‹ Pages choisiesChapitre 54 sur 62 · SENSATIONS D'OXFORD · texte numérisé non relu

SENSATIONS D'OXFORD

A un ami.

Dante Gabriel Rnsselli.

Sur un des murs de la salir de la bibliothèque, daus ce cercle aimable de l'Union, j'ai regardé souvent les lignes d'une fresque pâlie et d'ailleurs masquée en partic par les livres, qui représente « la vision du Saint- Graal par Lancelot ». Ce que je vénérais dans cette fresque décolorée, «'était surtout le souvenir du peintre dont elle est l'<euvre et qui s'appelle Dante Gabriel Rossetti. Peu d'artistes de nos jours ont eu plus que Celui-ci le respecl de leur ail et le culte pieux de la sublime, de l'adorable Beauté. C'est eu 1856 et à l'âge de vingt-huit ans qu'il composai) cette vision du Saint- Graal, et il convertissait à sa foi esthétique deux étudiants de l'Oxford de cette époque, dont l'un s'appelait Burne Jones, et l'autre Charles Algernon Swinburne. Le premier est devenu le peintre le plus fameux de l'Angleterre contemporaine. Le second a écrit les Poèmes el Ballades, Alalanle à Calydon, Chastelard, Erechiheus, aidant de chefs-d'œuvre qui ont t'ait de lui le maître incontesté de la jeune école poétique. Quelles causeries oïd dû entendre les murs de cette salle entre Ces trois fervents de l'Idéal, qui étaient aussi trois possédés du génie ! Mais qui donc avait deviné leur génie en ces temps-là, et qui donc y croyait ? As-tu songé quelquefois que le meilleur de la vie des arlistes se passe ainsi dans l'ombre et sans témoins? Cet âge de l'adolescence et de la virilité commençante, où leur invention déborde, OÙ les Meurs de la fantaisie el de l'enthousiasme éclo-

senl naturellement, comme des lis d'eau claire, dans ce courant qui coule si généreusement, cet Age de candeur et de découverte ravie du talent est aussi l'âge de la solitude, du silence dédaigneux, et souvent de l'hostilité. Le grand artiste prodigue alors, dans une de ^, .^

causeries d'atelier ou de chambre d'étude, plus de pensée neuve, d'esprit charmant, d'imagination exquise qu'il ne fera plus tard en des mois entiers, comme il porte sur son jeune visage plus de flammes heureuses qu'il n'y laissera voir un jour de tristes rides et de flétrissures ineffaçables. Et ce sont là des trésors perdus; mais cela n'ajoute-t-il pas à leur poésie qu'ils soient perdus ?

Enigmatique déjà et singulier par le caractère de son Idéal qui unit d'une façon étroite le goût du symbolisme el l'étude minutieuse de la réalité, Rossetti l'est davantage encore par la dualité de son génie. Il fut, en effet, peintre et poète à un égal degré, traitant le plus souvent les mêmes sujets avec le pinceau et avec la plume. La rencontre est rare entre l'imagination du mot que suppose la poésie et l'imagination de la couleur que suppose la peinture, et cependant les peintres s'accordent à reconnaître dans les tableaux de Rossetti des qualités qui sont seulement celles d'un peintre, tandis que les lecteurs de ses sonnets, de son poème de Lililh, de sa Demoiselle bénie, de sa Dernière Confession, ne sauraient lui refuser le don de la beauté poétique pure. 11 faut dire que son éducation avait été assez étrange pour que le résultat exceptionnel de cette exceptionnelle culture apparaisse comme nécessaire. Rossetti était le fils aîné d'un Italien qui, chassé du royaume de Xaples après les événements de 1820, se réfugia en Angleterre et y devint le commentateur attitré de la Divine Comédie. C'est en témoignage de son admiration pour ce poème que le proscrit donna le prénom de Dante à son enfant. On imagine aisément dans quelle atmosphère de mysticité cet enfant grandit, et aussi combien cette mysticité était rendue plus singulière par le contraste de la vie anglaise, précise, saine, el si puissamment positiviste. De bonne heure aussi Dante Rossetti commença d'éprouver «•■lie difficulté de s'accommoder aux exigences contemporaines qui est la cruelle rançon de la délicatesse trop affinée. Amoureux de son art et d'une certaine sorte de

beauté complexe dont, il poursuivit toujours la chimère, souffrant d'un excès de nervosité qui faisait de la moindre critique un coup de poignard, avec cela impatient de la contradiction et volontiers convaincu que ses ennemis inventaient contre lui des machinations ténébreuses, il vécul dans un cénacle de fidèles et de compagnons intimes. 11 exposa au public très peu de ses œuvres peintes, et c'est seulement dans les dix dernières années de sa vie qu'il publia deux recueils de ses vers : les Poèmes et les Ballades el Sonnets. Même il voulut un jour que ces vers disparussent et pour toujours. Il venait de perdre, après deux années de mariage, une jeune femme qui avait d'abord été son élève en peinture et dont le visage réalisait d'une façon saisissante le type de beauté féminine qui se retrouve dans toutes ses toiles. Cette jeune femme ayant, eu à souffrir de fortes névralgies, se prit à boire du laudanum, et une dose excessive la tua. Dans le délire de sa douleur, le poète exigea qu'on ensevelit avec elle le recueil de ses poèmes qui étaient encore manuscrits et qu'il avait copiés pour elle sur un livre précieusement relié. « Je n'ai composé ces vers que pour toi et ils ne peuvent pas demeurer là où tu n'es pas... », disait-il en pleurant. Il plaça donc le volume entre la joue et la chevelure de la morte déjà couchée dans son cercueil. On cloua la dernière planche et la pauvre femme fut enterrée au cimetière de Highgate. Rossetti semblait avoir lui-même renoncé à la vie. Il aurait pu dire comme le poète Armand Silvestre en des stances si touchantes :

Sur tes lèvres en fleur j'ai bu l'oubli des rose^. Et dans les yeux profonds le mépris des soleils...

Tu vas sourire, mon ami, et une fois de plus nous allons dire ensemble que le cœur d'un homme de Lettres ;i pour maltresse première et dernière la littérature. Nous n'aurons pourtant qu'à moitié raison!... Rossetti en arriva peu à peu, non pas ;'i se consoler, mais à re-

grettcr sa résolution romanesque. Cet ensevelissement de tous ses poèmes, dont il n'avait pas d'autre copie et qu'il se sentait incapable d'écrire à nouveau, lui apparut comme l'ensevelissement du meilleur de sa gloire. Il avait été sincère en sacrifiant cette gloire à son amour. Il fut sincère encore en se contredisant. Sept années el demie après les funérailles, le cimetière de Highgate vit, par une nuit noire, des ouvriers procéder à une funèbre besogne. On déterrait le cercueil de la femme de Rossetti qu'on put revoir, couchée dans sa bière, conservée par l'embaumement dans la grâce de sa beauté mortelle, et le petit livre était demeuré entre la joue amincie et les beaux cheveux. L'ami qui s'était chargé de cette triste mission prit le volume. Quelques mois plus tard, les poèmes paraissaient en librairie et obtenaient un succès éclatant. Mais Rossetti ne se consola jamais d'avoir commis ce qu'il appelait lui-même son sacrilège... — Ne sourions pas trop de cette histoire, car il y a de quoi pleurer. N'en pleurons pas, car il y a de quoi sourire. Il se rencontrera toujours dans l'artiste un enfant vaniteux qui fait des bulles de savon avec ses larmes pour montrer aux passants assemblés autour de lui toutes les couleurs du prisme, — et cependant ce sont là de vraies larmes, versées par de vrais yeux sur une vraie souffrance.

Il en est du charme d'une poésie comme du parfum d'une fleur, comme du son dune voix, comme de l'expression d'un regard. Cela ne se décrit ni ne se raconte. Il faut contempler soi-même les yeux, écouter la voix, respirer la fleur et lire les vers. Ceux de Rossetti, écrits avec un souci continu de la beauté la pins rare et la plus subtile, dans une lang ne d'une recherche savante et d'un infini raffinement de détail, décèlent une ame singulière m eut vibrante et passionnée, en même temps que le dessin net et précis des images trahit la vision du peintre. Volontiers Rossetti introduit dans ses poèmes une sorte de refrain, un ou deux vers qui réapparaissent à chaque strophe, et qui, formant à eux seuls un tableau distinct,

servent comme de fond de rêverie au reste du morceau. C'esl ainsi que, dans une pièce où Hélène est décrite offrant à Vénus une coupe moulée sur le contour de son sein et demandant à la déesse d'aimer et d'être aimée, destance en stance,et comme un tocsin d'alarme les vers reviennent : « 0 ville de Troie!... — 0 Troie à terre!... — Troie la grande est en feu!...» Et par delà les tresses blondes de la fille de Léda, par delà l'autel d'Aphrodite et la coupe tendue, des champs de carnage s'évoquent, tragiquement. Volontiers encore Rosse tti choisit des sujets légendaires qu'il interprète avec une hyperacuilé toute moderne. C'est ainsi qu'il fait parler Lilith, la première femme du premier homme avant la création d'Eve, cette Lilith qui, avant de revêtir une forme, était un serpent : « / was Ihe fairesl Snake in Eden... » Volontiers aussi tout son effort tend à emprisonner dans les quatorze vers d'un sonnet une pensée d'une suggestion puissante, et il y réussit . Quelle poésie grandiose et mélancolique dans ce début d'un de ces sonnets : « Regarde-moi en face, on me nomme Ce qui pouvait êlre. — Je m'appelle aussi Plus jamais, Trop tard, Adieu .'... ■> Mais où Rossetti est, à mon avis, incomparable, c'est dans les morceaux lyriques d'une mesure courte el cependant d'un infini prolongement tle songe, connue celui qui s'intitule Hélas, si longtemps!... el dont la première strophe est si doucement musicale : « Ah! chère, nous avons été jeunes si longtemps!... — 11 semblait que la jeunesse ne s'en irait jamais, — car les cienx et les arbres étaient toujours en chanson, — et l'eau coulait en llols chantants, — durant ces jours comme jamais nous n'en connaîtrons. -Hélas! si longtemps! Ah! n'était-ce alors que

jours de printemps? — Non, mais nous étions jeunes el l'un avec l'autre... El la seconde strophe reprend : e Ali ! chère, j'ai été \ ieùX pendanj si longtemps... » Et la troisième : » Ah! ••hère, vous avez été morte si longtemps!... » N'est-ce pas elle, l'ensevelie de Highgate, qui sort de son tombeau, avec ses yeux fermés, sa che-

CRITIQUE. 32 i

velure défaite, son visage pâle? Et elle vient redemander le gage de tendresse immortelle, le livre compagnon de son sommeil solitaire. Quelle main criminelle a osé violer le silence où reposait la morte?... 0 gracieux fantôme, aujourd'hui que l'amant coupable de ce sacrilège est allé te rejoindre là-bas, réponds, lui as-tu pardonné d'avoir préféré le soin de sa gloire au respect de ton cercueil? Ou bien ètes-vous entrés tous les deux dans un royaume où il n'y a plus de place ni pour le pardon, ni pour la haine, ni même pour le sacrilège, mais seulement pour les froides et immuables ténèbres et pour l'anéantissement que ne traverse plus un souvenir, — plus un souvenir! Ah! chère, vous « avez été morte si longtemps!... »

l\OL> CHOISIES. — UOURGET.

Après les études littéraires et les travaux de critique quî furent les véritables débuts de Paul Bourget dans la littérature, ses premières tentatives personnelles dans l'ordre sentimental et romanesque furent des poésies ; il satisfaisait ainsi à la fois sa passion de Lettres et son besoin d'exprimer ce qu'il ressentait lui-même.

Son premier recueil s'inspira des émotions éprouvéesen face de l'Immensité et s'intitula :

Au bord de la mer.

Nous en détachons deux petites pièces :

Page 1