LE RETOUR DE LOTI A LA MAISON PATERNELLE
Après une longue campagne, Loti revient à la maison famiiiale, où il est heureux de retrouver, avec les êtres qui lui sont chers, toutes les douces coutumes oubliées. Et pourtant l'ennui ne tarde pas à venir. 11 y a toujours ce vent d'inconnu et d'aventures qui talonne l'officier de marine cl sans lequel, du reste, son métier ne serait pas possible. Quand une fois on a respiré ce vent-là, on étouffe après, en air calme; toutes les choses douces et aimées, après lesquelles on a soupiré quand on était au loin, deviennent peu à peu monotones, incolores; — et, sourdement, on rêve de repartir.
Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins frapper à la porte de ma maison chérie... On ne m'attendait pas encore.
Je tombai dans les bras de ma vieille mère, qui tremblait d'émotion et de surprise. — Le bonheur et l'étonnement furent grands de me revoir.
Après les premiers moments, une impression de tristesse succède à la joie ; un serrement de cœur se mêle au charme du retour : des années ont passé depuis le départ; on regarde ceux que l'on chérit :
le temps a laissé sur eux ses traces, — on les trouve vieillis... Heureux encore s'il n'y a point de place vide au foyer...
C'est triste une matinée d'hiver dans nos climats, — surtout quand on a la tète remplie des images ensoleillées des tropiques. C'est triste, le jour pâle, le ciel morne et sans rayons, — le froid qu'on avait oublié, — les vieux arbres sans feuilles, — les tilleuls immides et moussus, — et le lierre sur les pierres grises.
Pourtant, qu'on est bien au foyer! — quelle joie de les revoir tous, y compris les vieux serviteurs qui ont veillé sur votre enfance; de retrouver les douces coutumes oubliées, les bonnes soirées d'hiver d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Océanie semble un rêve singulier!...
Le matin où je revins frapper à la porte de ma maison, j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses énormes.
Tout ce déballage est une des distractions du retour. Les armes sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynésiens, les coquilles et les madrépores, faisaient bizarre figure, en revoyant la lumière dans ma vieille maison. J'éprouvai surtout une émotion vive, en déballant les plantes séchées, les couronnes fanées, qui avaient conservé leur odeur e.xotique, et embaumaient ma chambre d'un parfum d'Océanie.
{Le Mariage de Loti.)