais volontiers celle-là, » l'antiquaire me répondit: « Pour vous, monsieur, à cause de Monsieur, ce sera treize cents francs. » Et cette pièce, cotée de la sorte sur la place, elle était là, parmi soixante autres, dans le coffret de dom Pio. Je ne pus retenir une exclamation

et je montrai la monnaie à Philippe en lui racontant, ce que je savais de son prix.

— « Je m'en serais douté, » me dit-il, « car j'ai un peu étudié aussi la numismatique; et remarquez qu'elle es! en parfait état et à fleur de coin... n

— « Mais vous avez-là un trésor, mon Père, » dis-je a dom GritTi, qui m'avait écouté sans avoir trop l'air de prendre au sérieux mes paroles, et j'insistai, lui expliquant les raisons pour lesquelles je croyais pouvoir lui affirmer la valeur d'une au moins de ses pièces. et la compétence de mon compagnon.

— « C'est ce que me répétait dom Pio, » fit-il en changeant peu à peu d'expression. « Il avait ramassé ces monnaies de côté et d'autre, dans ses fouilles... Quand le pauvre Pio est mort, c'était, le temps le plus dur, nous venions d'être frappés, et j'ai eu tant à faire que j'ai négligé de faire examiner sa collection par le professeur Marchetti que vous aurez vu à Pise. Je l'avais tout à fait oublié, et, sans le roi Gondoforus, je n'aurais jamais songé à les regarder seulement... C'est, l'autre jour, en dérangeant ces bouquins, que je me suis souvenu d'avoir vu entre les mains de dom Pio une paire de boucles d'oreilles assez étranges. Je cherche dans le coffret, je les trouve, je vous en parle. Ma foi, » ajouta-t-il en se frottant joyeusement les mains, « je voudrais beaucoup que vous eussiez raison. 11 y a une terrasse qui menace ruine près du donjon et le gouvernement me refuse de l'argent; avec quatre mille francs on en viendrait à bout ; mais quatre mille francs!... » Et il hocha la tète avec incrédulité en montrant le coffret.

— « Mon Dieu, » lui répondis-je, « à votre place, je consulterais vraiment le professeur dont vous parlez, mon Père, car je trouve encore là un aurcus de Domitien avec un temple à son revers, (pie je crois bien avoir vu aussi parmi les pièces rares... »

— « Rarissime, » dit Philippe, qui examina la monnaie de très près, « et ce Dide Julien, rarissime aussi,

et celte Didia Clara... Ce sont de magnifiques échantillons. 11 est probable qu'un paysan aura tout simplement trouvé près de Yolterra quelque trésor d'une légion perdu à la suite d'une déroute et vendu le tout à (loin Pio... »

— « Si c'était vrai, » dit l'abbé en se frottant de nouveau les mains, « ça prouverait une fois de plus que le cher cardinal a bien raison de répéter: Dio non manda mai bocca, che non mandicibo (1). J'ai tant prié pour cette terrasse ! C'est là que les frères malades allaient prendra le soleil à leur convalescence. J'écrirai donc à M. Marchetti de venir me rendre visite aussitôt qu'il pourra. Ah ! c'est un de mes amis, et qui se plaît tant, à Monte Chiaro!... Demain matin, à ma messe, je remercierai le Seigneur et je prierai aussi pour vous... Bon. j'allais oublier de prévenir Luigi qu'il doit être prêt à me la servira six heures, à sept j'ai des rendez-vous... »>

— « Savez-vous, » disais-je un peu plus tard à Philippe en lui souhaitant le bonsoir à mon tour, « que l'on comprend avec quelle facilité certaines circonstances prennent une apparence providentielle, quand on voit des aventures comme celle-là... Ce pauvre moine a besoin d'argent pour son couvent. II prie Dieu de toutes ses forces, et deux étrangers lui découvrent qu'il le possède, cet argent, là, sous sa main... »

— « C'est la bêtise du hasard, » dit Philippe en haussant les épaules; « avez-vous jamais entendu raconter qu'un jeune homme de talent et auquel il ne manquerait qu'une petite somme pour être mis à même de montrer son talent, ait trouvé cette somme? Qu'un grand écrivain ait gagné un centime à une loterie? Tenez, j'ai connu des bourgeois riches el stupides, dans ma province, qui ont vu leurs obligations de la Ville de Paris sortir aux tirages et leur rapporter des deux cent mille francs. In mien cousin m'en avait laissé

(1) « Dieu n'envoie jamais de bouche sans envoyer aussi de la nourriture. >.

une, à moi, de ces obligations-là. Je l'ai vendue, fort heureusement. En dix ans, vous croyez qu'elle est seulement sortie une fois! Pas même pour me rapporter six mille francs, deux mille francs, mille. — Et voilà ce frocard imbécile qui va les avoir, lui, ces six mille francs, plus peut-être, et il les emploiera, — à quoi? A consolider une terrasse pour des moines qui ne reviendront jamais... Chamfort disait que le monde est l'œuvre du diable devenu fou. S'il avait dit: devenu gâteux ! »

— « En attendant, » fis-je avec une humeur jouée et comme si j'eusse parlé à un petit garçon malade, pour ne pas avoir à me fâcher contre ce qui n'était, après lout, qu'une plainte trop justifiée, « allez dormir et laissez-moi en faire autant. »

Comme le vent s'était levé, — un mélancolique vent d'automne qui tournait, doux et plaintif, autour du monastère, j'éprouvai une certaine difficulté à réaliser moi-même ce programme et à m'endormir dans le lit un peu dur des anciens abbés généraux. J'entendais Philippe Dubois aller et venir dans sa chambre, et je me demandais si, malgré son ironie, trop outrée pour n'être pas factice, il ne se sentait pas troublé, lui aussi, par le beau spectacle d'une vie si résignée, si pieuse, que notre hôte nous avait donné, tout ce soir. Les phrases du prêtre sur le caractère providentiel de certaines rencontres me revenaient. Est-il possible de réfléchir profondément, sincèrement à sa propre destinée et à celle de ses proches sans subir cette obscure intuition qu'un esprit plane en effet sur nous tous, qui nous mène, par des chemins quelquefois très détournés, vers des fins que nous ne comprenons pas? Mais surtout dans le châtimenl de nos fautes, ce mystérieux esprit révèle sa présence reconnue par les moralistes de tous les temps, depuis les poètes grecs qui adoraient la Ném éais, L'obscure équité universelle, jusqu'à Shakespeare < l Balzac, les maîtres de l'art moderne. Leur œuvre n'est-elle pas dominée par cette vision d'une

io8 PAGES CHOISIES DE PAUL BOUBGET.

grande justice finale enveloppant l'existence humaine? Puis je me faisais des objections par cette triste habitude <lu pour cl «lu contre que l'on ne dépouille pas avec tanl de simplicité, quoi qu'en pensât notre hôte. .N songeais à cette autre loi de décroissance qui veut que toul meure «les plus belles parmi les choses humaines, depuis un être moral comme est un couvent, jusqu'aux chefs-d'œuvre des arts. Les fresques de Benozzo venaient d'être retrouvées, après quatre cents ans, pour disparaître à nouveau dans quelques autres centaines d'années, mais détruites par l'invincible travail du Temps. Oui, tout meurt, et tout recommence... Doiu Gabriele Griffi a parlé tout à l'heure des Basilidiens, de leurs théories Subtiles et de l'orgueil qui est à la base de toutes les hérésies. Je me souvins de l'étonnante analogie qui éclata pour moi, lorsque j'étudiai les doctrines d Alexandrie, entre ces paradoxes el nos maladies morales d'aujourd'hui. Mon jeune compagnon n'en était-il pas la preuve, lui qui m'avait énoncé, à propos des relations des écrivains et du public, exactement ce sophisme du mensonge par mépris cher aux Gnostiques? Et je l'entendais marcher toujours, — en proie à quelle agitation? — jusqu'à ce qu'à travers ces raisonnements contradictoires je finis par fermer les yeux, et quand je me réveillai le matin, ce l'ut pourvoir au chevet de mon lit l'innocent Luigi, les tuas chargés d'un plateau sur lequel était préparé du café au lait, et presque aussitôt le moine entrait dans ma chambre :

— « Ali ! bravo. « me dit-il, avec son bon rire. <• vous ave/ pu bien reposer, et vous avez fait mentir le proverbe : CM dorme nonpiglia pesci il). Car un paysan vous a apporté des truites toutes fraîches pour votre déjeuner... Quant au seigneur Filippo, il est déjà à courir la montagne. Quand je suis revenu de la messe, à six heures el demie, je l'ai vu qui grimpait du côté du

(1) « Qui dorl ne prend pas de poissons. »

NOUVELLES. ioO

village, leste comme un chat... Quand vous serez levé, nous irons revoiries Benozzo au grand jour... Le seigneur Filippo sera revenu, sans doute... Vous verrez aussi la bibliothèque du couvent... Ah ! si vous saviez comme elle était riche avant la première suppression, celle de Napoléon Ier... .Mais patience, puisqu'il parait que nous allons déjà ravoirnotre terrasse. Mulla renascentur... »

Une heure plus tard, j'étais levé, j'avais bu, sans trop faire la grimace, le café à base de chicorée passé par Luigi; le Père et moi nous rendions de nouveau visite au roi indien Gondoforus et au sourire de la Vierge. Dora Griffi eut le temps de me montrer les réfectoires, le grand et le petit, les bibliothèques, les chapelles, le vivier, les citernes, l'étroit jardin où il élevait des cyprès minuscules, en attendant de les planter. Philippe était toujours absent. S'était-il égaré, ou bien éprouvait-il pour la conversation et la société du Père une de ces antipathies dont les nerveux comme lui subissent les irrésistibles atteintes? .le me serais posé ces questions avec une certaine indifférence, je l'avoue, tant son continuel persiflage m'avait agacé, si, vers les onze heures, et à notre retour de la visite à travers le couvent, je n'avais été littéralement frappé d'épouvante par un petit fait très inattendu et que je provoquai sans en avoir le moindre pressentiment. Dom Griffi venait de s'excuser. Il était obligé de me laisser seul jusqu'au déjeuner. Je n'avais pas de livres avec moi. Ma correspondance ('lait, par extraordinaire, au courant. • Si je revoyais ces médailles d'hier? » pensai-je, et voici que je demande le coffrel au l'ère, qui me l'apporte lui-même. Installé paisiblement dans ma chambre, je déploie Les papiers les uns après les autres, admirant ici un profil d'empereur lauré, là une Victoire. Je ne sais pourquoi la fantaisie me prend de revoir Yaureus de Cés;ir avec la tête d'Antoine. .le cherche celle pièce parmi les autres. J'ai de lu peine ;i La trouver. Je prends les médailles une par une, et je ne vois plus le nom du

dictateur écrit sur aucune des enveloppes. « Nous les avons mal remises, » nie dis-je, et j'ai la patience de les défaire toutes. Pas de médaille de César. Pas de médaille de Brutus non plus. Je ne crois pas avoir éprouvé dans ma vie une angoisse comparable a celle qui me serra le cœur quand je constatai cette absence de deux monnaies qui valaient certainement près de deux mille francs, et qui étaient là, encore hier au soir. Je les avais tenues dans ma main. J'en avais regardé le détail comme à la loupe. J'en avais moimême indiqué le prix approximatif au Père, et elles avaient disparu. J'eus l'espérance qu'il les avait mises de côté, sur cette indication, pour les expédier à Pise aussitôt, et faire contrôler plus vite leur authenticité, et je courus à sa cellule, au risque île le déranger. 11 m'eût été impossible de ne pas vérifier sur-le-champ cette hypothèse. Dom Grifii était occupé, avec un grand pendard de paysan roux, à recouvrer quelque créance, car le paysan tenait à la main un portefeuille de cuir des poches duquel sa main calleuse tirait, avec le plus comique regret, des coupures de cinq et de dix francs. L'abbé vil ;'. ma figure que j'avais une nouvelle Importante à lui annoncer :

— « Votre ami n'est pas malade?... » nie demanda-t-il vivement.

— « Non, » lui répondis-je. « Mais je voudrais me permettre de vous poser une question, mon Père.Avezvous retiré du coffret de <lom Pio quelques-unes des pièces d'or (pie nous avons maniées hier? »

— « Aucune, » lil le bonhomme ingénument, « le coffre! esl demeuré là, tel que nous l'avions laissé. -

— « Ah! mon Dieu! m'érriai-je avec terreur, » c'est qp'il en manque au moins deux, et des plus importantes, le César H h- Brutus... »

Je n'eus pas plutôt prononcé celle phrase que j'en sentis la terrible portée. Personne, jusqu'à notre arrivée, n'avait soupçonné ce que représentait d'argent la collection de dom Pio. Ce César et ce Brutus étaient

justement, parmi les monnaies, celles que nous avions le plus remarquées. Elles avaient été dérobées. Ce n'était pas Luigi qui avait pu les choisir ainsi entre les autres, ni un des paysans pareils au rustre que je voyais en ce moment compter de nouveau avec son doigt calleux ses malpropres petits billets de banque. D'autre part, je ne pouvais pas être soupçonné. J'étais au lit au moment où le Père disait sa messe et où sa chambre était vide. Depuis, nous ne nous étions plus quittés. L'éclair d'une atroce évidence me fît dire tout haut :

— « Non, non, ce n'est pas possible... »

Je venais de voir Philippe tenté, aussitôt après notre conversation d'hier, par le voisinage si proche de ce petit trésor. Le bruit de ses pas, la veille, très tard dans la nuit, me résonna dans la mémoire et s'expliqua pour moi d'une manière affreuse. Il m'avait tant parlé, durant la route, de son besoin d'une petite somme qui lui servit à débuter à Paris. Il avait vu cette somme à sa portée. Il avait lutté, lutté..., — et puis, il avait cédé. Il avait accompli ce vol si facile et deux fois infâme puisque le pauvre vieux moine était notre hôte. Il lui avait suffi de se lever un peu avant l'heure de la messe. Il était sorti de sa chambre. Il s'était glissé jusqu'à celle du Père. Il avait pris les deux médailles qu'il savait les plus précieuses, sans doute d'autres encore. Puis il s'était en allé dans la campagne, afin de donner un prétexte d'une part à sa disparition matinale et aussi pour dompter le trouble dont il devait être bouleversé. Entre les paradoxes les plus hardis d'immoralité intellectuelle et une action honteuse comme celle-là, il y a un abîme. Je me sentis, devant cette accablante probabilité, saisi d'une telle émotion que les jambes me manquèrent ot je dus m'asseoir tandis que dom Griffi disait à son paysan avec sa douceur habituelle :

— « Va m'attendre dans le corridor, Peppe. Je t'appellerai. »

Puis quand nous fûmes tous les deux seuls :

PAGES CHOISIES. — BOUROET. \ [

— « Voyons, mon enfant, » eommença-t-il d'une voix que je ne lui connaissais pas encore, celle non plus de l'hôte amical, mais du prêtre, et en me prenant les mains. « Regardez-moi bien en face. Vous sentez que je sais que ce n'est pas vous, n'est-ce pas? Ne me dites rien, ne m'expliquez rien, et faites-moi une promesse... »

— « De forcer ce malheureux à vous rendre ces pièces... Ah! mon Père, quand je devrais les lui arracher de mes mains ou le livrer moi-même aux gendarmes... »

— <c Vous ne m'avez pas deviné, » reprit-il en secouant la tête, « et je veux au contraire que vous me promettiez sur l'honneur de ne pas prononcer un mot qui laisse soupçonner que vous avez découvert la disparition de ces médailles... Pas un mot, entendez-vous, et pas un geste... C'est mon droit de vous le demander, n'est-il pas vrai?... »

— « Je ne comprends pas, » l'interrompis-je.

— « Pazien.'a, » dit-il en employant son mot favori, « promettez-moi seulement et laissez-moi finir avec ce terrible Peppe... Ah ! ces gens-là me feront mourir avant cpie je n'aie pu revoir les frères ici... Ils disputent, cinq francs par cinq francs, le paiement de leurs fermages; mais, vous savez, fermer les yeux el se recommander à Dieu... J'ai votre promesse? »

— « Vous l'avez, » répondis-je, vaincu par une espèce d'autorité qui émanait de toute sa personne en ce moment.

— « Et voulez-vous me rapporter le coffret tout de suite? »

— « Je vais vous le chercher, mon Père... » Malgré la parole donnée, j'eus une peine infinie à me

contenir quand, une demi-heure après cet entretien, je me retrouvai avec Philippe Dubois, enfin revenu de sa promenade. Je dois reconnaître,;'» son honneur, que son visage traduisait, à cette minute, une anxiété intérieure qui eût achevé de me convaincre si j'avais gardé le

moindre doute sur sa culpabilité* Il devait, cependant se croire assuré du secret, car c'était un bien étrange hasard cpie mon second examen du coffret, et, moi excepté, qui pouvait constater l'absence des médailles dérobées? Nous les avions mentionnées trop vite pour que dom Griffi eût eu le temps d'en retenir les noms. Aussi ce n'était pas la crainte d'une découverte de ce vol qui mettait sur ce front intelligent et dans ces yeux, si vifs encore la veille, cette sombre expression d'inquiétude. Je devinai que le remords et la honte le déchiraient, tout simplement. 11 était si jeune, malgré son masque de cynisme, si voisin, malgré sa corruption intellectuelle, du chaud foyer de sa famille, si nourri encore de loyauté provinciale ! 11 remarqua bien la tristesse de mon regard, mais s'il l'attribua d'abord à la véritable cause, le silence que j'observai, d'après ma promesse, dut le rassurer.

— « J'ai fait une magnifique promenade, » me dit-il sans que je lui demandasse aucun détail sur l'emploi de sa matinée; « seulement, je me suis égaré, et j'arrive trop tard pour visiter le couvent... Je ne le regrette pas, car j'aurais peur de gâter ma sensation d'hier en revoyant ces fresques au grand jour. A quelle heure repartons-nous? »

— « Vers les deux heures et demie, » lui dis-je.

— « Alors, » fit-il, « si vous me permettez, je vais boucler ma valise. »

Il passa dons sa chambre sous ce prétexte. Je l'entendais qui allait et qui venait de nouveau comme cette nuit. Ma présence lui était, malgré tout, insupportable. Que serait-ce quand il reverrait l'abbé? J'appréhendais, avec une inquiétude qui allait jusqu'à la douleur, l'instant ou. Ions les trois assis derechef à la vieille table des novices, nous devrions causer, sachant, le prêtre et moi. ce «pie nous savions, el lui avec ce poids sur le cœur. 1 fne curiosité se mélangeait ;'i celle inquiétude. En me demandant le silence absolu auprès de Philippe, domlirifli avait certainement son plan. Allait-

il essayer de confesser le jeune homme sans trop l'humilier, en tête-à-tête? Ou bien, dans la divine bonté que révélaient ses yeux de vrai croyant, s'était-il décidé à pardonner en silence, comptant que le reste du trésor de dom Pio suffirait à payer la réparation de la laineuse terrasse? Toujours est-il que l'heure du déjeuner arriva, — toutes les heures arrivent, — et dom Gabriele vint nous appeler, avec sa même voix gaie et cordiale :

— « Hé bien ! seigneur Filippo, » dit-il, « vous avez pris faim, dans votre promenade?... »

— « Non, mon Père, » répondit Philippe à qui le Père avait saisi les deux mains affectueusement et que cette chaude étreinte paraissait gêner, « j'ai peur d'avoir eu un peu froid. »

— « Alors vous boirez un peu de mon vino sanlo, » reprit le moine : « vous savez pourquoi nous l'appelons ainsi ? Nous suspendons des raisins à sécher jusqu'au jour de Pâques, et alors nous les pressons. 11 y a un proverbe toscan qui dit : NelF uva sono Ire vinaccioli, dans le raisin il y a trois pépins; uno di sanità, uno di lelizia, e uno di ubriachezza, un de santé, un de gaieté, un d'ivresse. Mais dans mon vino sanlo, il ne reste que les deux premiers. »

Et ce fut ainsi de sa part une suite de phrases doucement enjouées tout le long du repas, qui se composait cette fois des truites promises, de châtaignes grillées, d'oeufs en omelette qualifiés de frits, et de grives, — de ces grives gorgées de raisins et de genièvre, qui font le régal d'automne dans ce coin béni d'Italie.

— « Je n'ai jamais pu toucher à un de ces petits oiseaux, « nous dit le Père, « je les vois voler de trop près ici. Mais nos paysans les chassent à la glu. Les avez-vous vus passer avec une chouette apprivoisée? Ils disposent le long de la vigne des hâtons enduits de cette glu. Puis ils posent la chouette à terre, attachée à un autre bâton. Elle volète cà et là. Les oiseaux s'approchent par curiosité. Ils touchent aux baguettes, et

NOUVELLES. I^s

les voilà pris. Je me suis toujours étonné qu'un poète n'ait pas fait une fable avec ce joli tableau... »

Mais d'allusion aux pièces disparues, pas un mot. Pas un mot non plus qui marquât une différence entre ses dispositions à mon égard et à l'égard de mon compagnon, — peut-être un peu plus de càlinerie cependant pour lui. que je voyais comme brisé par cette sympathie presque affectueuse de notre hôte si indignement trahi. Vingt fois je distinguai des larmes sur le bord des yeux de ce garçon, qui n'était évidemment pas né pour le mal. Vingt fois je fus sur le point de lui dire: Allons, demande pardon à ce saint prêtre, et que ce soit fini... Pui> Philippe fronçait les sourcil-, ses narines se crispaient. Le feu de l'orgueil séchait ses prunelles, et la conversation continuait, ou plutôt les monologues de dom Grifti. qui comparait maintenant son Monte Christo au Monte Oliveto, et il parlait avec tendresse de son ami qui est aus-i le mien, le cher abbé de V", préposé à une besogne de garde toute pareille. Puis il nous racontait toutes sortes d'anecdotes sur le couvent, les une- infiniment intéressantes, une visite, par exemple, du connétable de Bourbon en marche sur Rome, et commandant en secret au prieur une messe pour le lendemain de sa mort: — d'autres, enfantines et relatives à des légendes naïves... Ce ne fut qu'après ce repas et une fois remontés dans notre salon, que je compris son intention et quelle idée lui avait suggérée une connaissance du cœur humain, qu'un confesseur peut seul avoir. Nous ayant quittés quelques minutes. il rentra, tenant à la main la cassette de dom Pio. Je regardais Philippe. Il était devenu livide. Maisle visage ridé de notre hôte n'annonçait cependant aucune sévère interrogation :

— « Vous m'avez enseigné 1»' prix de ces médailli nous dit-il simplement en posant le coffret sur la table. " 11 yen a bien trop pour ce que j'ai à faire reconstruire. Permettez-moi de vous demander d'en choisir pour vous, chacun deux ou trois, que vous garderez en

souvenir du vieux moine, qui a prié pour vous deux ec matin... »

Il m'avait regardé, en prononçant ces quelques mots, d'un regard où je pus lire le rappel de ma promesse. 11 était sorti, que nous étions là, Philippe Dubois el moi-même, immobiles. Je tremblais qu'il ne devinât que je savais son secret. La sublime indulgence de dom Griffi, destinée à produire un repentir presque foudroyant par l'excès de la honte, ne pouvait avoir son plein effet sur cette âme en détresse que si l'amourpropre blessé n'y mêlait pas son fiel.

— « Que c'est Imhi, un bon prêtre!... » dis-je simplement pour rompre le silence. Philippe ne répondit rien. Il s'était vivement retourné contre la fenêtre et il regardait le vert paysageque nous avions admiré le soir en entrant, plongé dans une rêverie profonde. J'avais ouvert le coffret, et pris au hasard une des médailles pour obéir à notre hôte, puis je passai dans ma chambre. Mon cœur battit : je venais d'entendre le jeune homme qui sortait en courant, et ses pas qui se dirigeaient vite, vite, vers la cellule du vieux moine. L'orgueilleux était vaincu. 11 allait rendre les pièces volées el avouer sa faute. En quels termes parla-t-il à celui qu'il avait d'abord comparé si insolemment à feu Hyacinthe, et que lui répondit ce dernier? Je m' le saurai jamais. Seulement, lorsque nous fûmes remontés tous deux en voiture et que Pasquale eut dit à sa jument :

Allons, Zara. cherche tes jambes;.. », je me retournai pour revoir le couvent que nous quittions et saluer l'abbé, venu jusqu'au seuil, et jereconnus dans le regard que mon compagnon jetait de son côté sur le simple moine, F aube d'une nuire âme. — Non. l'ère des miracles n'est pas close, mais il y faut des saints, — et ils sent trop rares.

Recommencements.

Ainsi que l'auteur prend lui-même le soin de nous l'annoncer, les histoires réunies B0U8 ce mot Recommence-

ments ne sont que le commentaire de la parole du philosophe : La lie est une grande recommenceuse. On devine immédiatement le brillant parti que l'observateur attentif et pénétrant de la vie qu'est Paul Bourget a su tirer de cette vérité dans les dix récits qu'il a rassemblés dans ce volume.

Tour à tour touchants, pittoresques, ces fragments détachés d'après nature intéressent aux titres les plus divers: nous nous arrêterons au dernier. Pendant labataille, une page d'un pathétique d'autant plus saisissant qu'elle semble détachée d'un vivant carnet de notes prises sur le moment, et c'est pourquoi notre choix s'est arrêté sur ce morceau, de préférence aux précédents.

C'est le récit d'un épisode de la guerre des rues pendant la Commune, raconté par Julien Dorsenne, l'écrivain qui joue un rôle si important dans Cosmopolis. Le souffle d'autobiographie qui circule à travers cette histoire lui donne un si tragique accent de vérité que le frisson s'en communique au lecteur, impérieusement.

Page 1