LA MORT DE L'AMIRAL COURBET
En 18So, Loti était des combattants de Formose; il faisait partie de l'escadre commandée par l'amiral Courbet. Personne ne lira sans émotion les pages qu'il consacre à cc-ite noble mémoire. Le vaillant officier décédé à son bord revit tout entier dans ces pages magistrales. Une armée commandée par un tel chef ne devait connaître ni hésitation ni défaillance. Aussi les soldats et les marins de l'amiral Courbet firent là-bas, sous ce ciel meurtrier, des prodiges d'héroïsme. C'est par centaines qu'ils tombèrent, sans un murmure et sans une plainte. Et ceux qui survécurent, afi"aiblis, épuisés par la chaleur, par la dysenterie et par la fièvre, ne trouvèrent de larmes que le jour où ils apprirent la maladie et la mort de leur chef vénéré. Quelle plus belle oraison funèbre, pour un homme de guerre, que ces larmes silencieuses des matelots du Bayard\
... C'était hier, à sept heures du soir, pendant que nous étions à table, dînant assez gaiement, — on entendit un canot accoster le bord, et les timoniers dirent qu'il venait du Bayard avec une lettre pour le commandant. Alors il y eut une minute de
curiosité impatiente, car ce devait être une communication grave : la paix signée?... ou bien la guerre reprise?...
Non, rien de tout cela, mais une chose sombre et imprévue : l'amiral était mourant, peut-être mort à cette heure même. Ce canot faisait le tour des bâtiments de l'escadre pour le dire.
Cela se répandit comme une traînée de poudrô jusqu'au gaillard d'avant, où les matelots chantaient. Justement ils étaient en train de répéter une grande représentation théâtrale pour dimanche prochain, avec de la musique et des chœurs; tout cela se tut et les chanteurs se dispersèrent; un espèce de silence lourd, que personne n'avait commandé, se fit tout seul, partout...
... Le canot repartit, de bateau en bateau, annonçant le désastre. Le commandant fit armer sa baleinière pour aller vite à bord du Bayard; puis nous attendîmes, au carré, en parlant bas.
A huit heures, je montai prendre le quart : une nuit épaisse; les tauds faits, à cause de la pluie fine qui tombait depuis le coucher du soleil ; une chaleur humide, orageuse, accablante...
Au dehors, on voyait, dans la brume noire, les feux de cette escadre jouant les lumières d'une grande ville, — ville nomade qui est venue se reposer depuis deux mois sur ce point de la mer chinoise. La pluie continuait de tomber lentement, sans un souffle dans l'air; cela ressemblait aux tristes nuits de Bretagne, à part cette chaleur toujours, cette chaleur irrespirable, malsaine, qui pesait sur nous comme du plomb. Et c'est pendant
cette soirée tranquille, au milieu de tout ce calme, que ce chef de guerre était aux prises, dans une toute petite chambre de bord, avec la mort silencieuse et obscure...
Pendant qu'il s'en allait, nous causions de lui.
Sa gloire, elle a tellement couru le monde, tellement, que c'est banal à présent d'en parler entre nous. Elle lui survivra bien un peu, j'espère, car elle est universellement connue.
Mais ceux qui ne l'ont pas vu de près ne peuvent pas savoir combien il était un homme de cœur. Ces existences de matelots et de soldats qui, vraiment, depuis deux années, semblaient ne plus assez coûter à la France lointaine, il les jugeait très précieuses, lui qui était un vrai et grand chef; il se montrait très avare de ce sang français. Ses batailles étaient combinées, travaillées d'avance avec une si rare précision que le résultat, souvent foudroyant, s'obtenait toujours en perdant très peu, très peu des nôtres; et ensuite, après l'action qu'il avait durement menée avec son absolutisme sans réplique, il redevenait un autre homme très doux, s'en allant faire la tournée des ambulances avec un bon sourire triste; il voulait voir tous les blessés, même les plus humbles, leur serrer la main ; — et eux mouraient plus contents, tout réconfortés par sa visite...
... 11 y a cinq ou six jours à peine, il était encore ici, à notre bord, venu pour un lancement de torpilles, et je me souviens d'avoir, pour la dernière fois, serré sa main, tendue avec une bienveillance toute simple et exquise. Ce jour-là, nous avions été
heureux de le trouver si alerte, si vaillant, si bien remis de ses fatigues passées. En plein midi, en plein soleil, il était monté sur un petit bateau torpilleur pour circuler sur cette rade unie et réfléchissante, chaufïée à blanc. — Nous filions d'ailleurs si vite, tendant cet air immobile, excités par notre propre course: qu'on respirait à l'aise, on était presque bien.
Et je le vois encore là, assis à deux pas devant moi, dessinant son buste haut sur tout ce bleu lumineux ; correct dans sa tenue toujours, la redingote boutonnée jusqu'au col, absolument comme en France, et les mains gantées de Suède, suivant des yeux ces espèces de longs poissons d'acier qu'il faisait lancer devant lui...
Je le subissais, moi aussi, le prestige de cet amiral, d'une manière plus raisonnée que nos matelots peut-être, mais complète; et, comme tant d'autres ignorés, je l'aurais suivi n'importe où avec un dévouement absolu.
Je m'inclinais devant cette grande figure du devoir. — Il était à mes yeux une sorte d'incarnation de tous ces vieux mots sublimes d'honneur, dhéroïsme, d'abnégation, de patrie...
Et puis, il avait son secret, cet amiral, pour être en même temps si sévère et si aimé. Comment faisait-il donc, car enfin il était un chef dur, inflexible pour les autres autant que pour lui-même, ne laissant jamais voir sa sensibilité exquise ni ses larmes qu'à ceux qui allaient mourir.
N'admettant jamais la discussion de ses ordres, tout en restant parfaitement courtois, il avait sa
manière à lui, impérieuse et brève, de les donner : « Vous m'avez compris, mon ami?... Allez! » Avec cela, un salut, une poignée de main, — et on allait, on allait n'importe où, même à la tête d'un petit nombre d'hommes; on allait avec confiance, parce que le plan était de lui; ensuite, on revenait ayant réussi, même quand la chose avait été terriblement difiicile et périlleuse.
... Je ne crois pas que, chez nos ennemis d'Europe, il y ait un chef d'escadre qui lui soit égal ou seulement comparable...
Un bruit d'avirons dehors; un canot qui s'approche. Les factionnaires le hèlent.
(( A bord, commandant! »
Aussitôt un groupe se forme près de la coupée, bien que ce ne soit pas très correct : des officiers, des matelots, anxieux de savoir, d'écouter au passage les premiers mots que le commandant va dire.
II dit que l'amiral respire encore faiblement, mais qu'il est bien perdu ; les yeux fermés déjà, ne parlant plus depuis six heures du soir, les mains croisées sur la poitrine et déjà froides; très tranquille, et probablement ne souffrant pas.
De quoi meurt-il, — on ne sait pas bien. — D'épuisement surtout et d'un excès de fatigue intellectuelle...
Les secours humains ne peuvent plus rien pour lui; pas même réchauffer ses membres, qui s'immobilisent de plus en plus et sont couverts d'une sueur glacée, malgré la chaleur de cette nuit d'orage... Un canot du Baijard doit venir bientôt nous avertir quand ce sera fini tout à fait.
.... Quelques minutes après minuit, étant déjà redescendu dans ma chambre, j'entendis le bruit d'un canot à vapeur qui s'approchait de nous et je compris ce qu'il venait nous dire.
Je me penchai à mon sabord pour écouter l'accostage.
Une voix, celle du matelot de faction, demanda tout de suite ; « Eh bien? » Du canot, une voix répondit : « Il est décédé... » Je m'endormis sur ces mots, et, en rêve, je revis l'amiral, mêlé à des combats et à des funérailles étranges....
... Ce matin vendredi, encore temps gris, petite pluie fine comme en Bretagne. Les vergues sont mises en pantenne, les pavillons en berne, et, de demi-heure en demi-heure, on commence à tirer le canon de deuil.
Cela rappelle le ciel ordinairement sombre et tout l'appareil du vendredi saint dans nos ports français. Cette grande rade des Pescadores ressemble même à certains points de nos côtes, avec ses terres assez basses, sans arbres, où des champs de riz et de maïs dessinent des carrés verts.
Beaucoup de sampans, montés par des Chinois plus ou moins occupés de pêche, circulent sur l'eau calme, rôdent surtout autour du Bayard, curieux, flairant notre malheur. Et bientôt, sûrement, la Chine entière saura la mort de l'homme qui la faisait trembler.
A neuf heures, de tous les bâtiments de l'escadre, partent des canots et des baleinières, menant les commandants et les états-majors à une messe privée qui va se dire à bord du Bayard pour le repos de
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l'amiral. Le temps se maintient couvert, morne, et la mer tranquille; les embarcations accostent doucement, et bientôt tout le vaisseau est rempli d'ofliciers. Pauvre Bayard\ autrefois brillant, aujourd'hui défraîchi, éraillé, fatigué par sa campagne glorieuse; et encombré de caisses, de ballots, de barriques, pour le ravitaillement des troupes. Cette foule qui arrive ne ressemble pas à celle des deuils vulgaires; on ne voit pas ces figures composées, on n'entend pas ce courant de conversations à l'oreille, ce bourdonnement dlndilTérencc. Parmi tous ces officiers qui se rencontrent là, il y a d'anciens camarades qui, depuis longtemps, ne se sont pas vus, et qui se donnent la main simplement, sans causer, presque sans rien se dire. En général, on se tient immobile sur place, encore dans la stupeur que cette mort a jetée.
L'autel de messe est disposé d'abord et il faut se serrer là, dans une sorte de couloir étroit, sous la carapace de fer qui concentre une extrême chaleur. Derrière les officiers viennent se tasser les matelots, sans bruit, consternés eux aussi et silencieux; çà et là, dans cette foule, quelques têtes chinoises, de prisonniers ou d'interprètes, rappelant le pays lointain où l'on est.
La messe est dite à voix basse, au milieu de ce grand silence. Quand elle est achevée, on fait le tour par derrière l'autel pour aller (comme au cimetière on salue la famille) saluer le commandant et le chef d'état-raajor. Ils pleurent, ceux-ci. Il n'y a ni apparat, ni discours, ni musique; seulement des gens qui passent, atterrés, ne trouvant rien à dire.
Dans les choses extérieures, rien mèrae qui s'associe à l'idée de la mort. Rien que deux couronnes de feuillage posées au pied de la dunette : tout ce qu'on a pu trouver de plus vert dans ce pays nu : un peu de bambou et de tamarin, puis des branches prises aux arbres dans des pagodes, où sont piquées quelques petites pervenches du Cap roses, sur les fleurs de Ma-Kung.
On aurait voulu le voir, lui, l'amiral; mais il n'a pas été possible de l'exposer. Dans ce pays, la mort est trop immédiatement suivie de conséquences sinistres contre lesquelles il faut se précautionner à la hâte. Et le corps du chef est en bas, entre les mains des médecins occupés à une sombre besogne.
Alors c'est fini, on se sépare; les canots accostent les uns après lesAutres et s'éloignent.
A midi, le Duguay-Trouin quitte la rade, s'en allant porter la nouvelle à Hong-Kong, d'où le télégraphe la transmettra à la France.
Trois heures du soir. — Les médecins ayant achevé leur œuvre, les commandants et les officiers qui sont revenus à bord du Bayard sont admis à regarder l'amiral une dernière fois.
Il est dans son salon, enveloppé d'un linceul et étendu à terre, formant une longueur blanche sur les tapis rouges. — Et on entre sur la pointe du pied pour contempler une minute ce visage très pâle, très calme, à peine changé; ce front large où tant d'idées, tant de projets merveilleusement étudiés, classés, préparés pour l'avenir, viennent de s'éteindre à jamais.
Quand les officiers se retirent, il y a encore à la
porte un groupe d'hommes qui prient qu'on les laisse entrer : ce sont tous les maîtres du bord qui veulent le voir.
Eux passés, il y a encore plus de monde à cette porte : cette fois ce sont les matelots qui attendent aussi leur tour comme une chose due.
Alors il faut faire défiler, dans ce salon, tout l'équipage du vaisseau, et on voit se succéder lentement des centaines de jeunes figures consternées qui saluent, avec un respect timide, le grand mort.
Ensuite on le met dans son cercueil de plomb et de bois de camphre entouré de fer.
Samedi 13 juin, la mise en chapelle et les honneurs militaires.
D'abord, on avait eu l'idée de porter le corps de l'amiral à Ma-Kung, dans une des grandes pagodes, afin qu'il y eût plus d'espace pour les troupes; — on a réfléchi qu'il était mieux de ne pas le laisser reposer, même pour quelques heures, sur une terre chinoise, ni surtout dans un temple bouddhique; — et on l'a laissé sur son vaisseau, qui est une terre française.
A Ma-Kung, un peu avant sept heures du matin, tout ce qui reste de notre petite troupe d'occupation est rangé au pied des forts, face à la mer, les armes prêtes pour les salves de mousqueterie . Comme hier, par un temps qui est lourd, des canots et des baleinières amènent à bord du Bayard les officiers de l'escadre, qui sont cette fois en épaulettes et en armes . Arrivent aussi des officiers d'artillerie, d'infanterie; des détachements de m-itc-
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iots de tous les bâtiments sur rade, et des soldats de tous les corps campés à Ma-Kung.
Une foule compacte sur le pont du Bayard, mais toujours du silence. Le cercueil de l'amiral est là par terre, attendant sous un drap noir, à l'entrée de cette chapelle, où un prêtre va tout à l'heure l'introduire.
On se serre les uns contre les autres, dans ces coursives étroites, sous cette oppressante carapace de fer. Par ce temps sombre et accablant, tout ce qu'on touche , boiserie ou ferrure , est chaud , humide, avec des gouttelettes, comme si la sueur perlait même sur les choses, et dans cette buée d'étuve, déjà irrespirable, on sent l'odeur sinistre des substances qui servent pour les morts.
La chapelle est de la simplicité la plus extrême : deux pavillons d'amiral (tricolores à trois étoiles blanches) formant sous la dunette une sorte de tente; deux rangées de marins armés, deux rangées de flambeaux, et c"est tout. On a même voilé avec de l'étamine cette devise de Bayard, inscrite à l'arrière du vaisseau au milieu de dorures, et qui aurait aussi bien pu être la sienne : « Sans repro'^he, sans peur. »
Un des monstres en ébène (dépouilles de pagode) qui décorent le couronnement de cette dunette se trouve par hasard juste au-dessus du cercueil, en haut du sanctuaire improvisé, assis comme un gros chien noir. Il a l'air de rire en se moquant, avec cette intensité d'expression méchante qui est le mystère inimitable de l'art chinois. On aurait peutêtre dû songer à le voiler, lui plutôt, biea qu'il
représente d'une manière symbolique assez saisissante la Chine à ces funérailles.
La cérémonie religieuse est courte et se fait à voix basse. De minute en minute on entend, plus ou moins dans le lointain, des salves de mousqaeterie venues de l'escadre ou des forts de Ma-Kung; elles partent de différents côtés, avec un bruit sec de chose qui se déchire.
Dans les intervalles de silence, il y a un tout petit oiseau qui chante obstinément, attaché à une drisse de pavillon. Les timoniers s'excusent de sa présence : il est là depuis hier, et on a beau le chasser, secouer cette drisse, il revient toujours.
Tout près des assistants, les canons du Bcti/ard commencent à grands coups sourds le salut linal, et ensuite l'amiral Lespès, qui a pris hier le commandement de l'escadre, vient dire en quelques mots adieu à notre chef mort.
Il le fait avec un tel tremblement de douleur et un si visible besoin de pleurer, qu'en l'entendant les larmes viennent. Ceux qui se raidissaient à grand effort pour garder une figure impassible s'amollissent et pleurent...
Et maintenant, après cet adieu, il n'y a plus que le défilé militaire, et c'est absolument terminé; on se retire, on se disperse dans les canots; les vergues sont redressées et les pavillons hissés partout. Les choses rentrent dans l'ordre, reprennent leur physionomie habituelle; le soleil aussi se met à reparaître. C'est la fin du deuil, presque le commencement de foubli...
Je navals encore jamais vu des matelots pleurer
SOUS les armes, — et ils pleuraient silencieusement tous ceux du piquet d'honneur.
Elle éiait bien modeste, cette petite chapelle; bien modeste aussi, ce petit drap noir; et, quand le corps de cet amiral reviendra en France, on déploiera, c'est certain, une pompe infiniment plus brillante qu'ici, dans cette baie d'exil.
Mais qu'est-ce qu'on pourra lui faire, qu'est-ce qu'on pourra inventer pour lui qui soit plus beau et plus rare que ces larmes?...
{Propos d'exil.)