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UNE TEMPÊTE SUR LES COTES DE CHINE

En mai 18"7, Pierre Loti se trouvait sur les côtes de Chine, à bord de la Médce. Son navire fut assailli par une tempCV: épouvantable dont il nous a montre, dans une description magistrale, toute la tragique horreur.

Depuis deux jours, la grande voix sinistre gémissait autour de nous. Le ciel était très noir; il était comme dans ce tableau où Le Poussin a votilu peindre le déluge; seulement toutes les nuées remuaient, tourmentées par un vent qui faisait peur.

Et cette grande voix s'enflait toujours, se faisait profonde, incessante : c'était comme une fureur qui s'exaspérait. Nous nous heurtions dans noire marche à d énormes masses d'eau, qui s'enroulaient en volutes à crêtes blanches et qui passaient avec des airs de se poursuivre; elles se ruaient sur nous de toutes leurs forces : alors c'étaient des secousses terribles et de grands bruits sourds.

Quelquefois la Médée se cabrait, leur montait dessus, comme prise, elle aussi, de fureur contre elles. Et puis elle retombait toujours, la tête en avant, dans des creux traîtres qui étaient derrière; elle touchait le fond de ces espèces de vallées qu'on voyait s'ouvrir, rapides, entre de hautes parois d'eau et on avait hâte de remonter encore, de sortir d'entre ces parois courbes, luisantes, verdâtres, prêtes à se refermer.

Une pluie glacée rayait l'air en longues flèches blanches, fouettait, cuisait comme des coups de lanières. Nous nous étions rapprochés du nord, en nous élevant le long de la côte chinoise, et ce froid inattendu nous saisissait.

En haut, dans la mâture, on essayait de serrer les huniers, déjà au bas ris; la cape était déjà dure à tenir, et maintenant il fallait, coûte que coûte, marcher droit contre le vent, à cause de terres douteuses qui pouvaient être là, derrière nous.

Il y avait deux heures que les gabiers étaient à ce travail, aveuglés, cinglés, brûlés par tout ce qui leur tombait dessus, gerbes d'écume lancées de la mer, pluie et grêle lancées du ciel; essayant, avec leurs mains crispées de froid qui saignaient, de crocher dans cette toile raide et mouillée qui ballonnait sous le vent furieux.

Mais on ne voyait plus, on ne s'entendait plus.

On en aurait eu assez rien que de se tenir pour n'être pas emporté, rien que de se cramponner à toutes ces choses remuantes, mouillées, glissantes d'eau; — et il fallait encore travailler en l'air sur ces vergues qui se secouaient, qui avaient des meuve-

ments brusques, désordonnés, comme les derniers battements d'ailes d'un grand oiseau blessé qui râle.

Des cris d'angoisse venaient de là-haut, de cette espècedegrappehumainesuspendue.Grisd'hommes, cris rauques, plus sinistres que ceux des femmes, parce qu'on est moins habitué à les entendre; cris d'horrible douleur : une main prise quelque part, des doigts accrochés, qui se dépouillaient de leur chair ou s'arrachaient ; — ou bien un malheureux, moins fort que les autres, crispé de froid, qui sentait qu'il ne se tenait plus, que le vertige venait, qu'il allait lâcher et tomber. Et les autres, par pitié, l'attachaient, pour essayer de Vaffaler jusqu'en bas.

... Il y avait deux heures que cela durait; ils étaient épuisés; ils ne pouvaient plus.

Alors on les fit descendre, pour envoyer à leur place ceux de bâbord qui étaient plus reposés et qui avaient moins froid.

... Ils descendirent, blêmes, mouillés, l'eau glacée leur ruisselant dans la poitrine et dans le dos, les mains sanglantes, les ongles décollés, les dents qui claquaient. Depuis deux jours on vivait dans l'eau, on avait à peine mangé, à peine dormi, et la force des hommes diminuait.

C'est cette longue attente, cette longue fatigue dans le froid humide, qui sont les vraies horreurs de la mer. Souvent les pauvres mourants, avant de rendre leur dernier cri, leur dernier hoquet d'agonie, sont restés des jours et des nuits, trempés, salis, couverts d'une couche boueuse de sueur froide et de sel, d'un enduit de mort.

... Le grand bruit augmentait toujours. Il y avait

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des moments où ça sifflait aigre et strident, comme dans un paroxysme d'exaspération méchante; et puis d'autres où cela devenait grave, caverneux, puissant comme des sons immenses de cataclysme. Et on sautait toujours d'une lame à l'autre, et, à part la mer qui gardait encore sa mauvaise blancheur de bave et d'écume, tout devenait plus noir. Un crépuscule glacial tombait sur nous; derrière ces rideaux sombres, derrière toutes ces masses d'eau qui étaient dans le ciel, le soleil venait de disparaître, parce que c'était l'heure; il nous abandonnait, et il allait falloir se débrouiller dans cette nuit. . .

... Yves était monté avec les bâbordais dans ce désarroi de la mâture, et alors je regardais en haut, aveuglé moi aussi, ne percevant plus que par instants la grappe humaine en l'air.

Et tout à coup, dans une plus grande secousse, la silhouette de cette grappe se rompit brusquement, changea de forme; deux corps s'en détachèrent, et tombèrent les bras écartés dans les volutes mugissantes de la mer, tandis qu'un autre s'aplatit sur le pont, sans cri, comme serait tombé un homme déjà mort.

a Encore le marchepied cassé! » dit le maître de quart, en frappant du pied avec rage. « Du filin pourri qu'ils nous ont donné dans ce sale port de Brest! Le grand Kerboul, à la mer. Le second, qui est-ce? B

D'autres, raccrochés par les mains à des cordages, un instant balancés dans le vide, remontaient maintenant, à la force des poignets, en se dépêchant, — très vite, comme des singes.

Je reconnus Yves, un de ceux qui grimpaient, — et alors, je repris ma respiration, que l'angoisse avait coupée.

Ceux qui étaient à la mer, on jeta bien des bouées pour eux, — mais à quoi bon? — On aimait encore mieux ne plus les voir reparaître, car alors, à cause de ce danger de tomber en travers à la lame, on n'aurait pas pu s'arrêter pour les reprendre, et il aurait fallu avoir ce courage horrible de les abandonner. Seulement on fit l'appel de ceux qui restaient, pour savoir le nom du second qu'on avait perdu : c'était un petit novice très sage, que sa mère, une veuve déjà âgée, était venue recommander au maître avant son départ de France.

L'autre, celui qui s'était écrasé sur le pont, on le descendit tant bien que mal, à quatre, en le faisant encore tomber en route; on le porta dans l'infirmerie, qui était devenue un cloaque immonde, où bouillonnaient deux pieds d'eau boueuse et noiie, avec des fioles brisées, des odeurs de tous les remèdes répandus. Pas même un endroit où le laisser finir en paix; la mer n'avait seulement pas de pitié pour ce mourant, elle continuait de le faire danser, de le sauter de plus belle. Il avait retrouvé une espèce de son de la gorge, un râlement qui sortait encore, perdu dans tous les grands bruits des choses. On aurait peut-être pu le secourir, prolonger son agonie, avec un peu de calme. Mais il mourut là assez vite, entre les mains d'infirmiers devenus stupides de peur, qui voulaient le faire manger.

Huit heures du soir. — A ce moment, la chaige

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du quart était lourde, et c'était à mon tour de la pren'ire.

On se tenait comme on pouvait. On ne voyait plus rien. On étoit au milieu de tant de bruit, que la voix des hommes semblait n'avoir plus aucun son; les sifflets d'argent, forcés à pleine poitrine, perçaient mieux, comme des chants flûtes de tout petits oiseaux.

On entendait des coups terribles frappés contre les murailles du navire comme par des béliers énormes. Toujours les grands trous qui se creusaient, tout béants, partout; on s'y sentait jeté, tête baissée, dans la nuit profonde. Et puis une force vous heurtait d'une poussée brutale, vous relançait très haut en lair, et toute la Médée vibrait, en ressautant, comme un monstrueux tambour. Alors, oa avait beau se cramponner, on se sentait rebondir, et vite on se recramponnait plus fort, en fermant la bouche et les yeux, parce qu'on devinait d'instinct, sans voir, que c'était le moment où une épaisse masse d'eau allait balayer l'air et peut-être vous balayer aussi.

Toujours cela recommençait, ces chutes en avant, et puis ces sauts avec l'affreux bruit de tambour.

Et, après chacun de ces chocs, il y avait encore les ruissellements de l'eau qui retombaient de partout, et mille objets qui se brisaient, mille cassons qui roulaient dans l'obscurité, tout cela prolongeant en queue sinistre l'eiTroi du premier grand bruit.

Et les gabiers, et mon pauvre Yves, que faisaientils là-haut? Les mâts, les vergues, on les apercevait pas instants, dans le noir, en silhouettes, quand

on pouvait encore regarder à travers cette douleur cuisante que causait la grêle; on apercevait ces formes de grandes croix, à deux étages comme les croix russes, agitées dans l'ombre avec des mouvements de détresse, de gestes fous.

ft Faites-les descendre », me dit le commandan!:, qui préférait le danger de ce hunier non serré à la peur de perdre encore des hommes.

Je le donnai vite, avec joie, cet ordre-là. Mais Yves, den haut, me répondit, à l'aide de son sifflet, que c'était presque fini; plus que la. jarrelière du point, qui s'était cassée, à remplacer par un bout quelconque, et puis ils allaient tous descendre, ayant serré leur voile, achevé leur ouvrage.

... Après, quand ils furent tous en bas et au complet, je respirai mieux. Plus d'hommes en l'air, plus rien à faire là-haut, plus qu'à attendre. Oh ! alors, je trouvai qu'il faisait presque beau, qu'on était presque bien sur cette passerelle, à présent qu'on m'avait enlevé le poids si lourd de cette inquiétude...

(Mon Frère Yves.)

UiNE TROUPE DE BALEINES DANS LES MERS DU SUD

A cent railles au S.-O. des Malouines, Loti fit un jour la rencontre d'une troupe de baleines, tellement nombreuse, qu'on eût dit une véritable migration. Voici la description de cette entrevue :

La scène se passait par 55° de latitude sud. C'était un matin d'hiver, peu après le soleil levé. Il faisait froid assurément, le thermomètre marquait zéro;

mais le temps était si calme qu'on n'en souffrait pas. Il n'y avait aucun souffle dans l'air, et les voiles pendaient avec mille plis, comme des rideaux mal tendus, — et cette grande fraîchieur salée était saine et exquise à respirer.

La grande houle, presque éternelle dans ces régions, était molle, et s'en allait comme en mourant. C'étaient de longues montagnes d'eau, aux formes douces et arrondies, pareilles à des ondulations lourdes de mercure, ou à des coulées de métal, qui se refroidissent. Elles nous soulevaient lentement, comme caressantes, et puis nous laissaient glisser, et nous retombions. Elles passaient, et il en venait toujours. Sous le ciel embrumé, elles étaient d'une couleur d'argent pâle, elles avaient des nuances indécises de miroir terni.

De grandes pannes de brouillard, immobiles, vagues, sans contours, pesaient sur l'horizon qui était noir. Et des traînées de soleil mettaient çà et là des luisants humides, des bandes éclatantes, comme si, par places, ces lames de métal eussent été br)(nïes.

C'était un de ces moments rares, où il semble qu'on ait la perception complète et comme Tinquiélude de l'immensité de la mer. Les deux continents, l'ancien et le nouveau, s'avançaient bien là-bas, au nord, comme deux caps gigantesques venant s'abîmer au milieu des eaux; mais nous les avions dépassés; ils étaient loin derrière nous, et il n'y avait plus rien maintenant que ce sombre désert, liquide et mouvant, étendant jusqu'au pôle d'en dessous sa courbure infinie.

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