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L'IMMERSION D'UN MATELOT DECEDE ABORD DU « PRIMAUGUET

La mort l'a surpris là-bas, au milieu des solitudes australes, ce matelot du Primaicgiiet. Son cadavre, cousu dans un sac de toile grise, est jeté dans le Grand Océan. C'est une scène poignante dans sa simplicité grandiose. Oh! la triste destinée que celle de ces marins qui n'ont même pas pour y dormir leur dernier sommeil un petit coin de la terre natale!

Plaignez-nous! plaignez-nous! c'est là que nous dormons Sur un lit de varech, d'algues, de goémons,

De débris de tous les rivages, Au fond de cet abime où s'élève en monceaux Tout ce qu'ont englouti sous les pesantes eaux Soixante siècles de naufrages...

Ce soir-là, dans les solitudes australes, le vent s'était mis à gémir. Dans tout cet immense mouvement où habitait le Primauguet, on voyait courir l'une après l'autre les longues lames bleu sombre. La brise était humide et donnait froid.

88 PAGES CHOISIES DE PlEllRE LOTI.

En bas, dans le faux pont, Le Hir se dépêchait, avant la nuit, de coudre un cadavre dans des morceaux de toile grise qui étaient des débris de voiles.

Yves et Barrada, debout, le surveillaient avec horreur. Ils étaient obligés de se tenir tout près de lui, dans une très petite chambre mortuaire qu'on avait faite avec d'autres voiles tendues et dont un canonnier gardait l'entrée, le sabre d'abordage au poing.

G'étail Barazère qu'on cousait dans ces toiles grises.,.

... D'abord les pieds; on avait recommandé à Le Hir de les bien serrer, à cause du boulet qu'on y attache pour faire couler le mort. Ensuite il cousait en remontant le long des jambes; on ne voyait déjà plus le corps, enveloppé dans plusieurs doubles de toile dure; rien que la tête pâle, reposée dans la mort, et restée très belle avec un sourire tranquilie. Et puis rudement, par un geste de brute, Le Hir ramena dessus un pan de la toile grise, et ce visage fut voilé à jamais.

n avait de vieux parents, ce Barazère, qui l'attendaient dans un village de France...

... Le lendemain matin, au lever du soleil, la brise était restée fraîche et vive. Le Primauguet filait très vite et se secouait dans sa course, avec ce déhanchement souple et vigoureux des grands coureurs. Sur l'avant du navire, les hommes de la bordée de quart faisaient en cliantant leur première toilette. Nus, semblables à des antiques avec leurs bras forts, ils se lavaient à grande eau froide; ils gonailpente de la tête et des épaules dans les bailles,

couvraient leur poitrine d'une mousse blanche de savon, et puis s'associaient deux à deux, naïvement, pour se mieux frotter le dos.

Tout à coup, ils se rappelèrent le mort, et leur chanson gaie s'arrêta. D'ailleurs, ils venaient de voir les hommes de l'autre bordée qui montaient au commandement de l'officier de quart, et se rangeaient en ordre sur l'arrière, comme pour les inspections. Ils devinaient pourquoi et ils s'approchèrent tous.

Une grande planche toute neuve était posée en travers sur les bastingages, débordant, faisant bascule au-dessus de la mer, et on venait d'apporter d'en bas une chose sinistre qui semblait très lourde, une gaine de toile grise, qui accusait une forme humaine...

Quand Barazère fut couché sur la grande planche neuve, en porte-à-faux au-dessus des lames pleines d'écume, tous les bonnets des marins s'abaissèrent pour un salut suprême; un timonier récita une prière, des mains firent des signes de croix, — et puis, à mon commandement, la planche bascula et on entendit le bruit sourd d'un grand remous dans les eaux.

Le Primauguet continuait de courir, et le corps de Barazère était tombé dans ce gouffre, immense en profondeur et en étendue, qui est le Grand Océan . . .

Cependant on regardait avec inquiétude dans le sillage : c'est qu'il arrive, quand le requin est là, qu'une tache de sang remonte à la surface de la mer.

Mais non, rien ne reparut; il était descendu dans les profondeurs d'en dessous.

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Descente infinie, d'abord rapide comme une chute; puis lente, lente, alanguie pou à peu dans les couches de plus en plus denses. Mystérieux voyage de plusieurs lieues dans des abîmes inconnus; où le soleil qui s'obscurcit paraît semblable à une lune blême, puis verdit, tremble, s'efïace. Et alors l'obscurité éternelle commence; les eaux montent, montent, s'entassent au-dessus de la tête du voyageur mort comme une marée de déluge qui s'élèverait jusqu'aux astres.

(Mon Frère Yves.)

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