LA MOUNA
La moiina, c'est la dîme, la rançon que les ambassades ont le droit de prélever sur les tribus en passant. Sans cette 77iow«a, commandée longtemps à l'avance et amenée quelquefois de très loin, les voyageurs risqueraient de mourir de faim dans ce pays sans auberges, sans marchés, presque sans villages, presque désert.
Notre monna de ce soir est d'une abondance royale. Aux dernières heures du jour, nous voyons s'avancer au milieu de notre camp français une théorie d'hommes graves, drapés de blanc; un beau caïd, noble d'allure, marche à leur tête, avec lenteur. En les apercevant, notre ministre est rentré sous sa tente et s'est assis, comme le prescrit l'étiquette orientale, pour les recevoir au seuil de sa demeure. Les dix premiers portaient de grandes amphores en terre, pleines de beurre de brebis; puis viennent des jarres de lait, des paniers d'œufs; des cages rondes en roseau, remplies de poulets attachés par les pattes; quatre mules chargées de pains, de citrons, d'oranges; et enfin douze moutons, tenus par les cornes, qui pénètrent à contrecœur — les pauvres, — dans ce camp étranger, se méfiant déjà de quelque chose.
Il y a de quoi nourrir dix caravanes comme la nôtre; mais refuser serait un manque absolu de dignité.
D'ailleurs nos gens, nos cavaliers, nos muletiers, attendent avec leurs convoitises d'hommes primitifs, cette mouna pour se la partager ; toute la nuit, ils en feront des bombances sauvages, ils en revendront demain, et il en restera encore des débris par terre pour les chiens errants et les chacals. C'est l'usage établi depuis des siècles : dans un camp d'ambassadeur, on doit faire continuelle fête.
A peine le ministre a-t-il remercié les donateurs (d'un simple mouvement de tête comme il convient à un très grand chef), lacurée commence. Sur un signe, nos gens s'approchent; on se partage le beurre, le pain, les œufs; on en remplit des burnous, des capuchons, des cabas en sparterie, des bats de mulet. Derrière les tentes de cuisine, dans un petit recoin de mauvais aspect, qui semble se transporter, lui aussi, avec nous chaque jour, on emmène les moutons — et il faut les y traîner, car ils comprennent, se défendent, se tordent. Au crépuscule mourant, presque à tâtons, on les égorge avec de vieux couteaux : l'herbe est toujours pleine de sang, dans ce recoin-là. On y égorge aussi des poulets par douzaines, en les laissant se débattre longuement, le cou à moitié tranché, afin de les mieux saigner. Puis des feux commencent à s'allumer partout, pour des cuisines bédouines qui seront pantagruéliques; sur des tas de branches sèches, des petites flammes jaunes surgissent çà et là, éclairant brusquement des groupes de chameaux, des groupes d»
mules qu'on ne voyait déjà plus dans l'obscurité, ou bien de grands Arabes blancs, aux airs de fantôme. On dirait maintenant d'un camp de gitanos en orgie, au milieu de ce pays désert, qui est déployé en cercle immense alentour et qui, tout à coup, dès que les feux brillent, parait plus profond et plus noir...
{Au Maroc.)