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LA DISTRIBUTION DES LETTRES AUX PÊCHEURS

Ils sont là depuis des mois, les pécheurs, sur cette mer où règne un jour pâle et sans fin. Tout à coup, à l'horizon gris, un vapeur parait : c'est le croiseur qui apporte aux « Islandais » des nouvelles de leur pays. Alors, de dilTérents côtés de l'étendue, arrivent les bateaux de pêche. Comme

de grands oiseaux aux ailes grisâtres qui se rallient à un rappel, ils se rassemblent à la suite de ce croiseur. Et ils sont là maintenant, tous ces rudes marins aux longues barbes, attendant avec une joie inquitte des nouvelles de ce petit village où ils rêvent d"aller finir leurs jours au milieu de ceux qui leur sont chers. ^ Rêve, hélas! que bien peu réalisent.

... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eau.x comme une queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l'avaient vite aperçue :

— Un vapeur, là-bas !

— J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un vapeur de l'État, — le croiseur qui vient faire sa ronde...

Cette vague fumée apportait aux pécheurs des nouvelles de France et, entre autres, certaine lettre de vieille grandmère, écrite par une main de belle jeune fille '.

Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, c'était bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.

En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer, commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle traçait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de madrépores;

1. La lettre de grand'mère Moan à son chjr petit Sylvestre — écrite par Gaud, la fiancée du beau Yann, le pêcheur d'Islande.

cela.se faisait très vite avec un bruissement, c'était couiine un signe de réveil présageant la lin de cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait clair; les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en amoncellements de ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pécheurs étaient — celle d'en haut et celle d'en bas — reprenaient leur transparence profonde, comme si on avait essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui n'était pas bonne.

Et, de difîérents pomts de la mer, de différents côtés de l'étendue, arrivaient des navires pécheurs : tous ceux de France qui rôdaient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Gomme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de ce croiseur; il en sortait même des coins vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert.

Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.

L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir s'approcher comme eux ; elle montrait de plus en plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, qui n'ont jamais été éclairées que par ce côté, par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu; — mais qui était chimérique, celle-ci, et

dont les montagnes plus gigantesques n'étaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, toujours bas et traînant, incapable de monter au-dessus des choses, se voyait à travers cette illusion d'iie, tellement, qu'il paraissait posé devant et que c'était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours très accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, mourante, qui se serait arrêtée là indécise, au milieu d'un chaos...

Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade des Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en coquille de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des accoutrements assez sauvages.

Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme des enfants, des remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des lettres.

D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de l'État, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands garçons étendus la boucle au pied, le vieux maître qui les avait cadenassés, leur dit : « Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer »; ce qu'ils firent docilement, avec un sourire.

Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre autres, deux pour la Marie, ca'pi-

tainc Guermeur, l'une à M. Gaos, Yann, l'autre à M. Moan, Sylvestre (celle-ci arrivée par le Danemark à Reickavick, où le croiseur l'avait prise).

Le vaguemestre, puisant dans son sac de toile à voile, leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui n'étaient pas toutes mises par des mains très habiles.

Et le commandant disait :

a Dépêchez-vous, dépéchez-vous, le baromètre baisse. »

Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu sûre.

Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.

Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort.

Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites.

Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles de la vieille grand'mère Y'vonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait : a Le bonjour de ma part au fils Gaos. »

Et, les lettres finies de lire. Sylvestre timidement montrait la sienne à son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l'avait tracée :

« Regarde, c'est une très belle écriture, n'est-ce pas, Yann? »

Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille, détourna la tète en secouant les épaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait à la fin avec cette Gaud '.

Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste :

« Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut avoir comme ça contre elle?... »

Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là, assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve...

A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les eaux, recommença à monter lentement.

Et ce fut le matin...

(Pécheur d'Islande).

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