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LA MORT DE TANTE CLAIRE

Les figures chéries et vénérées qui ont entouré l'enfance de Loti disparaissent peu à peu, et font la maison plus grande et plus vide. Cette pauvre tante Glaire, qui l'avait tant choyé, tant^àté, qui faisait ses devoirs et ses pensums, la mort inexorable l'emportée son tour. — En lisant les pages qui suivent, on sent un envahissement de tristesse, et l'on pleure involontairement; car nul, mieux que Loti, n'a eu le don d'émouvoir : ses impressions, ses émotions deviennent les nôtres.

Le médecin déclare le soir qu'elle ne passera pas la nuit, qu'il n'y a plus absolument rien à essayer ni à espérer; on pourra seulement lui éviter la souffrance, avec de la morphine. Sur ce petit lit de hasard, elle est aux prises avec le grand mystère d'épouvantement; elle va finir sa vie qui fut sans joie, même aux heures de sa jeunesse, qui fut toujours humble et sacrifiée, sacrifiée à nous tous.

Dans la maison entière, dans les appartements, dans les escaliers, il fait, cette nuit, un froid qui pénètre jusqu'aux os, qui resserre l'esprit et le tient figé davantage dans l'unique pensée de la mort. On dirait que le soleil s'éloigne de nous pour jamais, comme la vie, — et ces plantes que tante Claire soigne depuis tant d'années dans notre cour vont sans doute aussi mourir.

Vers dix heures, maman, après l'avoir embrassée, consent à la quitter et à descendre se reposer dans une chambre éloignée où elle trouvera plus de silence; elle se laisse emmener par notre fidèle Mélanie — qui est d'une race de vieux serviteurs dévoués, devenus presque des membres de la faanlle.

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Avant de pai lir, cependant, elle a préparé, avec ce courage tranquille, ce besoin d'ordre qui a présidé à toute sa vie, les choses blanches qui doivent servir à la dernière toilette . Moi , qui n'ai jamais vu mourir qu'au loin, sans apprêts, dans des ambulances ou sur des navires, je me sens étonné et glacé par mille petits détails qui m'étaient tout à fait inconnus...

On tient conseil à voix basse pour celte veillée suprême; il est convenu qu'on laissera, cette nuit, dormir les domestiques; ce sont ses nièces qui resteront là ensemble. Je coucherai tout à côté, dans la chambre arabe, et, quand le moment de l'agonie sera venu, elles me réveilleront. Elles ne frapperont pas à une porte, de peur que maman, d'en bas, dans le silence de la nuit, n'entende et ne comprenne. Non, elles frapperont à certain point du mur qui est voisin de ma tète — et où précisément tante Claire elle-même avait jadis si souvent cogné avec une canne, de grand matin, à des heures toujours exactes de sa grande pendule, quand j'avais quelque corvée au petit jour ou quelque départ; je me fiais beaucoup plus à elle qu'à mon domestique dormeur, — et elle acceptait volontiers cette charge, comme autrefois celle de coiffer les nymphes et les fées de Peau d'Ane ou de me faire réciter VIliade, comme en général toutes les missions que ma fantaisie imaginait de lui confier...

Jeudi 4 décembre. — La même nuit, vers deux heures du matin, après quelques moments de ce sommeil particulier que l'on a lorsque plane une angoisse, une attente de malheur ou de mort, je

m'éveille, frémissant d'une sorte d'horreur glacée : on a frappé derrière ce mur, — qui, de ce côté-ci ressemble à celui de quelque lointaine mosquée blanche, dépayse l'esprit, mais qui, de l'autre, donne dans l'alcôve de tante Claire. Or, j'ai compris presque avant d'avoir entendu ; j'ai compris la même épouvante que si la mort elle-même, de l'os de son doigt, eût frappé ces petits coups inexorables dans cette alcôve...

Et je me lève en hâte, dans la nuit de gelée, les dents claquant de froid , pour courir où l'on m'appelle...

Là, c'est la fin, la sombre lutte de la fin. Gela dure encore quelques secondes à peine; à travers le trouble du réveil, je vois cela comme dans un cauchemar angoissant... Puis la noble immobilité survient, l'apaisement suprême. — Oh! l'horreur de cet instant, l'elTroi de cette pauvre tête, si vénérée et si aimée, qui retombe enfin sur son oreiller pour jamais...

Maintenant il faut faire les plus pénibles choses, s'acquitter des plus effroyables soins. Celles qui sont là décident de s'en charger elles-mêmes, sans vouloir que les domestiques s'en mêlent, ni seulement les assistent. Et, jusqu'à ce qu'elles aient fini, je me retire pour attendre dans lantichambre glaciale, transi d'un froid mortel qui n'est pas seulement physique, qui est aussi un froid d'âme, pénétrant jusqu'aux tréfonds de moi-même. Dans cette antichambre de tante Claire, il y a ces objets familiers que j'ai connus là toute ma vie, mais qu'en cet instant je ne peux plus regarder : ils embrument mes

yeux de larmes... Il y a certain petit pupitre à elle, certains petits livres et une bible, posés là sur une table ancienne; puis surtout, dans un coin, sa propre chaise d'enfant, rapportée de Vile ', conservée depuis soi.x:ante-dix ou soixante-quinze années, et dans laquelle, étant tout petit, je venais m'asseoir près d'elle, — essayant de me représenter l'époque si reculée, presque légendaire et merveilleuse à mes yeux d'alors, où, dans cette ile d'Oléron, tante Glaire avait elle-même été une petite fille...

Quand c'est fini, la suprême toilette, on me rappelle. Alors nous prenons à deux le pauvre corps, maintenant calme et en vêtements blancs, pour l'enlever de l'affreux petit lit de souffrance, qui avait pris, malgré tout ce qu'on avait pu faire, un aspect de grabat, et le porter sur le grand lit, tout blanc et immaculé.

Puis nous commençons, à travers la maison noire et glacée, un va-et-vient étrange, sans éveiller les domestiques, sans bruit, pour que maman n'entende rien; emporter pièce par pièce le lit de mort, toutes les choses sombres qui n'ont plus de raison d'être, charroyer nous-mêmes cela au fond de la maison, dans un chai, traversant vingt fois la cour où commence à tomber ul^^ pluie d'hiver plus froide que de la vraie neige. Il est environ trois heures du matin : nous avons l'air de faire je ne sais quoi de clandestin et de criminel; nous accomplissons du reste des besognes dont nous n'avions aucune idée jusqu'à cette nuit, étonnés de le pouvoir sans plus

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