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L^ MER

Et on avait conscience d'être seul et perdu au milieu de puissances terribles, qui par hasard étaient au repos.

Les pléiades d'oiseaux de mer qui peuplent l'hémisphère austral subissaient, comme toujours, ce calme des choses. Au lieu de tournoyer par milliers, en criant comme des poulies qui grincent, ils étaient tous assis sur l'eau, se taisant et se laissant bercer; on y rencontrait des familles d'albatros, de malamochs, de pétrels gris, de damiers blancs et noirs, qui flottaient à la dérive; ils étaient posés et ils dormaient...

... Je faisais mon quart de midship, et n'avais guère qu'à flâner, en regardant le ciel.

A côté de moi, un timonier promenait sa longue vue sur l'horizon, — je ne sais pourquoi, car on est toujours seul dans ces parages.

« 11 y a des baleines dans l'ouest », me dit-il.

En efl'et, très loin dans l'ouest, on apercevait plusieurs de ces jets d'eau que lancent les gros souffleurs par leurs évents; des gerbes blanches qui brillaient sur le fond obscur du lointain.

Elles se rapprochaient vite, les baleines. Sans doute elles avaient deviné que nous n'étions pas venus là pour leur faire la chasse; elles n'avaient pas peur de nous et voulaient nous voir.

Au milieu de cette immensité morne, et pâle, et grise, elles gambadaient follement, les grosses bêtes. Il y en avait d'énormes, et aussi de toutes jeunes, qui faisaient mille tours et mille plongeons auprès des mamans, avec des airs enfantins.

Et toute cette troupe sautait, se poursuivait,

avec de puissantes gaietés de monstres et des vitesses prodigieuses; — et les évents de ce monde soufflaient de l'eau de droite et de gauche : c'étaient des grandes fusées qui luisaient au soleil, et s'entrecroisaient comme les jets d'une pièce d'eau changeante et compliquée.

Elles nous regardaient et nous les regardions. Tous les matelots s'étaient rangés le long des bastingages, se poussant pour les mieux voir.

Elles nous regardaient, nous, masse inerte, prise par le calme. Incapables de nous démener comme elles, nous devions leur sembler très ridicules.

Le maître d'équipage, qui avait autrefois couru la grande pêche sur les baleiniers américains, grinçait les dents de les voir si confiantes et de ne pouvoir les attraper. Il avait fait monter de la cale les gros harpons pour prendre les requins; il avait rallié ses plus fidèles, une dizaine de gabiers prêts à tout, et demandait, les mains jointes, qu'on voulût bien mettre les canots à la mer.

Mais les baleines, jugeant quelles s'étaient assez longtemps oubliées, avaient reformé leur colonne et repris leur course vers le sud, piquant dans les lames molles, filant, filant commes des flèches. Sans doute elles avaient affaire dans les terres antarctiques et elles durent y arriver le soir même, du train dont elles allaient.

Elles se perdirent bientôt dans les infinis sombres des brumes et de la houle, dans la direction du pôle. Sous ce ciel ténébreux, on eût dit une scène reconstituée de la paléontologie, — une de ces bandes de bètes rudimentaires et monstrueuses

LA MER. m

comme il en passait jadis sur la mer sans rivage de

l'époque silurienne.

(Fleurs d'ennui.)

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