Beau-père d'Yves
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sans avoir jamais porté malheur à aucun, bien au contraire. D'ailleurs, elle observe en conscience tous les rites anciens, tel que faire boire au petit avant le baptême un certain vin dans lequel on a trempé l'anneau de mariage de sa mère, et plusieurs autres qui ne devraient jamais être négligés.
On y voit juste autant qu'il faut, dans cette chaumière, très enterrée et très à l'ombre. Le jour entre un peu par la porte; au fond, il y a aussi une lucarne ménagée dans l'épaisseur du granit, mais les fougères l'ont envahie : on les voit par transparence, comme les fines découpures d'un rideau vert.
... Enfm petit Pierre a terminé sa toilette, et sans pousser un cri. Je l'aurais mieux aimé en petit Breton; mais non, il est tout en blanc, le fils d'Yves, avec une longue robe brodée et des nœuds de ruban, comme un petit monsieur de la ville. Il a l'air encore plus vigoureux et plus brun dans ce costume de poupée; les pauvres petits bébés des villes, qui vont au baptême dans des toilettes pareilles, n'ont pas, en général, un sang si vivace et si fort.
Par exemple, je suis forcé de reconnaître qu'il n'est pas encore bien joli; il est probable que cela viendra plus tard; mais, pour le moment, il a un minois bouffi de petit chat naissant.
... Dehors, dans le sentie*' plein de fougères, sous la voûte verte, s'agitent déjà quelques grandes coiffes blanches de jeunes filles et des corsages de drap à broderies comme celui d'Anne. Elles sont sorties des chaumières voisines et attendent pour nous voir passer.
Bras dessus bras dessous, Anne et moi, nous nous mettons en route. Petit Pierre prend les devants, sur les bras de la vieille au nez d'oiseau, qui trotte vite et menu, avec un déhanchement bizarre comme les vieilles fées. Et le grand Yves marche derrière nous, dans ses habits de mariage, très grave, un peu étonné d'être à pareille fête, un peu intimidé aussi de défiler tout seul, mais c'est la coutume.
Par le beau matin de juin, nous descendons gaiement le sentier breton; au-dessus de nos tètes, le couvert des chênes et des hêtres tamise des petits ronds de lumière qui tombent par milliers à travers la verdure comme une pluie blanche. Les clématites pendent, mêlées au chèvrefeuille, et les oiseaux chantent tous la bienvenue au petit goéland ', qui fait sa première apparition au soleil.
... Nous voici dans Toulven, qui est presque une petite ville. Les bonnes gens sont sur leur porte, et nous défilons tout le long delà grand'ruepour aller à l'église.
Elle est très ancienne, cette église de Toulven; elle s'élève toute grise dans le ciel bleu, avec sa haute flèche de granit à jour, que par places les lichens ont dorée. Elle domine un grand étang immobile avec des nénufars, et une série de collines uniformément boisées qui font par derrière un horizon sans âge.
Tout autour, un antique enclos; c'est le cimetière.
1. Goéland était le nom qu'on donnait aux gabiers à bord de l'i^Wane. Yves et Loti, en parlant de l'enfant, ne l'appe- /aient jamais d'une autre manière.
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Jes croix bordent la sainte allée; elles sortent dun tapis de fleurs, d'œillets, de giroflées, de blanches marguerites. Et clans les recoins plus abandonnés où le temps a nivelé les tertres de gazon, il y a des fleurs encore pour les morts : les silènes et les digitales des champs de Bretagne; la terre en est toute rose. Les tombes se pressent là, aux portes de l'église séculaire, comme un seuil mystérieux de l'éternité : cette grande chose grise qui s'élève, cette flèche qui essaye de monter, il semble, en eflet, que tout cela protège un peu contre le néant; en se dressant vers le ciel, cela appelle et cela supplie : et c'est comme une étemelle prière immobilisée dans du granit. Et les pauvres tombes enfouies sous rherbe attendent là, plus confiantes, à ce seuil d'église, le son de la dernière trompette et des voix de l'Apocalypse '.
Là aussi, sans doute, quand, moi, je serai mort ou cassé par la vieillesse, là on couchera mon frère Yves; il rendra à la terre bretonne sa tête incrédule, et son corps qu'il lui avait pris. Plus tard encore y viendra dormir le petit Pierre, — si la grande mer ne nous l'a pas gardé, — et, sur leurs tombes, les fleurs roses des champs de Bretagne, les digitales sauvages, l'herbe haute de juin, pousseront comme aujourd'hui au beau soleil des étés.
... Sous le porche de l'église, il y avait tous les
1. Loti — dont l'àme est vide de toute foi positive — a écrit quelque part : « Autour des lieux où l'on a longtemps prié, il y a toujours des essences inconnues qui planent. Dans les églises bretonnes très anciennes, dans tous les vieux temples de toutes les religions du monde, j'ai éprouvé cette obsession du surnaturel ».
enfants du village qui semblaient très recueillis. M. le curé était là aussi qui nous attendait dans ses habits de cérémonie.
C'était un porche d'une architecture très primitive, et dont bien des générations bretonnes avaient usé les pierres : il y avait des saints difformes, taillés dans le granit, qui étaient alignés comme des gnomes.
La cérémonie fut longue à cette porte. La vieille à tête de chouette avait posé le petit Pierre dans nos mains, et nous le tenions à deux avec la marraine, comme le veut l'usage, elle du côté des pieds et moi du côté de la tête. Yves, adossé au pilier de granit, nous regardait faire d'un air très rêveur, et Anne était bien jolie, sous ce porche gris, avec son beau costume et sa grande fraise, tout en lumière, dans un rayon de soleil.
Petit Pierre marqua une légère grimace et passa sur sa lèvre le bout de sa petite langue, quand on lui fit goûter le sel, emblème des amertumes de la vie.
M. le curé récita de longs Oremus en latin, après quoi, il dit dans la même langue au petit goéland :
— r.igredere, Pefre, in domxim Domini.
Et alors nous entrâmes dans l'église.
Des saintes qui étaient là, dans des niches, en costume du xvF siècle, regardaient petit Pierre faire son entrée, de ce même air placide et mystique avec lequel elles ont vu naître et mourir dix générations d'hommes.
Sur les fonts baptismaux ce fut encore fort long, et puis, il nous fallut faire station, Anne et moi,
devant la grille du chœur, agenouillés comme deux nouveaux époux.
Enfin, je dus prendre à moi tout seul le fils d'Yves, que je tremblais de briser dans mes mains inhabiles, monter les marches de l'autel avec ce précieux petit fardeau, et lui faire embrasser la nappe blanche sur laquelle pose le Saint-Sacrement. Je me sentais très gauche en uniforme, j'avais l'air de porter un poids des plus lourds. Je ne m'imaginais pas que ce fût si difficile de ten'"" un nouveau-né; encore il était endormi : s'il eût été en mouvement, jamais je n'aurais pu réussir.
Tous les enfants du village nous quittaient au départ, de petits gars bretons avec des mines effarouchées, des joues bien rondes et de longs cheveux.
Les cloches sonnaient joyeusement en haut de l'antique flèche grise et le Te Deinn venait d'éclater derrière nous entonné à pleine voix par des petits enfants de chœur en robe rouge et surplis blanc.
On nous laissa passer tranquilles et recueillis, dans l'allée fleurie que bordaient les tombes; — mais après, quand nous fûmes dehors!...
Petit Pierre cause de tout ce tapage, était parti devant, emporté de plus en plus vite par la vieille au nez crochu, et dormant toujours de son sommeil innocent. Anne et moi, nous étions assaillis : petits garçons et petites filles nous entouraient avec des cris et des gambades ; il y en avait de ces petites qii avaient bien cinq ans, et qui portaient déjà de grandes collerettes et de grandes coiffes pareilles à celles de leurs mères; et elles sautaient autour de
nous, comme, des petites poupées très comiques.
C'était singulier, la joie de ce petit monde breton, rose avec de longs cheveux de soie jaune; à peine éclos à la vie, et déjà dans des costumes du vieux temps; — exubérants d'une joie inconsciente, — comme autrefois leurs ancêtres, et ils sont morts! Joie de la vie toute neuve, joie comme en ont les petits chats, les cabris, et, après dix ans, ils meurent; les petits chiens, les petits moulons ont de ces joies et font de ces sauts d'enfants, — et cela passe et on les tue!
Nous leur jetions des poignées de dragées, et toute notre route était semée de bonbons. On se souviendra longtemps dans Toulven de ce baptême du petit goéland.
... Après, nous retrouvâmes le calme du sentier breton, la longue allée verte, et, au bout, le hameau sauvage.
Il était maintenant près de midi; les papillons et les mouches volaient par bandes le long du chemin. Il faisait très chaud pour un temps de Bretagne.
En plein jour, c'était un vrai jardin que ce toit de chaume des vieux Keremenen ; une quantité de petites fleurs blanches, jaunes, roses, s'y étaient installées en compagnie d'une grande variété de fougères, et le soleil s'éparpillait dessus, toujours tamisé par les chênes.
Au dedans, il faisait encore frais, dans le demijour un peu vert, sous la voûte basse et noire des vieilles solives.
Le diner était prêt sur la table, et la femme
d'Yves, qui s'était levée pour la première fois, nous attendait, assise à sa place, dans ses beaux habits de fête. En quelques jours, sa jeunesse s'était envolée, elle était pâle et maigrie...
Toutefois ce dîner de baptême fut gai. Il se composait dun grand nombre de plats bretons et dura fort longtemps.
Au dessert, on entendit dehors marmotter très vite, à deux voix, en langage de basse Bretagne, des espèces de litanies. C'étaient deux vieilles, deux pauvresses, qui se donnaient le bras, appuyées sur des bâtons, comme font les fées quand elles prennent forme caduque pour n'être pas reconnues.
Elles demandèrent à entrer, étant venues pour dire la bonne aventure du petit Pierre. Sur son berceau de chêne où on le balançait doucement, elles firent des prédictions très heureuses, et puis se retirèrent en bénissant tout le monde.
Alors on leur remit de grosses aumônes, et Anne leur fit des tartines beurrées.. ..
(Mon Frère Yves.)