UNE CHATTE DE LOTI
Nous ne sommes plus au temps où Malebranche ne voyait il 113 son chien qu'une mécanique bien organisée, et à part quelques cartésiens attardés , personne ne songe plus à nier l'intelligence des bêtes. Il n'y a entre elles et nous qu'une différence de degrés. Elles sentent comme nous cl souvent plus vivement que nous. Elles ont la mémoire, et une excellente mémoire; elles associent des idées et sont très capables de raisonnement. En un mot, on peut constater chez elles, avec une différence d'inten>ité, tous les pliénomènes psychiques qui constituent chez nous les facultés de l'âme.
Loti aime beaucoup les animaux. « J'ai peut-être eu, dit-il, plus de pitié encore pour ces âmes des bêtes que pour celles de mes frères, parce qu'elles sont sans parole et incapables de sortir de leur demi-nuit, surtout parce qu'elles sont plus humbles et plus dédaignées ».
Il y a, dans le Livre de la Pitié et de la Mort, un bien joli chapitre, intitulé : « Vies de deux chattes •. Nous lui esnpruntoas les pages suivantes, qui sont d'une grâce exquise.
Par ordre d'ancienneté c'est Moumoutte ' Blanche
i. Loti a toujours appelé ses chattes : Moumoutte; — et leurs petits, invariablement : Mimi. Pour lui, il n'existe pas d'au-
que je dois présenter d'abord; sur ses cartes de visite, elle avait du reste fait mentionner son titre de première chatte de ma maison :
MADAME MOUMOUTTE BLAr/CHE
Première chatte CHEZ M. PIERRE LOTI
Il remonte à peu près à une dizaine d'années, l'inoubliable joyeux soir où je la vis pour la première fois. C'était un soir d'hiver, à un de mes retours au foyer, après je ne sais quelle campagne en Orient; j étais arrivé à la maison depuis quelques minutes à peine et, dans le grand salon, je me chauffais devant une flambée de branches, entre maman et tante Glaire assises aux deux coins du feu. Tout à coup quelque chose fit irruption en bondissant comme une paume, puis se roula follement par terre, tout blanc, tout neigeux sur le rouge sombre des tapis :
(S. Ah! dit tante Claire, tu ne savais pas?... Je te la présente, c'est notre nouvelle a. Moumoutte ». Que veux-tu, nous nous sommes décidées à en avoir une autre : jusque dans notre petit salon là-bas, une souris était venue nous trouver ! »
.... Je ramassai, pour la voir de près, la belle pelote de fourrure qui sétalait si blanche sur ces tapis rouges. Je la pris à deux mains, bien entendu,
très noms qui conviennent mieux, qui soient plus chat que ces adorables • Mimi et Moumoutte.
— avec CCS égards particuliers auxquels je ne manque jamais vis-à-vis des chats et qui leur font tout de suite sedire: « Voici un homme qui nous comprend, qui sait nous toucher, qui est de nos amis et aux caresses duquel on peut condescendre avec bienveillance.»
Il était très avenant, le minois de la nouvelle Moumoutte : des yeux tout flambants jeunes, presque enfantins, le bout d'un petit nez rose, — puis plus rien, tout le reste perdu dans les touffes d'une fourrure d'angora, soyeuse, propre, chaude, sentant bon, exquise à frôler et à embrasser... Sur les oreilles, un bonnet bien noir, posé droit et formant bandeau audessus des yeux vifs; une courte pèlerine noire jetée sur les épaules, et enfin une queue noire, en panache superbe, agitée d'un perpétuel mouvement de chasse-mouches. La poitrine, le ventre, les pattes étaient blancs comme le duvet d'un cygne, et l'ensemble donnait limpression d'une grosse houppe de poils, légère, légère, presque sans poids, mue par un capricieux petit mécanisme de nerfs toujours tendus.
iMoumoutte, après cet examen, m'échappa pour recommencer ses jeux. Et, dans ces premières minutes d'arrivée — forcément mélancoliques parce qu'elles marquent une étape de plus dans la vie — la nouvelle chatte blanche tachée de noir m'obligea de m'occuper d'elle, me sautant aux jambes pour me souhaiter la bienvenue, ou s'étalant par terre, avec une lassitude tout à fait feinte, pour me faire mieux admirer les blancheurs de son ventre et de son cou soyeux. Tout le temps gam-
bada cette Moumoutte, tandis que mes yeux se reposaient avec recueillement sur les deux chers \i;ages qui me souriaient là, un peu vieillis et encadrés de boucles plus grises; sur les portraits de famille qui conservaient leur même expression et leur même âge, dans les cadres du mur; sur les objets toujours connus aux mêmes places; sur les mille choses de ce logis héréditaire, restées immuables cette fois encore, pendant que j'avais promené par le monde changeant mon âme changeante. . .
Et c'est limage persistante, défmitive, qui devait me rester d'elle, même après sa mort : une folle petite bête blanche, inattendue, s'ébattant sur fond rouge, entre les robes de deuil de maman et de tante Claire, le soir d'un de mes grands retours...
Pauvre Moumoutte! pendant les premiers hivers de sa vie, elle fut plus d'une fois le petit démon famiher, le petit lutin de cheminée qui égaya dans leur solitude ces deux gardiennes bénies de mon foyer, maman et tante Claire. Quand j'étais errant sur les mers lointaines, quand la maison était redevenue grande et vide, aux tristes crépuscules de décembre, aux veillées sans fin, elle leur tenait fidèle compagnie, les tourmentant à l'occasion et laissant sur leurs irréprochables robes noires, pareilles, des paquets de son duvet blanc. Très indiscrète, elle s'installait de force sur leurs genoux, sur leur table à ouvrage, dans leur corbeille même, par fantaisie, embrouillant leurs pelotons de laine ou leurs écheveaux de soie. Et alors elles disaient, avec des airs terribles et, au fond, avec des envies
■jS pages choisies de pierre I.OTl.
de rire : « Oh! mais, cette chatte, il n'y a plus moyen d'en avoir raison!... Allez-vous-en, mademoiselle, allez!... A-t-on jamais vu des façons comme ça!... Ah! par exemple!... »
Il y avait même, à son usage, un martinet qu'on lui faisait voir.
Elle les aimait à sa manière de chatte, avec indocilité, mais avec une constance touchante, et, rien qu'à cause de cela, sa petite âme incomplète et fantasque mérite que je lui garde un souvenir...
... Extrêmement soignée de sa personne, posée, correcte, aristocratique même jusqu'au bout des ongles, elle était intraitable avec les autres chats et devenait brusquement mal élevée quand un visiteur se présentait. Dans cette cour, qu'elle considérait comme son domaine, elle n'admettait point qu'un étranger eût le droit de paraître.
Si, par-dessus le mur du jardin voisin, deux oreilles, un museau de chat, pointaient avec timidité, ou si seulement quelque chose avait remué dans les branches et le lierre, elle se précipitait comme une jeune furie, hérissée jusqu'au bout de la queue, impossible à retenir, plus comme il faut du tout; des cris du plus mauvais goût s'ensuivaient, des dégringolades et des coups de grilles...
En somme d'une indépendance farouche, et le plus souvent désobéissante; mais si affectueuse à ses heures, si caressante et câline, et jetant un si joli petit cri de joie chaque fois qu'elle revenait parmi nous après quelqu'une de ses excursions vagabonda dans les jardins du voisinage.
Elle avait déjà cinq ans, elle était dans l'épanouis-
sèment de sa beauté d'angora, avec des attitudes d'une dignité superbe, des airs de reine, et j'avais eu le temps de m'attacher à elle par une série d'absences et de retours, la considérant comme une des choses du foyer, comme un des êtres de la maison — quand naquit à trois mille lieues de chez nous, dans le golfe du Pékin, et d'une famille plus que modeste, celle qui devait devenir son inséparable amie, la plus bizarre petite personne que j'aie jamais connue : la Moumoutte Chinoise.
Cinq ans jdus tard.
.... Moumoutte Blanche semblait à la fin.
Par fantaisie de mourante, elle avait élu son dernier domicile dans mon cabinet de travail — sur certain lit de repos dont la couleur rose l'avait sans doute charmée. On lui portait là un peu de nourriture, un peu de lait, auquel elle ne touchait mèiï.e plus; seulement, elle vous regardait quand on entrait, avec de bons yeux contents de vous voir, et faisait encore un pauvre ronron affaibli, quand on la touchait doucement pour une caresse.
Puis, un beau matin, elle disparut clandestinement, et nous pensâmes qu'elle ne reviendrait plus.
Elle devait reparaître cependant, et je ne me rappelle rien de si triste que ce retour.
Ce fut environ trois jours après, par un de ces temps de commencement de juin, qui rayonnent, qui resplendissent, dans un calme absolu de lair, trompeurs avec des apparences d'éternelle durée, mélancoliques sur les êtres destinés à mourir. Notre cour étalait toutes ses feuilles, toutes ses fleurs,
toutes ses roses sur ses murs, comme à tant de moi3*de juin passés; les martinets, les hirondelles, airolés de lumière et de vie, tournoyaient avec des cris de joie dans le ciel tout bleu; il y avait pourtant grande fêle des choses sans âme et des bêtes légères que la mort n'inquiète pas.
Tante Claire, qui se promenait par là, surveillant la pousse des fleurs, m'appela tout à coup, et sa voix indiquait quelque chose d'extraordinaire :
« Oh!... viens voir!... notre pauvre Moumoutte qui est revenue!... »
Elle était bien là, en effet, réapparue comme un triste petit fantôme, maigre, la fourrure déjà souillée de terre, à moitié morte. Qui sait quel sentiment l'avait ramenée : une réflexion, un manque de courage à la dernière heure, un besoin de nous revoir avant de mourir!
A grand'peine, elle avait franchi encore une fois ce petit mur bas, si familier, que jadis elle sautait en deux bonds, lorsqu'elle revenait de faire sa police extérieure, de gifler quelque voisin, de corriger quelque voisine... Haletante de son grand eflort pour revenir, elle restait à demi couchée sur la mousse et l'herbe nouvelle, au bord du bassin, cherchant à se baisser pour y boire une gorgée d'eau fraîche. Et son regard nous implorait, nous appelait au secours : « Vous ne voyez donc pas que je vais mourir? Pour me prolonger un peu, vous ne pouvez donc rien faire?... »
Présages de mort partout, ce beau matin de juin, sous ce calme et resplendissant soleil ; tante Claire, penchée vers sa moumoutte finissante, me parais-
sait tout à coup si âgée, affaissée comme jamais, prête à s'en aller aussi...
Nous décidâmes de reporter Moumoutte dans mon cabinet de toilette, sur ce même lit rose dont elle avait fait choix la semaine précédente et qui avait semblé lui plaire. Et je me promis de veiller à ce qu'elle ne partît plus, afin qu'au moins ses os pussent rester dans la terre de notre cour, qu'elle ne fût pas jetée sur quelque fumier. Je la pris à mon cou, avec des précautions extrêmes et, contrairement à son habitude, elle se laissa emporter cette fois, en toute confiance, la tête abandonnée, appuyée sur mon bras.
... Nous allions souvent la voir, et toujours elle essayait de se lever pour nous faire fête, l'air reconnaissant et attendri.
Un matin, je la trouvai raidie, les prunelles vitreuses, devenue une bête crevée, une chose à jeter dehors. Alors je commandai à Sylvestre de faire un trou dans une banquette de la cour, au pied d'un arbuste...
L'enterrement de Moumoutte Blanclie, dans la cour tranquille, sous le beau ciel de juin, au grand soleil de deux heures.
... Quand le trou fut creusé à souhait, je montai chercher la Moumoutte, raidie là-haut sur le lit rose.
Et en redescendant avec ce petit fardeau, je trouvai, dans la cour, maman et tante Claire, assises sur un banc, à l'ombre, avec un air d'y être venues par hasard et affectant de parler de n'importe quoi : nous assembler exprès pour cet enterrement de
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chat, nous eût peut-être semblé un peu ridicule à nous-mêmes, nous eût fait sourire malgré nous... Jamais il n'y avait eu plus rayonnante journée de juin, jamais plus tiède silence traversé de si grands bourdonnements de mouches, la cour était toute fleurie, les rosiers couverts de roses; un calme de village, de campagne, régnait dans les jardins dalentour; les hirondelles et les martinets dormaient; seule, la tortue éternelle, Suleima, d'autant plus éveillée qu'il faisait plus chaud, trottait allègrement, sans but, sur les vieilles pierres ensoleillées. Tout était en proie à la mélancolie des ciels trop tranquilles, des temps trop beaux à l'accablement des milieux de jour. Parmi tant de fraîches verdures, de joyeuses et éblouissantes lumières, les deux robes pareilles de maman et de tante Glaire faisaient deux taches intensément noires. Leurs tètes, aux cheveux blancs bien lisses, se penchaient, comme un peu lasses d'avoir vu et revu tant de fois, tant de fois, près de quatre-vingts fois, le renouveau trompeur. Les plantes, les choses, semblaient cruellement chanter le triomphe de leur recommencement perpétuel, sans pitié pour les êtres fragiles qui les écoutaient, déjà angoissés par le présage de leur irrémédiable fin...
Je posai Moumoutte au fond du trou, et sa fourrure blanche et noire disparut tout de suite sous un éboulement et des pelletées de terre. J'étais, content d'avoir réussi à la garder, à l'empêcher de s'en aller finir ailleurs; du moins, elle pourrirait là chez nous, dans cette cour où si longtemps elle avait fait la loi aux chats des voisins, où elle avait tant
flâné l'été sur les vieux murs fleuris de roses blanches, et où, les nuits d'hiver, son nom avait résonné tant de fois dans le silence, appelé par la voix vieillie de tante Claire.
Il me semblait que sa mort était le commencement de la lin des habitants de la maison ; dans mon esprit, cette Moumoutte était liée, comme un jouet leur ayant longtemps servi, aux deux gardiennes bien-aimées de mon foyer, assises là sur ce banc et à qui elle avait tenu compagnie pendant mes absences au loin. Mon regret était moins pour ellemême, indéchiffrable et douteuse petite âme, que pour sd. durée qui venait de finir. C'était comme dix années de notre propre vie que nous venions d'enfouir là dans la terre...
(Le Livre de la Pitié et de la Mort.)
La poésie, qui par instinct aime l'immensité, qui, en 5a qualité d'esprit ailé, musa aies, demande le grand air et le libre espace, qui est une constante et ardente aspiralion vers l'infini, ne devait pas négliger le vrai domaine de l'immensiîé, l'Océan sans limite, qui est la grande et véritable image de l'infini. Aussi la mer a-t-elle eu ses poètes, Byron, Aulran, et d'autres encore. Il lui manquait son chantre en prose, et c'est Loti qui a comblé cette lacune. Mais Loti n'est-il pas lui-même poète jusqu'au Ibnd de l'âme, poète par .'a conception, poète par la forme? Il appartient à la grande famille des poètes qui écrivent en prose, illustre famille qui compte déjà parmi ses enfants Fénelon, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand et Renan.
Cette mer changeante, sur laquelle il a promené son e âme changeante », il nous la représente sous tous ses aspects : lumineuse et sereine, écumante et sombre, dans le calme ou la tempête, dorée par le soleil, argentée par la lune, effleurée au vol des goélands ou des damiers, sillonnée de barques aux voiles blanches, belle de sa beauté fluide et multiforme, et cela, non pas d'une manière sèche et didactique, mais avec son âme, son âme de marin et de poète, mêlée à l'immensité, et plus grande qu'elle encore.