LE VOYAGE DE SYLVESTRE
Sylvestre a quitté son bateau de pêche. Il est à Brest, maintenant, très dépaysé, mais très sage; portant crânement le col bleu ouvert et le bonnet à pompon rouge des matelots de l'État. — Un jour, on l'appelle au bureau de sa compagnie: on avait à lui anoncer qu'il était désigné pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...
Il lui vint alors un trouble extrême : c'était le charme de»
1. 11 l'aime pourtant, cette Gaud, et il l'épousera un jour. S'il feint TindifTérence, c'est parce qu'on le tourmente avec ce mariage : tout le monde s'y est mis, Sylvestre, ses cami^ rades, et Gaud elle-même.
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grands voyages, de l'inconnu, de la guerre; aussi l'angoisse de quitter cette bonne vieille grand'mère Yvonne, avec l'inquiétude vague de ne plus revenir.
Elle vint à Brest, grand'mère Moan, embrasser une dernière fois son petit-lils (on trouvera plus loin cette scène des adieu.K — un pur chef-d'œuvre.)
Enfin le voilà parti, le petit matelot, parti pour ne plus revenir...
Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.
Le na\ire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de brûler les relâches.
Déjà il avait conscience d être bien loin, à cause de cette vitesse qui était incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de la mer. Étant gabier, il vivait dans sa mâture, perché coinine un oiseau, évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d'en bas.
On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des mulets ; de très loin il avait aperçu des villes blanches sur des sables ou des montagnes. Il était même descendu de sa hune pour regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui étaient venus dans des barques pour vendre des fruits ; les autres lui avaient dit que c'étaient ça, les Bédouins.
Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême.
Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port- Saïd. Tous les pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de leurs longues hampes, lui donnaient un
air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient comme une mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au milieu de longues rues à maisons de bois. Jamais depuis le départ, il n'avait vu si clair et de si près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation, cette profusion de bateaux.
Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infmi de ces sables. Du haut de sa hune, il les voyait s'en aller comme une procession pour se perdre dans les plaines.
Sur ces quais circulaient toutes espèces de costumes ; des hommes en robes de toutes les couleurs, alTairés, criant, dans le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses bruyantes comme pour endormir les regrets déchirants de tous les exilés qui passaient.
Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans l'étroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file dans le désert; puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.
On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à la surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant tout bas à lui-même
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Jean-François de Nantes, pour se rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé.
Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignementetle vague, ces caps avancés des continents qui sont comme des points de repère éternels sur tous les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures sur l'étendue qui ne finit pas.
Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable qui augmentait toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l'ombre des lentes, haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière, avaient pris une splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses était comme une ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont éphémères.
... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs épaules.
Mais bientôt les plus fatigués commencèrent à mourir.
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... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de tempête. Par peur de tomber dans cet infmi bleu qui était partout, ils s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait. Là-bas, au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait pullulé sans mesure, et il y en avait trop; alors la mère aveugle et sans âme, la mère nature, avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux avec la même impassibilité que s'il se fût agi d'une génération d'hommes.
Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et d'amour...
Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de commisération, ces fines ailes bleuâtres, — et puis les poussaient au grand néant de la mer, à coups de balai...
Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le navire en fut couvert.
Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne voyait plus rien de vivant, — si ce n'est des poissons quelquefois, qui volaient au ras de l'eau...
De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; — c'était l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le hasard l'ayant fait choisir à bord pour compléter Varmement d'une baleinière.
A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait l'ondée tiède, et regardait autour de lui des choses étranges. Tout était magnifiquement vert; les feuilles des arbres étaient faites commes des fleurs gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.
... Un petit coup de sifflet de marin, modelé en trilles d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait repari ir.
... Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des paniers.
« Alors, nous sommes donc déjà en Chine? » demanda Sylvestre, voyant qu'ils avaient tous des magots et des queues.
On lui dit que non : encore un peu de patience : ce n'était que Singapour. Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers s'entassait fiévreusement dans les soutes.
Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, oîi se trouvait au mouillage une certaine Circ' tenant un blocus.
C'était le bateau auquel il se savait depuis longtemps destiné, et on l'y déposa avec son sac.
Il y retrouva des pays, même deux Islandais qui, pour le moment, étaient canonniers.
Le soir, par ces temps toujours chauds et tran-
quilles où il n'y avait rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour former ensemble une petite Bretagne de souvenir.
Jl dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste, avant le moment désiré d'aller se battre.