LA TOILETTE D'UN NAVIRE
C'est dans Mon frère Yves surtout, que Loti nous initie à tous les détails de la vie des gens de mer. Le matin, c'est un branle-bas général. Chaque matelot est à son poste : on va procéder à la toilette du navire.
A peine réveillés, on les voyait sauter, courir, pour commencer au plus vite le grand lavage. Tout nus, avec un bonnet à pompons, ou bien habillés d'un tricot de coubat (qui est une petite pièce tricotée pour le cou, à peu près comme une bavette de nouveau-né), ils se dépêchaient de tout inonder. Des jets de pompe, des seaux d'eaux lancés à tour de bras. Ils se dépêchaient, s'en jetant dans les jambes, dans le dos, tout éclaboussés, tout ruisselants, chavirant tout pour laver; ensuite, usant le pont, déjà très blanc, avec du sable, des frottes, des grattes, pour le blanchir encore.
On les interrompait pour les envoyer sur les vergues faire quelque manœuvre du matin, larguer le ris de chasse ou rectifier la voilure; alors ils se vêtaient à la hâte, par convenance, avant de monter, et exécutaient vite cette manœuvre commandée, pressés de revenir en bas s'amuser dans leau.
A ce métier, les bras se faisaient forts et les poitrines bombées; il arrivait même que les pieds, par habitude de grimper nus, devenaient un peu prenants, comme ceux des singes.
Vers huit heures, ce lavage devait finir, à un certain roulement de tambour. Alors, pendant que Tardent soleil séchait très vite toutes ces choses
qu'ils avaient mouillées, eux commençaient à fourbir; les cuivres, les ferrures, même les simples boucles, devaient briller clair comme des miroirs. Chacun se mettait à la petite poulie, au petit objet dont la toilette lui était particulièrement confiée, et le polissait avec sollicitude, se reculant d'un air entendu pour voir si ça reluisait, si ça faisait bien. Et autour de ces grands enfants, le monde, c'était toujours le cercle bleu, la solitude, resplendissante, profonde, qui ne Unissait pas, où rien ne changeait et où rien ne passait...
{Mon Frère Yves.)