LA MORT DE SYLVESTRE
Blessé à mort clans une reconnaissance, peu de temps après son arrivée au Tonkin. Sylvestre fut d'abord rapporté à Hanoï, puis eiwoyé en rade d'Ha-Long et mis à bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France. Il mourut pendant la traversée.
A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des petits lits de fer alignés à l'hôpital , et il recommença en sens inverse sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent des hunes, c'était dans les lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures et de misères.
Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peu de mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le coffret de bois blanc, acheté à Paiinpol pour mettre ses choses précieuses; on y trouvait les lettres de grand'mère Yvonne, celles d'Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au
hasard d'un pillage, sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf de sa campagne.
Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la première semaine, les médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée.
... Près de l'équateur maintenant; dans l'excessive chaleur des orages. Le transport s'en allait toujours vite , sur une mer remuée , tourmentée encore comme au renversement des moussons.
Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup de ces petits lils s'étaient débarrassés déjà de leur pauvre contenu.
Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait très sombre : on avait été obligé, à cause de la hf)ule, de fermer les mantelets de fer des sabords, et cela rendait plus horrible cet étouIToir de malades.
Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché toujours sur son côté percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet autre aussi, peu à peu, s"était pris par voisinage, et l'angoisse suprême était commencée.
Toutes sortes de visions du pays hantaient son cerveau mourant; dans l'obscurité chaude, des ligures aimées ou affreuses venaient se pencher sur lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la Bretagne et l'Islande.
Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de trouver sous cette enveloppe si virile la pureté d'un petit enfant.
Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier qui l'éventait tout le temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les poitrines ne voulaient plus.
Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit, où il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou affaibli, — quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait pendant le sommeil. — Eh! non, il ne pouvait plus, il retombait dans les mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et chaque fois, après la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant conscience de tout.
Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que ce fut encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée. C'était le soir, vers six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant apparaissait à l'horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure d'un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au
134 TAGES CnOISIES DE PIERRE LOT
roulis, et il éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance.
De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à l'iniini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude, que lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les mourants qui haletaient.
.... Une dernière vision l'agita beaucoup : sa vieille grand'mère, passant sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété déchirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être informée qu'il était mort.
Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.
.... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, lui bas, en Bretagne, où midi allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant précis de la durée sans fin ; là, pourtant, il avait une couleur très différente; il éclairait d'une douce lumière blanche la grand'mère Yvonne, qui travaillait à coudre, assise sur sa porte.
En Islande, où c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même minute de mort. Pâli davantage, on
eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une sorte de tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un fiord où dérivait la Marie, et son ciel était cette fois d'une ces puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies n'ayant plus d'atmosphère. Avec une netteté glacée il accentuait les détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande : tout ce pays, vu de la Marie, semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, qui était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, péchait comme d'habitude au milieu de ces aspects lunaires.
Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit-fils mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils et Sylvestre redevint très beau et calme, comme un marbre couché....
(Pêcheur d'Islande.)
« La Bretagne, que beaucoup de geas me donnent Dour patrie, je ne l'ai vue qu'à dix-sept ans ', et j'ai été très long à l'aimer, — ce qui fait sans doute que je l'ai aimée davantage. Elle m'avait causé d'abord une oppression et une tristesse extrêmes ; ce fut mon frère Yves qui commença à m'initier à son charme mélancolique, de me faire pénétrer dans l'intimité de ses chaumières et de ses chapelles des bois. Et ensuite, l'influence qu'une jeune fille du pays de Tréguier 2 exerça sur mon ima2ination, très tard, vers mes vingt-sept ans, décida tout à fait mon amour pour cette patrie adoptée » (Le Roman d'un enfant.)
Il Taime, en effet, cette Bretagne monotone et triste, dont il a si bien compris la particulière séduction. Il aime surtout ces antiques populations bretonnes qu'ilétudie d'un œil bienveillant; et c'est d'une plume attendrie qu'il nous dépeint leurs mœurs, leurs coutumes, leurs habitudes.
11 faut lire Pécheur Dislande et Mon Frère Yies pour sentir toute la poésie mélancolique qui s'exhale de cette terre primitive où palpite encore la foi des vieux âges. Il y a, dans ces deux livres, des pages exquises, des tableaux d'une touche incomparable.
Qu'on en juge.