LA MAISON D'YVES. A TOULVEN
Qu'elles sont poignantes et douloureuses, les phases du drame que Loti nous raconte dans Mo)i Frère Yces\ Yves Kermadec, poursuivi comme le Coupeau de Zola par un vice héréditaire, l'alcoolisme, ne peut s'empêcher de boire, chaque fois qu'il descend à terre. Ses bonnes résolutions — sans cesse renouvelées — sont toujours vaincues. Ce gabier modèle devient une bête sauvage dès qu'il a quitté sa hune. Mais Loti a juré à la vieille Kermadec de ne pas abandonner son fils; il veille sur lui avec une touchante sollicitude; il
s'elTorce de le sauver. — Y a-t-il réussi? Les dernières pages du livre peuvent nous le faire supposer. Loti a obtenu pour son frère d'adoption les galons d'or de second maître; et ces galons, Yves n'a pas voulu iesarroser. Il est envoyé en disponibilité pendant trois mois; il va passer tout l'été avec sa femme et son fils, dans la petite maison qu'il s'est fait construire, à Toulven. Et c'est là que Loti vient passer un délicieux moment, heureux de ce bonheur auquel il a contribué, et qui durera... peut-être.
... Toulven!... La voilure s'arrête. Yves est là à m'attendre, tenant petit Pierre par la main.
Nous nous regardons tous deux, — et voilà que d'abord une même envie de rire nous prend en même temps, à cause de nos moustaches. Gela change nos figures et nous nous trouvons drôles. Nous ne nous étions pas vus depuis que les marins ont le droit d'en porter. Yves exprime l'avis que cela nous donne un air beaucoup plus dégourdi.
Après, nous nous embrassons.
Gomme il est encore devenu beau, le petit Pierre, et plus grand, et plus fort!... Nous partons ensemble, traversant Toulven, où les bonnes gens me connaissent, et sortent sur leur porte pour me voir arriver. Nous défilons dans l'étroite rue grise, aux maisons centenaires, aux murs de granit massif. Je reconnais la vieille à profil de chouette qui a présidé à la naissance de mon filleul; elle me fait bonjour de la tête par une fenêtre ouverte. Les grandes coiffes, les collerettes, les paillettes des corsages, se détachent dans les embrasures profondes, sur les fonds obscurs, et tout cela me jette au passage ces impressions des vieux temps morts qui sont particulières à la Bretagne.
Petit Pierre, que nous tenons par la main,
marche maintenant comme un homme. Il n'avait encore rien dit, un peu saisi de me revoir; mais le voilà qui cause ; il lève vers moi sa figure ronde et me regarde déjà comme quelqu'un d'ami à qui on fait part de ses réflexions. Petite voix douce que je n'ai pas encore beaucoup entendue. Comme il a l'accent de Bretagne!
(( Parrain, tu m'as apporté mon mouton? »
Heureusement je m'étais rappelé cette promesse de l'an dernier ; il était dans ma malle, ce mouton à roulettes, pour mon petit Pierre. Et j'apportais aussi des flambeaux, ayant des figures de perruches de France ', que j'avais promis à mon autre grand enfant, Yves.
Voici la maison, gaie et blanche, toute neuve, avec ses entourages de fenêtres en granit breton, ses auvents verts, son grenier à lucarne et, derrière, l'horizon des bois.
Nous entrons. En bas, dans la cuisine à grande cheminée , Marie et la petite Corentine nous attendent.
Mais tout de suite, Yves me prie de monter, car il a hâte de me faire voir le haut, leur belle chambre blanche avec ses rideaux de moasseline et son meuble de cerisier verni.
Et puis il ouvre une autre porte.
— A présent, frère, voilà chez vous!
Et il me regarde, anxieux de i'efîet produit, après tant de mal qu'ils se sont donné, sa femme et lui, pour que je trouve tout à mon goût.