III. Pessimisme et tendresse
I V. Le* Femme* de Tourgueniev.
Appendice .Y. — L1 Esthétique de l'observation : Sous Vobil des Barbai s.
Ici s'imposait à nous le chapitre qui traitait cette question, dont Paul Bourget se montre si constamment préoccupé, et qu'on retrouve étudiée dans plusieurs de ses livres, le Cosmopolitisme; c'est pourquoi nous avons détaché ce morceau :
du cosmopolitisme:.
11 suffisait de rencontrer Tourgueniev et de l'écouter causer, ne l'ùt-ce qu'une soirée, pour constater combien le Russe était demeuré intact dans ce grand vieillard à la longue barbe blanche, au nez trop fort, au regard simple, et aussi pour apercevoir qu'un autre personnage s'était comme greffé sur le premier homme : le cosmopolite. Ses souvenirs se promenaient d'une extrémité à l'autre de l'Europe, rappelant ici un paysage de l'île de Wight, là une rue d'une ville d'Université allemande, puis un horizon d'Italie, le tout exprimé dans un langage d'une excellente tradition française, qui, à lui seul, trahissait un très long et très intime séjour dans noire pays. Ces vagabondages de sa mémoire ont d'ailleurs laissé leur trace évidente dans les vagabondages des héros de ses romans. On compterait ceux de ses récits qui n'évoquent pas autour des personnages quelque décor d'un pays étranger. C'est le Lauretsky de la Nichée de gentilshommes, qui passe en France les premières années de •— < » 1 1 malheureux mariage. C'est le Paul Petrovitch Kirsanof de Pères et Enfants, qui achève de mourir en parfait gentleman sur la terrasse de Brùhl, à Dresde. L.6S Eaux printanières ont pour théâtre les places de Francfort ; Annouchka, un village des bords du Rhin. Le magnifique roman qui porte comme titre ce mot mystérieux el mélancolique : Fumée.' s'ouvre sur une minutieuse description de la vie à Bade. C'est à Paris, au
pied d'une barricade, que tombe, pour ne plus se relever, l'éloquent et impuissant Dimitri Roudine, de la nouvelle de ce nom. Et ne voyez pas là les simples hasards d'une fantaisie romanesque. Toutes les fois que Tourgueniev mentionne ainsi quelque pays étranger, il donne sur ce pays des détails exacts, qui témoignent d'une observation directe. Il connaissait avec une égale supériorité de renseignement les paysages et les mœurs, les philosophies et les littératures. La preuve en est à chaque page de ses livres et dans ses précieux morceaux de critique. Je citerai en première ligne le profond essai sur Hamlet et Don Quichotte (1). Le cosmopolitisme n'est chez Tourgueniev ni une rencontre ni une attitude. C'est un trait marquant de sa figure intellectuelle; c'est un procédé constant de son esprit, et qu'il importe de caractériser tout d'abord.
Le cosmopolitisme semble, par cela seul qu'il est toujours un raffinement individuel, comporter une très grande variété de nuances. Elles se ramènent cependant, et par définition même, à deux principales. Il peut arriver que l'homme soumis ainsi à l'influence des pays étrangers appartienne à une race d'une civilisation très avancée. Dans ce premier cas, il demandera aux mœurs nouvelles qu'il étudiera d'être plus simples que ses mœurs nationales. C'est un rajeunissement de ses sensations qui lui est nécessaire, un retour vers une autre nature moins compliquée. Cet homme éprouvera pour l'exotisme cet attrait spécial que les femmes de la fin du xvnc siècle ressentaient pour les rudesses de la rusticité. J'ai eu l'occasion de décrire dans le cinquième de ces Essais cette nuance de cosmopolitisme et d'après un exemplaire très significatif : Stendhal. Le goût passionné de cet Epicurien philosophe pour l'énergie de la vie italienne n'eul pas d'autre cause que le besoin de
(1) On trouvera clans la livraison de juillet 1879 de la Bibliothèque universelle de Lausanne une traduction de cet essai, par M. Louis Léger.
s'associer, lui, le disciple des idéologues desséchés Helvétius et Tracy, à une existence instinctive, sincère, à demi animale. C'est le désir d'un voluptueux, fatigué de ses plaisirs habituels et qui s'invente un sursaut nouveau des nerfs. Mais changeons seulement les données du problème. Imaginons que le cosmopolite appartienne à une nation moins fatiguer par un long héritage de pensées que la société aux mœurs de laquelle il s'initie. Pour un tel homme, le cosmopolitisme ne sera plus uniquement un plaisir, ce sera une éducation. Il demandera aux milieux nouveaux, non plus dos sensations, mais des idées. Dans une âme neuve et qui aperçoit soudain des formes de la vie plus complexes, il s'éveille un étonnement, irrité parfois, parfois enthousiaste, qui ne ressemble guère au badinage frivole du dilettantisme. Un adolescent qui s'approche d'un vieillard célèbre, et qui ouvre ses yeux tout grands sur lui comme pour surprendre une révélation suprême sur l'art de vivre, telle est l'image fidèle de ce cosmopolitisme des voyageurs venus d'un monde encore primitif. Il semble qu'il y ait là quelque chose de respectable comme une foi religieuse, de profondément sérieux, de pathétique presque, et c'est l'honneur de la Russie d'avoir donné de nombreux exemplaires de cette disposition de l'esprit, si noble dans son ingénuité.
Comme il se comprend d'ailleurs que ces âmes slaves aientabordé l'étude de notre Occident avec une angoisse infinie et une attente passionnée ! Il y a en elles, au inoins cela nous semble à distance, un je ne sais quoi de toujours incertain, de toujours obscur, d(> toujours mobile. On dirait que le vent qui traverse indéfiniment leurs steppes sans montagnes a laissé dans ces âmes un peu de son éternel va-et-vient. Cette incertitude les fait souffrir jusqu'à l'agonie. One racontent ceux de leurs romans qui sont venus jusqu'à nous ? Les tourments de la volonté inachevée, l'angoisse de la créature sans certitude précise, à laquelle il manque le pouvoir d(> diriger le flot jaillissant de sa magnifique énergie. Ils ro-
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commencent, sans jamais s'en lasser, l'épopée de l'inquiétude, l'odyssée douloureuse de l'être enthousiaste et désorbité. Que révèle l'histoire générale de leur patrie? La tentative encore pour imprimer une forme nette à toute une nation puissante et chaotique ; et quoi d'étonnant si le premier espoir de cette race, comme amorphe et toute en virtualités inconscientes, s'esl tourné vers l'Europe séculaire? Depuis l'empereur Pierre qui a importé de force l'administration occidentale dans son pays encore vierge de gouvernement, jusqu'aux jeunes gens qui s'établissent comme étudiants à Heidelberg ou à Paris, que de ferventes ardeurs sont venues de là-bas demander à l'Ouest une révélation ! Et, comme toutes les grandes espérances ont un lendemain triste, que de généreux esprits ont souffert ensuite du contraste entre le développement qu'ils s'étaient donné durant leurs voyages et l'obscurité sociale qu'ils retrouvaient à leur retour sur la terre natale ! Voyant que les formules importées du dehors ne guérissaient pas les maladies de leur patrie, quelques-uns ont. renié cette foi décevante dans la civilisation de l'Occident. D'autres ont continué de croire que l'alliance du génie russe et de cette civilisation serait un jour féconde en résultats bienfaisants, et ils ont essayé de réaliser cette alliance dans la mesure de leur puissance personnelle. Tel fut le cas de Tourgueniev.
Ce n'est pas dans le sens des idées sociales que le romancier me paraît avoir rêvé l'alliance dont je parle, 11 était un trop profond connaisseur de la nature humaine pour avoir jamais cru à la souveraine influence des théories sur le perfectionnement, des peuples. Non, il a borné son effort au domaine de l'esthétique, et son ambition ;i été surtout de mettre au service de l'art de sa patrie les plus délicats procédés «le nol re arl . La matière même de son (ouvre n'a pas varié depuis les années où il composai! ses Récits d'un chasseur; c'est toujours la vie morale de la Russie qu'il s'est proposé de peindre, et de In Russie seulement; mais cette peinture
est devenue toujours plus industrieuse et plus réfléchie. Si l'on compare la facture de ses divers romans, en allant de ses premiers contes à Terres vierges, on constate qu'une complexité de plus en plus calculée préside à la composition de ces tableaux. Or, et c'est le point qu'il ne faut jamais oublier quand on examine le développement d'un esprit d'artiste, les faits d'esthétique sont toujours des faits de sensibilité. Une manière d'écrire est une manière de sentir, et, à chaque évolution dans la forme, correspond une évolution dans le cœur. C'est parce que l'homme intérieur se modifie que l'expression se modifie de son côté. Il en résulte qu'il y a une philosophie de la vie derrière toute philosophie de la composition littéraire. C'est pour cela aussi que tant vaut la personne, tant vaut la doctrine d'esthétique. De même que chaque fidèle d'une religion en fait, malgré lui, une sorte de poème solitaire où se retrouve son individualité intime, la palpitation unique de son cœur, de même les dévots d'une foi littéraire la pratiquent avec le plus original de leur nature propre, et l'identité des principes fait mieux ressortir encore la diversité des tempéraments.
Nous connaissons quelles furent les tendances de l'art de Tourgueniev par le choix de ses amitiés intellectuelles dans la dernière portion de sa vie. Son compagnon préféré, au sens où les ouvriers prennent ce terme, fut Gustave Flaubert. Il ne cachait pas son admiration profonde, quoique lucide et corrigée par des réserves, pour les principaux disciples de ce maître, pour Zola surtout et pour Maupassant. Il est indiscutable qu'en effet les uns et les antres étaient partis du même point. Leur but dernier était exactement, le même. I.a préoccupation constante de Tourgueniev fut d'introduire de pins en plus l'observation exacte dans le roman. De ce point de vue il mérite d'être classé à côté des écrivains loin- à tour appelés réalistes et naturalistes. D'autre part, il se rencontrait avec Flaubert et toute L'école dans un pessimisme appuyé sur le pressentiment de l'inuti-
lité finale de l'effort moderne. Terres vierges peul être considéré comme le pendant moscovite de l'Éducation sentimentale ; et, pour l'amertume de l'analyse, Fumée est l'égal de Madame Bovary. Enfin, comme les autres romanciers de ce groupe, Tourgueniev a eu l'ambition de peindre le grand drame de toute vie humaine, l'amour, d'une façon précise et réfléchie, en étudiant la nature féminine dans sa vérité. Par cela seul il se distinguerait d'une manière tranchée des romantiques et des lyriques. Nous apercevons donc chez lui, qu'elles soient nées spontanément ou par influence, trois au moins des principales tendances de notre pensée contemporaine. Il reste à montrer comment le romancier russe a interprété et pratiqué d'une façon très spéciale les procédés inhérents à la littérature d'observation, par quelles nuances son pessimisme diffère de celui des écrivains français ses amis, de quelle originalité singulière sont revêtues ses figures de femmes, — en un mot ce que sont devenues les idées de notre monde en traversant cette àme de Slave, si intacte encore et divinement vierge.
C'est également sous cette rubrique générale de CRI- TIQUE qu'il convient de classer les deux volumes d'Études et Portraits, bien que le second traite plus spécialement do voyages.
Us se divisent delà manière suivante :
Études et Portraits.