PENDANT LA BATAILLE
Deux élèves de philosophie du Lycée Louis-le-Grand, internés dans une école préparatoire à l'angle de la rue des Sept-Voies et de l'impasse de Reims, près du Panthéon, sont au centre des barricades du mouvement insurrectionnel; après une imprudente promenade par la rue Soufflot et le boulevard Saint-Michel et la rencontre de fédérés et d'une cantinière delaCommune, ils parviennent à rentrer dans leur École, grâce à cette femme.
Quel mystère que le souvenir, cette grande fresque intérieure dont certaines portions s'effritent si vite, tandis que d'autres restent si fraîches, si vives, si intactes ? Pourquoi les syllabes combinées par mon patient ami en un vers d'une latinité médiocre ne sontelles jamais sorties de ma mémoire?... « Quis miser?... » Et voici qu'en transcrivant ces mots, je revis minute à minute les heures singulières durant lesquelles notre quartier fut pris d'assaut. — Ces heures furent si pa-
reilles les unes aux autres par la monotonie de l'horrible, que je ne peux plus, à cette distance, les distribuer en jours. Fut-ce le lundi, le mardi ou le mercredi que, la poudrière du Luxembourg ayant sauté, un vent d'ouragan souffla sur notre rue, qui fit voler en éclats les vitres de toutes les fenêtres ? A quel moment nouspréripitàmes-nous, Renaud et moi, jusqu'au dernier étage de Baldé, pour voir les flammes se tordre sur le ciel parmi un nuage de fumée, et le Louvre brûler ? A quel autre moment sentîmes-nous se rétrécir l'immense cercle de fusillades qui nous enserrait de tous côtés? Cela faisait une 'formidable et inexprimable rumeur, qui tenait du grondement de tonnerre et du claquet de moulin. Des sonneries de clairon éclataient, innombrables. Elles marquaient, dans la distance, la ligne mouvante de la bataille. Leur halètement furieux disait l'ardeur de l'action, et de temps à autre, distinct, strident, plus sinistre parmi ces sinistres bruits, le sifflement d'un obus déchirait l'espace... — A quel moment le premier do ces obus décrivit-il son orbe par-dessus notre collège ? A quel moment les fédérés installèrent ils dans ce collège une ambulance, dont les aides, dirigés par un chirurgien galonné jusqu'aux épaules, étaient quatre carabins, trois infirmières et dix sourdsmuets ? Était-ce enfin le mercredi ou le jeudi que, penchés à la fenêtre sans vitres de notre second étage, nous aperçûmes de nouveau la femme qui nous avait renvoyés de la pharmacie ; mais cette fois elle exécutait une besogne plus terrible que celle où nous l'avions vue s'occuper !
Le combat s'était donc rapproché davantage encore. Le directeur du collège nous avait fait donner l'ordre de ne plus quitter Baldé, sinon pour revenir par une galerie intérieure dans la cour de l'école préparatoire, où il se tenait, avec ce qui lui restait d'élèves et de maîtres, — une trentaine, en dehors des habitants de l'annexe. Nos deux camarades s'étaient retirés là. .Nous
étions, M. Finouy, Renaud et moi, demeurés dans notre étude. Tous les deux ils essayaient toujours de travailler. Moi, j'avais renoncé à même ouvrir un livre et j'étais absorbé tout entier par le spectacle de la rue, vide à cette heure.
Notre maison, comme je l'ai déjà dit, faisait l'angle de la rue de Reims et de la rue des Sept- Voies, laquelle s'élargit là subitement pour suivre la bibliothèque Sainte-Geneviève jusqu'au Panthéon. Ce monument et sa place au fond, au premier plan cette rue bordée d'un trottoir, puis la rue de Reims brusquement détachée et Unissant à l'autre extrémité en coude sur une étroite ruelle, telle était la topographie de ce coin de Paris. Elle rend seule intelligible la scène à laquelle il me semble encore assister. Il pouvait être une heure de l'après-midi. Si je ne me rappelle pas le jour, je me souviens bien que nous venions de remonter après le déjeuner. La rue des Sept-Voies était vide, toutes les maisons fermées, et cette solitude comme chargée d'une attente tragique. Subitement je poussai un cri qui fit se précipitera mes côtés le maître d'étude et mon camarade. Un homme tournait le coin de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il s'engageait en courant sur le trottoir. C'était un prêtre en soutane, sans chapeau. A cette courte distance, nous distinguions la pâleur de sa face, réellement hagarde de terreur. Il n'avait pas fait vingt-cinq pas qu'une autre personne, évidemment acharnée à sa poursuite, doublait le même angle. Nous reconnûmes, Renaud et moi, avec un saisissement qui nous immobilisa contre cette fenêtre, la femme que nous avions vue charger les pistolets dans la boutique du pharmacien, celle cjui nous avait si spontanément rendu la liberté. Elle tenait à la main un revolver encore, mais pour s'en servir elle-même. Elle n'eut pas plutôt aperçu la robe noire du fugitif qu'elle tira sur lui deux balles qui ne l'atteignirent pas. Elle pressa le chien une troisième fois sans que le coup partît. L'arme était vide. Le prêtre fuyait toujours. La femme jeta le
pistolej à terre el courut aussi. Le pied lui manqua contre le trottoir. Elle tomba. A peine relevée et désespérant d'atteindre le fuyard, elle se tourna du côté de la place en poussant appel sur appel, pour hâter sans doute l'arrivée de quelque autre poursuivant. Un garde national parut qui s'arrêta pour épauler son fusil. La balle érafla le mur du coin de la rue de Reims, juste comme le prêtre se garait derrière. Le malheureux était devant, la porte de Baldé. Nous savions que cette porte avait été verrouillée, puis fermée avec sa barre sur l'ordre du directeur, dès le matin. Nous demeurâmes stupéfaits de la voir s'ouvrir et le fugitif s'y précipiter. Quelqu'un se tenait sur le trottoir en qui nous reconnûmes M. Finouy. Tandis que nous nous attardions, en véritables enfants, à regarder ce spectacle de terreur, comme un spectacle, en effet, ce simple maître d'étude avait, lui, couru droit au danger, dans l'instinctif élan d'un homme de coeur qui peut en sauver un autre. Sa conduite était un tel reproche à la nôtre qu' instinctivement aussi nous descendîmes les escaliers, quatre marches par quatre marches, pour voler à son secours. Nous nous trouvâmes en bas juste à temps pour assister au dialogue qui s'engageait entre le maître d'étude et le garde national dont le coup de fusil avait manqué la soutane noire de si près :
— « Mon curé est ici, » disait le fédéré. « Pas de 1 tètises. Il mêle faut. »
— "Il n'est pas ici, » répondit Finouy, «c'est moi qui viens d'ouvrir la porte... »
— « Il n'est pas ici?... » reprit l'autre. « Hé bien ! nous verrons... » D'un coup de crosse il écarte le pion, nous d'un revers de main, et il se rue dans l'étroite cour où s'était, hélas ! engagé le pauvre prêtre. Finouy nous crie :
— « La porte, fermez la porte ! »
Puis, tandis que nous mettons la barre et les verrous, il s'élance lui-même à la poursuite du soldai. Cette action avait été si rapide que le fugitif n'avait pas même
essayé de se cacher. Il n'en avait pas eu le temps. Il avait fait eu courant le tour de l'étroit préau. Ayant trouvé une étude ouverte, il s'y était jeté. Là, il s'était nus à genoux et il priait. Le soldat de la Commune et le maître d'étude le surprirent dans cette attitude :
— « Hé! l'abbé ! » criait le premier quand nous arrivâmes à notre tour, « assez de gyries comme cela. Les camarades attendent. Tu vas retourner là-bas ou je te bride... » et il esquissa le geste d'épauler son arme.
— « Ce n'est pas vrai, » disait Finouy avec autant de calme qu'il mettait souvent de colère à reprendre nos peccadilles d'écoliers. « Vous ne tuerez pas monsieur l'abbé !... » et il écarta de sa main le canon du fusil. « D'abord nous ne le laisserons pas tuer sans le défendre et sans le venger. » Il tira lui-même un revolver de sa poche, cpie je lui connaissais pour l'avoir vu souvent dans son pupitre : « Et puis, vous le tueriez, voulezvous me dire à quoi cela vous avancerait ? »
L'homme tenta de dégager son arme, mais Finouy nous avait fait signe. Nous étions trois à tenir le canon, — et le maître d'étude continuait, avec une présence d'esprit qui nous émerveillait, même dans ces tragiques circonstances, à la constater :
— « La porte est fermée derrière vous. Il y a quarante hommes dans le collège. Ils accourront si nous crions... Mettons que je vous manque et que vous nous tuiez tous quatre. Il faudra sortir, et vous ne sortirez pas... Et, quand vous sortiriez, ne savez-vous pas que vous êtes perdu? que les troupes de Versailles seront ici ce soir, demain matin?... Pas un des vôtres n'échappera... Hé bien ! moi, je suis le directeur de ce collège, » — il avait pris pour usurper ce titre un air d'autorité froide qui acheva d'en imposer au misérable, — « et, je vous en donne ma parole d'honneur, si vous voulez me livrer votre prisonnier, el vous fier à moi, vous aurez la vie sauve... »
Le prêtre s'était levé pendant ce discours. Il se rapprocha de notre groupe. Je verrai toujours ce masque
terreux, presque gris, qui portait l'empreinte dune agonie de plusieurs heures. Nous avons su depuis qu'arrêté parles fédérés rue Notre-Dame-des-Champs, à six heures du matin, on l'avait traîné de barricade en barricade, et contraint de s'exposer, à chaque retraite, au t'en des assiégeants, pour ralentir l'attaque. Sur la place du Panthéon, la panique s'était emparée du martyr, une de ces paniques animales qui fuient devant elles, au hasard. Il s'était échappé, poursuivi par la femme que nous avions vue faire feu et glisser sur le trottoir, et par le garde national à qui notre maître d'étude essayait d'arracher cette proie. Maintenant, il avait prié. L'esprit avait vaincu la chair. Il nous voyait, Renaud et moi-même, deux adolescents, presque deux enfants, sur le point d'aider notre maître dans une lutte dangereuse et pas seulement, pour nous. Il savait que les désespérés dont il avait été le prisonnier étaient très capables de tout dans ces heures suprêmes : à des barbares qui brûlaient le Louvre, cpie pouvait coûter l'incendie (l'un collège ?
— « Monsieur, » fit-il en s'adressant à notre soi-disant directeur, « le bon Dieu m'a déjà protégé, il me protégera encore. Je ne veux pas que vous risquiez pour moi votre vie, celle de ces enfants, celle de vos autres élèves... Je suis prêt à retourner à la barricade... »
Le fédéré avait écouté M. Finouy d'abord, puis le prêtre, avec une physionomie encore égarée par la lièvre de la bataille. Cependant il s'y démêlai! déjà une hésitation. Cet homme, de trente ans peut-être, blond, gras et rose, n'avait pas sur son visage l'irréductible haine dont nous avions lu l'expression dans les yeux de Hardy. On devinait en lui le petit employé ou le modeste ouvrier parisien, sans initiative ni résistance, enrôlé dans la garde nationale pendant le siège, ayant continué à servir sous la Commune naturellement, pour les trente souspar jour, et naturellement arrivé, dans cette guerre sinistre des rues, aiiVoup de feu criminel sur un prisonnier fugitif. 11 y eut une minute, sans aucun
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doute, pendant la scène dont je traduis mal la rapidité à la fois et la simplicité, — une minute, non, une seconde, où un geste d'un de nous, une intonation de voix, un regard eussent suffi à le rejeter au môme sauvage délire. 11 y eut une autre seconde où le calme énergique du maître d'étude, notre jeunesse, l'héroïsme résigné du prêtre, l'isolement et aussi l'espérance soudain évoquée du salut réveillèrent en lui le bon garçon de la vie normale. 11 ne répondit pas à l'abbé, mais s'adressant à M. Finouy :
— « Vous en parlez à votre aise, vous, monsieur le directeur, » dit-il, « et les camarades ? »
— « Les camarades ? » reprit le maître d'étude. « Et vous croyez qu'il y en a un seul qui hésiterait à sauver sa peau, s'il en avait le moyen ? »
— « Mais s'ils ne me voient pas revenir avec mon homme ?... »
— « Ils croiront que M. l'abbé s'est sauvé ou a été tué, vous, que vous avez été pris ou blessé... »
— « Et s'ils cherchent ici ? »
— « Ils ne chercheront pas. Vous voyez bien qu'ils n'ont pas frappé à la porte. Ils auront cru que M. l'abbé et vous aviez passé par l'autre rue, au bout de celle-ci... Voyons, » ajouta le tentateur, « vous n'êtes pas un méchant homme, cependant. Vous avez quelque part une maman à revoir, une femme, quelqu'un à qui vous tenez... Dites-moi que vous me donnez la vie de monsieur, et suivez-moi que je vous mette en sûreté. Est-ce oui ? Est-ce non? Nous n'avons pas un moment à perdre... »
— « Hé bien ! c'est oui ! » répondit l'insurgé après un instant du plus terrible silence.
— « Alors, suivez-moi, » dit M. Finouy, « et vous aussi, monsieur l'abbé. Je vais vous cacher tous les deux.
Les deux hommes se regardèrent, et le soldat fit signe au prêtre de passer devant lui. Le sens du respect social l'avait dépi reconquis! Le maître d'étude
les emmena dans une pièce en sous-sol qui servait de salle d'armes et il nous envoya prévenir le directeur, en nous donnant la clef de la porte du couloir par où Baldé communiquait avec l'école préparatoire. Quand nous reparûmes avec cet important personnage, Finouy était seul. Il avait appréhendé notre étourderie d'écoliers el employé le temps dé notre absence à l'exécution de sa promesse. Le fait est que nous ne sûmes jamais dans quelle chambre ou dans quelle cave il avait prudemment enfermé — sous la même clef — le prêtre fugitif et son poursuivant. Nous comprimes seulement, à quelques mots prononcés par le directeur, que la parole donnée serait maintenue, et tout de suite une succession quasi foudroyante d'incidents nouveaux nous empêcha de pousser nos investigations plus avant.
Ce fut d'abord l'ordre intimé par ce même directeur aux quelques personnes demeurées dans Baldé de se rendre dans la cour de l'école. On annonçait que les caveaux du Panthéon étaient remplis de poudre, et que l'on mettait le feu à cette poudre. Tout le quartier, construit sur des catacombes, devait s'écrouler. S'échapper du collège quand les fusillades et les claironnées de plus en plus proches attestaient le voisinage immédiat de la mêlée, il n'y fallait pas songer. Des matelas avaient été jetés au milieu de la cour principale. Nos maîtres nous y firent asseoir, et on attendit. J'ai encore dans l'oreille la voix de cet inspecteur farouche. M. Dupuy, — dit Poche, — qui, d'ordinaire, ne nous parlait que pour nous terroriser, me confiant ses inquiétudes avec la familiarité du péril commun:
— « Je voudrais beaucoup être plus vieux de deux heures, mon cher Dorsenne !... »
Ce fut ensuite, vers le milieu de l'après-midi, cette installation soudaine dont j'ai déjà parlé, dans celle même cour cl dans les études qui ouvraient sur elle. d'une amliulaiice coinniunalisle, présidée par un médecin-major, qui commandait à quatre carabins, tous
imberbes, à trois infirmières de mine effrontée et à une dizaine d'infirmiers sourds-muets. Ils apportaient l'appareil habituel des hôpitaux militaires, qu'ils disposèrent, avec une hâte et un étalage où se devinait le besoin, quand la troupe régulière serait là, de fournir une évidente preuve de leur philanthropique occupation. Et ce fut enfin l'arrivée de cette troupe elle-même, annoncée par des coups de feu si voisins que l'on entendait les balles claquer de l'autre côté du mur de la cour. Plusieurs de ces balles ricochèrent, aplaties. jusque parmi nous. Nous étions maintenant au centre de la bataille et tout le monde se taisait. Soudain, nous distinguons les gestes désespérés des deux sourdsmuets que le chef de l'ambulance avait placés en plantons contre la porte. Ces malheureux relevaient le canon du fusil d'un chasseur qui nous avait aperçus et qui couchait en joue ce groupe compact au milieu de cette cour. Un autre chasseur apparaît, puis un officier, un capitaine, le pistolet au poing, la jugulaire au menton, les yeux bridants de fureur et d'énergie dans un maigre visage, creusé par dix mois de guerre, de combats et de captivité :
— « Mais c'est un collège, ce sont des enfants ! » s'écrie le garçon de loge, qui, après s'être retiré peu courageusement devant le fusil braqué du premier chasseur, s'était jeté sur le capitaine comme sur un sauveur.
— « Où est le directeur ? » demanda ce dernier, et quand le savant distingué qui gouvernait l'école préparatoire avec tant de bonté et de justice se fut approché : « Combien comptez-vous d'élèves ? Combien de maîtres ? Combien de domestiques ? Il faut m'en faire une liste que vous remettrez à mon sergent... Bon, » ajoutat-il, « quatre hommes ici, » et il indiqua la porte, « quatre ici, •> et il indiqua le coin de l'ambulance,
el en avant, vous autres, » cria-t-il aux chasseurs entrés avec lui, qui repartirent vers la rue et vers la bataille.
Elle s'éloignait, cette bataille, et nous l'entendions s'éloigner. Ce fut la subite, l'étrange sensation d'un vaste silence immédiat, tandis qu'au loin le crépitement de la fusillade, le sifflement des obus, le grondement de la canonnade continuaient, ininterrompus... Il y avait dans cet apaisement soudain delà furieuse tempête autour de nous je ne sais quoi de déconcertant et de sinistre. De combien de morts notre actuelle sécurité était-elle faite? — Pour Renaud et pour moi, cette prise du Panthéon suggérait encore une image plus précise, celle de la jeune femme que nous avions vue, cette même après-midi, poursuivre le malheureux prêtre à trente pas de nous, et elle nous avait pourtant délivrés, peut-être sauvés, quelques jours auparavant ! Avait-elle continué sa chasse à l'homme, et, voyant la porte de Baldé fermée, pensé que le prêtre et le garde national s'étaient engagés dans l'autre rue? Avait-elle essayé de s'y engager aussi ou bien était-elle retournée à la barricade? Dans l'un et dans l'autre cas, que de chances pour qu'on l'eût tuée! S'était-elle retirée avec les insurgés sur le Jardin des Plantes ? Son sort ne valait guère mieux.
— « Si seulement elle était rentrée chez nous avec le prêtre? » me dit Renaud quand nous eûmes regagné notre petite étude.
— « Mais, si elle avait été là, le fédéré aurait-il consenti à se rendre? » répondis-je.
— « Nous essaierons toujours de visiter la barricade.. . » répondit Renaud. « Si elle n'était que blessée ?... »
A dix-huit ans, de pareilles idées ne semblent pas déraisonnables. L'événement devait, pour une fois, dépasser encore notre plus romanesque attente. Dieu! quelle sinistre expédition nous entreprimes vers la place du Panthéon, — à la nuit tombée, — lorsque le chef de l'ambulance fédérée prit sur lui d'aller avec quatre de ses infirmiers sourds-muets examiner l'endroit où l'on s'était battu au milieu du jour! Nous lui
demandâmes de l'accompagner. Il y consentit. Chacun de nous était muni d'une lanterne, tous les conduits à gaz étant coupés. D'ailleurs, à peine était-il besoin de falots pour cette nuit de mai claire et transparente. La douce lune et les douces étoiles rayonnaient sur le plus lamentable spectacle. Au long des trottoirs de la place, des cadavres étaient couchés, tous pieds nus et inconnaissables à leurs uniformes : ceux des gardes nationaux qui avaient défendu jusqu'au bout l'énorme barricade dont la masse bouchait toujours la large rue. Par une précaution féroce, que justifiait trop l'exaspération du combat, les vainqueurs avaient achevé les vaincus en leur brisant le crâne à coups de crosse. Des débris de cervelle engluaient le pavé, mêlés à des touffes de cheveux et à des filets de sang à peine figés. Ces vainqueurs cependant, épuisés par cette dure journée, s'étaient couchés sur des bottes de paille à même le sol. Ils dormaient en plein air, à côté des cadavres, d'un sommeil que notre marche ne dérangea même pas. Les sourds-muets penchaient, leur lanterne sur chaque mort tour à tour, et tour à tour nous distinguions des barbes grises et des faces imberbes, — preuve nouvelle de ce fait qui nous avait tant frappés, lors de notre imprudente sortie du lundi : la haine sociale à ses deux âges, avant l'expérience et après l'expérience. Arrivés à l'endroit où nous avions été arrêtés l'autre jour, l'impression devint plus terrible encore : les cadavres, placés tout droits contre le rempart de pavés, semblaient le garder encore. Frémissants, nous hâtâmes le pas et nous arrivâmes seuls au bâtiment de la mairie. La cour en était vide et noire. Un escalier, éclaire par une lampe, montait sinistrement vers le premier étage. On entendait les officiers qui s'y tenaient causer et rire la porte ouverte. Nous nous mimes à parcourir cette cour, au fond de laquelle se dressait un amoncellemenl ('norme de tragiques débris. Des fusils, des pistolets, des sacs, des gibernes, des képis, des bidons avaient été jetés là pêle-mêle et formaient, dans un
angle, un tas plus haut qu'un homme. — Quelle curiosité enfantine nous poussa à regarder par derrière? — Renaud avait avancé sa lanterne qu'il laissa aussitôt retomber en poussant un : « Ah ! mon Dieu ! » dont l'épouvante me figea le sang dans les veines. Une main avait saisi son bras et une voix disait : — « Ne me vendez pas ! »
Cette voix, où l'avions-nous entendue? J'avançai ma lanterne à mon tour, et je reconnus, couchée sur le pavé, à l'abri de ce sinistre amas, qui? Cette femme même dont le souvenir avait été la cause de notre promenade nocturne à travers ce charnier humain. Oui, c'était bien ce même visage, joli et déjà fané, que nous avions vu une première fois souriant d'un sourire de pitié gouailleuse dans la boutique du pharmacien, puis une seconde fois, animé d'une telle fureur de sauvagerie tandis que le prêtre fuyait sous les coups de revolver. Maintenant, c'était sur ces traits lassés, dans ces yeux fiévreux, sur cette bouche hagarde, ce frisson de la bête traquée qui sait le chasseur à côté. Comment avait-elle échappé à l'investigation des vainqueurs, dans cette mairie dont chaque coin avait été fouillé à coups de baïonnette? Encore aujourd'hui, je ne le comprends pas. Elle nous regardait, sans plus parler. Renaud et moi. Elle nous avait reconnus, et tremblai! très fort, mais pas plus que nous ! Certes, c'était une scélérate et que nous avions vue accomplir le plus lâche des attentats. Si elle avait tiré devant nous sur le pauvre prêtre, de cette même main qui tenait toujours le bras de Renaud, quels autres meurtres n'avait-elle pas commis dans la frénésie de la dernière bataille? Mais cette scélérate était une femme, et nous lui devions delà reconnaissance. Faisions-nous bien, faisionsnous mal en essayant de la sauver à notre tour? Nous ne nous le demandâmes pas, tant notre instinct fut irrésistible et irraisonné.
— « Dorsenne, il faut absolument qu'elle sorte d'ici, » dit Renaud, « ou elle est perdue. »
— « Rien de plus simple, » répondis-je après un moment de réflexion, « je vais lui donner mon manteau et ma casquette... Nous la mettrons entre nous deux, et on la prendra pour un de nos camarades. Mais où la conduire? »
— « A Baldé, d'abord, » dit Renaud, « nous verrons après... »
— « Je vous remercie, messieurs, » dit la jeune femme. Elle nous avait écoutés sans parler, et elle ajouta: « Mais cette maison, est-ce loin ? »
— « Vous êtes blessée ? » lui demandâmes-nous.
— « Presque rien, » fit-elle, « une égratignure à la jambe. Seulement, je n'ai pas mangé depuis ce matin, et je n'aurais pas la force de marcher longtemps... »
— « Il n'y a que cinq minutes, » dit Renaud, « et vous vous appuierez sur nous. Mais vite, vite... Ah ! c'est trop tard !... »
Deux personnes apparaissaient en effet au haut de l'escalier. On ne voyait que leurs silhouettes qui révélaient des officiers, et les points rouges de leurs cigares. J'avais éprouvé, depuis le commencement de cette semaine, bien des émotions. Laquelle était comparable à l'angoisse qui m'étreignit quand ces deux hommes regardèrent de notre côté ? Ils pensèrent sans doute que nous étions des employés de la mairie, occupés à quelque besogne de nettoyage, car ils continuèrent de causer, appuyés au parapet de cet escalier, sans plus l'aire attention à nous. Ce fut là, au bruit de la voix de ces deux témoins, qui heureusement nous tournaient le dos, mais dont un seul soupçon eût coûté la vie à notre compagne, ce fut là que nous aidâmes cette dernière à passer un de nos pardessus d'uniforme. Nous coiffâmes ses cheveux, heureusement coupés courts, d'une de nos casquettes, et nous voici, recommençant, avec la malheureuse entre nous, le chemin que nous avions suivi une demi-heure auparavant, sur cette place où les sourds-muets se penchaient toujours sur les morts! Qu'elle nous sembla longue, cette traversée, et lent le
pas de notre compagne, et léger le sommeil des chasseurs endormis sur la paille, qui parfois faisaient un mouvement!... Si l'un d'eux se réveillait?... Si la porte de Baldè était fermée?... Si nous rencontrions le directeur, et surtout l'inspecteur, ce terrible Poche, dont la haine pour les insurgés s'était accrue de tout l'amour qu'il portait à son (ils entrain de se battre contre eux?... Si mous nous trouvions face à face avec le prêtre que noire protégée avnit tenté d'assassiner ;'i cet endroit môme?... Mais non. A de certaines heures on dirait qu'il n'y a vraiment place qu'à des hasards favorables au milieu des circonstances les plus follement périlleuses. Pas un des chasseurs ne se réveilla. Une patrouille militaire que nous croisâmes fut trompée par nos uniformes et ne prit pas garde à nous. La porte de Baldé était ouverte, la loge du concierge vide, vide l'escalier. Nous introduisîmes l'insurgée dans un dortoir, abandonné à cette époque de vacances forcées, — et, rentrés dans notre petit dortoir à nous, nous employâmes notre nuit à combiner un plan dont le détail assez compliqué devait réussir comme notre équipée de la veille, jusqu'à la minute où cette hypothèse d'une rencontre avec le prêtre se réalisa d'une manière si simple, — si effrayante aussi, que la seule idée m'en fait tressaillir, après tant d'années!
Ce plan consistait à prévenir le médecin en chef de l'ambulance communaliste installée dans l'école, et à obtenir de lui qu'il enrôlât notre protégée dans son équipe. 11 suffisait qu'une des trois infirmières possédât un COStume en double et consentit à le prêter. Nous consacrâmes la journée du lendemain à cette négociation et à ce déguisement, si bien qu'à la nuit tombante, l'ex-cantinière de la barricade, installée au
chevet d'un des Messes, parlilait de la charpie avec SOS mêmes mains qui, trente-six heures plus lût, jouaient
si hardiment du revolver Le bonnet dont elle était coiffée changeai! sa physionomie autant que te long
tablier blanc à épaulettes. Quand nous la vîmes ainsi, au matin, nous jugeâmes qu'elle était méconnaissable Elle-même en jugeait sans doute ainsi, car après avoir subi, durant la journée de la veille, une folie d'inquiétude qu'elle ne nous avait pas cachée, elle retrouvait, pour vaquer à ce travail d'effilochage, le seul dont elle fût capable, presque son sourire de notre première rencontre, et, au moment où nous la croisâmes, nous l'entendîmes qui fredonnait en nous regardant:
Au mont Ida, trois déesses...
Sa gaieté devait vite céder la place à une nouvelle cl plus terrible appréhension. Nous étions venus, comme ru flânant, jusqu'à la salle des pansements vers les neuf heures. A dix heures, un ordre courait le collèue «[lie tous les habitants de la maison, depuis les élèves jusqu'aux maîtres et depuis les domestiques jusqu'aux hôtes de hasard, eussent à se réunir dans la cour où r.n colonel devait les passer en revue !
Je le vois encore, cet inspecteur inattendu, avec sou rude et sévère profil d'ouvrier de guerre, avec le regard dur de ses prunelles bleues. Je revois les uniformes llétris des officiers qui l'accompagnaient. Comment l'infirmière improvisée subirait-elle cette dernière el suprême épreuve ? Quand elle parut, au milieu du groupe suspect de l'ambulance, nous n'eûmes plus d'yeux que pour elle. Nous crûmes mourir d'épouvante en apercevant, à quelques pas, au milieu de nos maîtres, l'abbé Broussais, — c'était le nom du prêtre que M. Finouy avait préservé! Il y avait aussi dans un troisième groupe, celui des domestiques, le fédéré ù qui ce même M. Finouy avait promis la vie sauve. La pâleur de cet homme et son tremblement le désignaient trop aux perçantes prunelles bleues du colonel. Mais sous la livrée du collège, et présenté dans le tas par le directeur, il ne fui même pas remarqué, .l'observai, au contraire, avec une mortelle inquiétude, qu'un des
jeunes officiers de l'escorte, un lieutenant de chasseurs, fixait d'un regard aigu la soi-disant infirmière. Cette fille, heureusement, avait reconquis assez d'énergie pour se faire un masque impassible. Pourtant, si l'officiel', devant cette physionomie, se demandait où il avait déjà rencontré cette femme, il doutait encore, au lieu qu'elle avait été reconnue par l'abbé Broussais. Nous en eûmes la preuve au geste de saisissement involontaire qui échappa au prêtre. Il le réprima aussitôt pour suivre le reste de l'inspection avec un mutisme attentif qui nous rendit, à Renaud et à moi, un peu d'espoir. L'instant critique approchait: le colonel était arrivé devant le personnel de l'ambulance. Il questionnait le médecin-major. Au cours de cet interrogatoire, qui dura plus longtemps à lui seul que n'avaient duré jusqu'ici tons les autres, le prêtre remarqua-t-il le regard du jeune lieutenant? — Éprouva-t-il un de ces élans de charité passionnée comme en inspire à certaines âmes très pieuses la gratitude d'un mortel danger évité récemment? — Nous le vîmes insensiblement se rapprocher de la jeune femme. Il était maintenant son voisin. Elle le reconnut, elle aussi, sans que son visage s'altérât, mais avec une terreur dans les yeux qui se changea en une véritable stupéfaction, quand M. Broussais commença de lui parler. Que lui dit-il? Que répondit cette fille à l'homme qu'elle avait voulu tuer, deux jours auparavant? Sans doute il la questionnait afin d'avoir sur elle des détails qu'il pût donner au colonel si on lui demandait qui elle était. 11 n'eut pas besoin de s'en servir d'ailleurs. Car à peine avait-il quitté la fausse infirmière que le lieutenant vint à lui et l'interrogea, — c'était tout auprès de nous, et nous entendîmes à la fois la question et la réponse :
— « Vous connaissez cette femme à qui vous parliez tout à l'heure, monsieur l'abbé? »
— « Si je la connais! .. répondit le prêtre, « beaucoup. Mais pourquoi? »
- « A cause d'une ressemblance singulière, » fit
l'officier; puis, après un silence: « Ainsi, vous répondez d'elle ? »
— « Assurément, » répondit le prêtre qui ajouta : « Elle est infirmière dans le mauvais camp ; mais il faut bien vivre, et ce n'est pas une mauvaise fille. La preuve, c*est qu'elle me promettait tout à l'heure d'assister à la messe que je dirai demain pour remercier le bon Dieu de m'avoir sauvé. »
Et il racontait son supplice de l'avant-veille à son interlocuteur, qui insista:
— « Alors, vous avez été sur la barricade de la rue Soufflot? »
— « Deux heures durant, » dit le prêtre.
L'officier le regarda, puis il regarda la femme. A ce moment même, elle défilait avec les autres infirmières devant le redoutable colonel. Celui-ci les dévisagea toutes et, ne diagnostiquant rien de suspect, il dit simplement :
— « C'est bien, allez... A qui le tour? » Distinctement, nous vîmes sur la bouche du jeune
sous-lieutenant une parole qui ne se prononça pas. De nouveau il regarda la femme, il regarda le prêtre, puis il haussa les épaules, sans que nous pussions deviner si ce geste signifiait: — « Je suis un fou, je me suis trompé, » ou bien : « Si ce prêtre ne veut pas qu'elle soit reconnue, pourquoi la dénoncer? »
Et l'insurgée fut sauvée.
Voyageuses.
Six nouvelles s'enveloppent sous cette appellation générale de Voyageuses, leur donnant comme une sorte de lien commun et en faisant les grains du chapelet pittoresque et varié composé par les souvenirs de voyages de l'écrivain.
Si le mérite et l'intérêt de chacune d'elles sont à peu près égaux, il est cependant impossible de ne pas mettre en première ligne celle dont nous donnons ici toute la dernière partie et qui forme un admirable pendant à Un saint ; c'est :