L'île d'Oléron
de peine ni de dégoût, soutenus par une sorte de pudeur vis-à-vis des gens de service, par une sorte de sentiment pieux qui s'étend à de très petites clioses...
Revenus maintenant près du lit où nous l'avons couchée, nous enlevons avec une anxieuse crainte, ce bandeau funèbre que dans les premières minutes on met aux morts, — et le visage réapparaît, immobilisé dans une expression déjà rassérénée, plus du tout pénible à voir.
Elles entreprennent maintenant de recoiffer tante Claire, de refaire pour la dernière fois ces vénérables boucles blanches dont elle était si soigneuse pendant sa vie. Et, sitôt que cette coiffure est terminée, la blancheur des cheveux encadrant le front pâle, c'est une transformation complète, surprenante; le cher visage que, depuis tant de jours, nous n'avions plus vu que contracté par la douleur physique, s'est transfiguré absolument; tante Claire a pris une expression de paix suprême, une distinction tranquille avec un vague sourire très doux, un air de planer au-dessus de toutes choses et de nous-mêmes. C'est apaisant et consolant de la voir ainsi, dans cet apparat blanc comme neige, dans cette majesté tout à coup survenue — après tout l'horrible de ce petit lit sur lequel elle avait voulu rester pour mourir...
Toujours sans bruit, montant et descendant comme des fantômes, nous allons chercher maintenant tout ce qu'il y a de fleurs dans la maison par ce temps de gelée : des bouquets de chrysanthèmes blancs, qui étaient en bas dans le grand salon, des
bouquets très odorants de fleurs d'oranger, venues du jardin de Léo en Provence; puis des primevères, — et nous coupons aussi, pour les jeter sur les draps, les palmes d'un cyca auxquelles nous attachions une valeur de souvenir parce que, contrairement à l'habitude des cycas annuels, elles avaient résisté quatre étés durant, à l'ombre, dans notre cour.
La figure continue de s'affiner, de s'embellir dans une pâleur de cire vierge; jamais morte ne fut plus douce à regarder, et nous pensons que les tout petits enfants de la famille, même mon fils Samuel, pourront très bien entrer demain pour lui dire adieu.
Avant de descendre chez ma mère, pour gagner du temps, pour retarder encore le moment de tout lui dire, nous décidons de mettre dans un cadre parfait la chambre entière; ainsi, quand elle montera revoir sa sœur, l'aspect des choses alentour n'aura plus rien de pénible, sera plus en harmonie avec le visage infiniment calme qui repose sur l'oreiller blanc. Nous ferons tout cela nous-mêmes comme le reste; de cette façon, aucune trace de la lutte de cette nuit ne demeurera apparente pour ceux qui n'y ont pas assisté. Dans le même silence toujours, marchant sur la pointe des pieds, nous nous remettons à l'œuvre avec un besoin d'activité qui est peut-être un peu fiévreux : comme des domestiques, nous voici encore emportant des plateaux, des tasses, des remèdes, tout l'attirail de la maladie et de la mort; puis nous ouvrons; les fenêtres au vent glacé de la nuit, nous brûlons de
l'encens, — et je me rappelle avoir balayé moi-même les tapis, trouvant plaisir, en ce moment, à faire pour elle n'importe quelle plus humble besogne.
Cinq heures du matin sonnent quand tout est terminé, dans un ordre parfait, et les fleurs arrangées. Une petite lampe d'argent, placée d'une certaine façon, tamise, à travers un abat-jour, de la lumière rosée sur le visage mort qui achève de se transfigurer, radieusement. Tante Glaire est devenue jolie comme jamais nous ne Tavions vue dans sa vie, l'expression de paix suprême et triomphante semble s'être fixée pour toujours comme dans du marbre. Son visage actuel est plutôt une représentation idéale d'elle-même, dans laquelle, en y régularisant tous les traits, on n'aurait conservé que le charme de douceur et de bonté reflété au dehors par son âme. Et ces palmes vertes, posées en croix sur sa poitrine, ajoutent à la tranquille majesté inattendue de son aspect.
Allons, maintenant, plus de prétexte pour attendre; il faut se décider à prévenir ma mère, lui dire comment tout s'est passé et quelles choses nous avons faites. — Pour arriver à sa chambre il y a un long détour à prendre, par le rez-de-chaussée, à cause de mon fils qui dort son sommeil léger de tout petit enfant, — et je trouve interminable notre trajet silencieux, une lampe à la main, à cette heure inusitée, dans les appartements, les escaliers qui se succèdent froids et noirs.
C'est horriblement pénible d'apporter un tel message... Dès le premier coup frappé bien douce-
ment à la porte, avant que Mélanie ait eu le temps de se lever pour ouvrir, la voix de maman qui devine pourquoi nous venons, demande, dans ce silence de la nuit, très vite, avec une intonation pressée d'angoisses :
a C'est fini, n'est-ce pas?,.. »
Le jour d'hiver se lève enfin bien pâle, beaucoup moins froid que les jours précédents, attiédi par ce tte neige fondue qui est tombée la nuit.
Dès le matin, les domestiques vont de côté et d'autre annoncer la fin à nos amis. On apporte des bouquets, des couronnes de tristes fleurs d'hiver, dont le Ht se recouvre peu à peu, en attendant les roses de Provence commandées par dépèche. On vient de photographier le tranquille visage de cire encadré de boucles blanches, qui demain aura disparu pour l'éternité : l'image qu'on va en faire le fixera pour quelques années encore, — pour quelques instants de plus, d'une insignifiante durée dans la suite infinie du temps... Des amis montent et descendent; la maison est pleine d'une agitation particulière, sourde, à pas étoutTés — et tante Claire, au milieu de ses fleurs, fait toujours, toujours son même sourire de triomphante et inaltérable paix.
Ma toute petite nièce de cinq ans, qu'on a amenée auprès de ce lit, exprime ainsi son impression à sa plus petite sœur, qui n'est pas montée encore : « On vient de me faire voir tante Claire en ange, qui partait pour le ciel. »
Vciidredi 5 décembre. — .... Il y a mille préparatifs à faire qui empêchent de penser. Les paniers de roses et de lilas de Provence viennent d'arriver de
la gare, et c'est presque un enchantement de les ouvrir; le lit, où tante Claire sourit si doucement, est bientôt couvert de toutes ces nouvelles fleurs....
Maintenant on apporte cette chose lourde et banalement sinistre que je n'avais encore jamais vue entrer dans notre maison, — ayant toujours été au loin sur mer quand la mort nous avait visités, — un cercueil.
Et l'heure est venue d'accomplir la plus cruelle besogne : coucher tante Glaire dans ce coffre et refermer sur elle le couvercle, pour jamais ! . . . . ■ Avant, il y a le départ de ma mère, que nous avons suppliée de quitter cette chambre pour ne pas voir.
Oh ! le chagrin des personnes très âgées, le chagrin des vieillards qui n'ont presque pas de larmes, c'est, avec le chagrin des petits enfants à l'abandon, celui qui me fait le plus de mal à regarder. Et, en ce moment, il s'agit de ma propre mère, de son chagrin à elle; je crois que jamais rien ne m'a déchiré comme son baiser d'adieu à sa sœur et l'impression de ses yeux quand elle s'est retournée sur le seuil pour apercevoir encore, une suprême fois, cette compagne de toute sa vie; jamais ma révolte n'a été plus irritée et plus sombre contre tout l'odieux de la mort....
Nous l'ensevelirons nous-mêmes, sans qu'elle soit touchée par aucune main étrangère, même pas par ces domestiques fidèles qui sont presque des nôtres.
C'est fait très vite, comme automatiquement.
Du reste, il y a là beaucoup de monde, des porteurs, des ouvriers venus pour souder le lourd cou-
vercle, et leur présence neutralise tout. C'est fini, le visage de tante Claire est voilé à jamais, évanoui dans la grande nuit des choses passées —
Le cercueil s'en va; on l'emporte en bas dans la cour. Elle est partie pour l'éternité, de cette chère chambre où, tout enfant, j'étais venu chercher ces gâteries à elle, que rien ne lassait, — et où il semblait que sa présence eût apporté un peu du charme de « l'ile », un peu de la vie antérieure de nos ancêtres de là-bas....
Dans la cour, sur des bancs recouverts de verdure, on l'a placée à l'abri d'une tente; par terre, une jonchée de feuillages et, alentour, des arbustes verts. Je fais enlever en hâte tout ce que le rude mois de décembre a détruit à nos espaliers, couper les branches gelées, arracher les feuilles mortes. Pour la dernière fois qu'elle est là, dans cette cour où elle avait jardiné toute sa vie, où chaque plante et même chaque imperceptible mousse devait si bien la connaître, je veux que tout fasse, malgré l'hiver, une toilette pour elle.
De la cérémonie, du convoi, sur lequel tombe une neige fondue, je me souviens à peine. En public, on devient presque inconscient, comme à un enterrement quelconque. — On retient seulement, parmi tant de manifestations extérieures de sympathie, un regard, une poignée de main qui ont été vraiment bons.
Mais le retour!... la maison revue sous ce ciel noir de décembre, sous cette pluie glacée, par ce crépuscule funèbre; la maison en désordre, piétinée par la foule, avec la jonchée de branches vertes qui traîne
dans la cour — et l'odeur des substances employées pour les morts qui reste vaguement dans les escaliers où le cercueil a passé.
Puis le dîner du soir, le premier dîner qui nous rassemble tous, tranquilles maintenant, sans préoccupation daller et venir dans la chambre de la malade; le premier dîner qui recommence le train -dévie d'autrefois avec une place éternellement vide au milieu de nous.
Et enfin la première nuit qui suit cette journée!...
Couché dans la « chambre arabe », j'ai constamment, à travers mon demi-sommeil fatigué, limpression obsédante, infiniment triste, du silence inusité qui s'est fait de l'autre côté du mur, — et pour jamais, — dans la chambre de tante Claire. Oh! les chères voix et les chers bruits protecteurs que j'entendais là depuis tant d'années, à travers ce mur, quand le silence de la nuit s'était fait dans la maison ! Tante Claire ouvrant sa grande armoire qui criait sur ses ferrures d'une façon particulière; tante Claire échangeant à haute voix quelques mots, que j'arrivais presque à distinguer, avec maman couchée plus loin, dans la chambre voisine : « Dors-tu, ma sœur? » Et sa grosse pendule murale — aujourd'hui arrêtée — qui sonnait si fort; cette pendule qui fait tant de bruit quand on la remonte et qu'il lui arrivait quelquefois, à notre grand amusement, de remonter elle-même avant de s'endormir, au coup de minuit, — si bien que c'était devenu une plaisanterie légendaire à la maison, dès qu'on entendait quelque tapage nocturne, d'en accuser tante Claire et sa pendule... Fini tout cela, éternel-
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lement fini. Partie pour le cimetière, tante Claire, — et maman, sans doute, préférera ne plus revenir haliitcr la chambre voisine de la sienne; alors, le silence s'est fait pour toujours. Depuis tant d'années, c'était ma joie et ma paix, de les entendre toutes deux, de reconnaître leurs chères bonnes vieilles voix, à travers ce mur rendu sonore par la nuit... Fini, à présent; jamais, jamais je ne les entendrai plus....
(Le Livre de la Pitié et de la Mort.)