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LE DÉPART DE L'AMBASSADE

Huit jours d'attente, de préparatifs, de retard. Cette semaine s'est passée tout entière en allées et venues, pour examiner des tentes, choisir et essayer des chevaux ou des mules Aux abords de la légation, s'entassent par centaines des caisses et des ballots énormes. Enfin le départ est fixé. Au milieu d'un brouhaha sauvage, on charge les mules et les chameaux. Rien de pittoresque comme cette cohue de gens

et d'animaux hurlant à plein gosier. Tout ce train de voyage •Jéfile lentement, péniblement, par les rues trop étroites, pour se rendre au point de rendez-vous.

C'est à une heure de raprès-midi que nous devons nous mettre en route. Le point de rendez-vous est la place du Grand-Marché — cette place sur laquelle j'ai eu, le soir de mon arrivée, une première et inoubliable audition de musette arabe.

Au-dessus de la ville s'étend cette vaste esplanade terreuse et pierreuse, sans cesse encombrée d'une couche compacte de chameaux agenouillés, et où grouille perpétuellement une foule en capuchons, qui est aussi d'une couleur rousse de terre. Tout ce qui arrive de l'intérieur, de par delà le désert, et tout ce qui va s'y rendre, se groupe, se mêle sur cette place. Et là, du matin au soir, retentit le tambour, gémit la flûte des sorciers jeteurs de sort, des mangeurs de feu et des charmeurs de serpents.

Aujourd'hui, la formation de notre caravane apporte dans ce lieu un surcroît de mouvement et de cohue. Dès midi, au beau soleil, arrivent nos premiers cavaliers, notre escorte d'honneur, nos caids, et le porte-drapeau du sultan qui, pendant tout le voyage, marchera à notre tête.

Jour de grand marché : des centaines de chameaux, pelés et hideu.x:, sont à genoux dans la poussière, allongeant, de droite ou de gauche, avec des ondulations de chenille, leur long cou chauve; — et la masse des paysans ou des pauvres, en burnous gris, en savon de laine brune, s'agite confusément parmi ces tas de bêtes couchées. C'est un immense fouillis d'une même nuance terne et neutre,

L AFRIQUE . -lio

qui fait davantage resplendir là-bas, dans la magnifique lumière des lointains, la ville toute blanclie, surmontée de minarets verts, et la Méditerranée toute bleue. Et, sur le fond monotone de cette foule, éclate aussi plus vivement le coloris oriental des cavaliers de notre suite, les cafetans roses, les cafetans orange, les cafetans jaunes, les selles de drap rouge et les selles de velours.

Notre mission se compose de quinze personnes, parmi lesquelles nous sommes sept officiers; nos uniformes aussi ajoutent à ce tableau de départ un peu de diversité, de couleur et d"or. Cinq chasseurs d'Afrique, en manteau bleu, nous accompagnent. De plus, presque toute la colonie européenne est montée à cheval pour nous faire cortège : des ministres étrangers, des attachés d'ambassade, des peintres, d'aimables gens quelconques.

Et voici le pacha de Tanger, qui vient également nous conduire hors de ses domaines, vieillard à tête de prophète, à barbe blanche, tout de blanc vêtu, sur une mule blanche, à selle rouge, que quatre serviteurs tiennent en main. Notre ensemble a l'air d'une fête travestie, d'un joyeux méli-mélo de cavalcade.

Retournons-nous une dernière fois pour dire adieu à Tanger la Blanche, dont les terrasses dévalent au loin vers la mer, sous nos pieds; disons adieu surtout à ces montagnes bleuâtres qui se dessinent encore de l'autre côté du détroit, et qui sont l'Andalousie, la pointe extrême d'Europe prête à disparaître.

Il est une heure, l'heure fixée pour se mettre en

route. Le drapeau de soie rouge du sultan, qui doit nous guider jusqu'à Fez, se déploie devant nous, surmonté de sa boule de cuivre; pour musique de boute-selle, nous avons les tambourins et les flûtes des sorciers du marché; et notre colonne s'ébranle, en grand désordre, très gaiement.

Dans la banlieue, sur du sable, nos chevaux, fort gais aussi, prennent l'allure sautillante des débuts de promenade. Nous passons d'abord entre des villas à l'européenne, des hôtels, où une quantité de belles dames touristes sont aux balcons, aux vérandas, groupées sous des ombrelles, pour nous regarder défiler. Et vraiment on pourrait se croire tout simplement en Algérie à -quelque marche militaire, à quelque parade de fête; bien que, cependant le mauvais état des chemins et l'absence complète de voitures donnent à ces abords de ville quelque chose d'inusité et de singulier...

Du reste, autour de nous, tout change d'aspect bien vite. Au bout de quatre ou cinq cents mètres, l'espèce d'avenue bordée d'aloès par laquelle nous étions partis se perd complètement dans la campagne, à l'abandon, s'efface, n'existe plus. Pas de routes, au Maroc, jamais, nulle part. Des sentiers de chèvres, tracés à la longue par le passage des caravanes; et le droit de traverser à gué les rivières qui se présentent.

Ils sont bien mauvais aujourd'hui, ces sentiers; le sol, détrempé par les pluies de l'hiver, cède partout sous les pieds de nos chevaux, qui s'enfoncent dans de la boue noirâtre, dans de la tourbe molle.

Les uns après les autres, les amis qui nous recon-

duisaient abandonnent la partie, reviennent sur leurs pas, après des poignées de main et des souhaits de bon voyage. Tanger a d'ailleurs très promptement disparu, derrière des collines désertes. Et bientôt nous nous trouvons seuls à suivre l'étendard rouge du sultan, nous qui devons continuer pendant une douzaine de jours la promenade, seuls au milieu d'un grand pays silencieux, sauvage, tout inondé de lumière...

(Au Maroc.)

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