LA PÈCHE A LA MORUE DANS LES MERS D'ISLANDE
Quel admirable poème, que ce Pêcheur d'Islande*. Tous les yeux se mouillent en le lisant, car Loti y a répandu une tristesse infinie. Ces grandes douleurs de la vie maritime existaient depuis des siècles; mais nous les connaissions à peine. C'est Loti qui nous lésa révélées; c'est lui qui a fixé en traits durables les péripéties émouvantes du double drame qui se joue chaque année sur la mer d'Islande et sur les côtes de Bretagne.
L'alTabulalion du livre est très simple. C'est l'histoire du pécheur Yann et de la bonne et sérieuse Gaud, qui s'aiment et qui se marient, de Yann qui s'en va et qui ne revient plus, et d'une vieille femme dont le petit-fils s'en va mourir là-bas, « de l'autre côté de la terre ». Mais nous n'avons qu'à feuilleter le volume pour y cueillir les fleurs les plus rares.
Choisissons-en quelques-unes :
... A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, — une pour deux — et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit.
Quand ils eurent fini leur fête, — célébrée en l'honneur de l'Assomption de la Vierge leur patronne, — il était un peu plus de minuit. Trois d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la pèche; c'étaient Tann, Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume.
Dehors il faisait jour, éternellement jour *.
Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressem-
1. On sait que dans le voisinage du pôle, durant la courte saison de l'été, le soleil est presque toujours sur l'horizon, et que la nuit comolète n'existe pas, ou pour ainsi dire pas;
blait à rien ; elle traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour deux, tout de suite commençait un ride immense qui n'était d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimérique.
L'œil saisissait à peine ce qui devait être la mer : d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur. — et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.
La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût du sel. Tout était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être nommée.
Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient coutume de le voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du large.
Le navire se balançait lentement sur place, en rendant toujours sa même plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé
120 PAGES CHOISIES DE l'IEIillE I.OTI.
très vite leurs hameçons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.
Cène fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau tranquille et froide, ils les relevèrent avec des poissons lourds d'un gris luisant d'acier.
Et toujours, et toujours les morues vives se laissaient prendre; c'était rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre éventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait, et la saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute ruisselante et fraîche.
Les heures passaient monotones, et dans les grandes régions vides du dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer re.Hétaient en vagues traînées roses...
(Pêcheur d'Islande.)