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L'ARRIVÉE A FEZ

Ce tableau d'arrivée, cette multitude silencieuse à cette entrée de ville, et ce déploiement de bannières, tout cela vous laisse une forte impression de moyen âge, tout cela a la grandeur du xv' siècle, sa rudesse et sa naïveté sombre.

Suivant la prière qui nous en a été adressée hier soir de la part du sultan, nous montons à cheval à dix heures précises, afin de ne pas troubler certains offices religieux du matin en arrivant trop tôt, et de ne pas non plus nuire à la grande prière de midi en arrivant trop tard.

Pour atteindre les portes de Fez, nous avons environ trois quarts d'heure de marche lente, au pas ou au petit trot de parade.

Après dix minutes de route, la ville, dont nous n'avions encore vu qu'une partie, nous apparaît tout entière. Elle est vraiment bien grande et bien solennelle derrière ses très hautes murailles noirâtres, que dépassent toutes les vieilles tours de ses mosquées.

Le voile des nuages obscurs est déchiré au-dessus; il laisse voir les neiges de l'Atlas auxquelles ce ciel d'orage donne des teintes changeantes, tantôt cuivrées, tantôt livides. En avant des murs, deux ou trois cents tentes groupées font un amas de choses blanches. Et sur toute cette plaine, sur tous ces champs d'orge si verts, s'agitent des milliers et des milliers de petits points gris, qui sont évidemment des tètes encapuchonnées, des multitudes humaines sorties pour nous regarder venir...

Jamais ciel ne fut plus tourmenté ni plus invrai-

semblablement noir, éclairé par en dessous de lueurs plus tristes. La plaine sur laquelle cette voûte oppressante s'étend est comme murée par de hautes montagnes dont les sommets se perdent dans les ténèbres du ciel. Et tout au bout de l'horizon, en avant de nous, la vieille ville étrange qui est le but de notre voyage découpe sa silhouette dentelée, juste au-dessous de cette déchirure fantastique par laquelle l'Atlas montre ses neiges étincelantes. Un large réseau de petits sentiers parallèles, tracés dans l'herbe par la fantaisie des chameliers, simule presque une route, et le sol est d'ailleurs si uni, qu'on peut marcher partout, en bon ordre même si l'on veut.

Nous commençons à entrer dans la foule : vêtements de laine grise, toujours, burnous gris et capuchons baissés. On nous regarde simplement et, à mesure que nous passons, on se met en marche pour nous suivre; mais les figures demeurent indifférentes, indéchiffrables; il n'est pas possible d'y démêler une expression de sympathie ou de haine. Et d'ailleurs toutes les bouches sont closes; aujourd'hui, c'est partout ce même silence de sommeil qui pèse sur ce peuple, sur ces villes, sur ce pays entier, chaque fois qu'il n'y a pas ivresse momentanée de mouvement et de bruit.

Voici maintenant la tête d'une double ligne de cavaliers, rangés jusqu'à perte de vue, jusqu'aux portes de la ville sans doute, pour nous faire la haie d'honneur. Cavaliers superbes en tenue de fêle, les costumes toujours savamment assortis au.x harnachements des chevaux : sur des selles vertes,

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des cafetans roses: sur des selles jaunes, des caletans violets; sur des selles orange, des cafetans bleus. Et les transparentes mousselines de laine, qui les enveloppent de leurs plis drapés, éteignent ces nuances, les harmonisent dans une uniforme pâleur de voiles, font de tous ces cavaliers des personnages presque blancs dont on n'aperçoit que par échappées les dessous magnifique-, les éclatantes couleurs.

Leur double alignement forme une sorte d'imposante avenue, large d'une trentaine de mètres, qui se prolonge en avant de nous très loin, et où nous sommes seuls, séparés de la foule toujours grossissante à droite et à gauche dans les champs verts. Les têtes de ces cavaliers et celles de leurs chevaux sont tournées vers nous ; ils restent immobiles, tandis que, derrière eux, la multitude grise s'agite immensément, dans un silence qui devient presque une gène; elle nous suit, à mesure que nous passons, comme si nous l'attirions par quelque aimant pour la traîner après nous; aussi va-t-elle toujours s'épaississant et débordant de plus en plus dans la plaine. Comme pour notre entrée à Czar, il y a des gens à pied et des gens à cheval; d'autres qui sont trois ou quatre ensemble, jambes pendantes, sur un ânon ou sur une mule; des pères ont am.ené avec eux plusieurs petits accrochés à leur burnous, les uns en croupe, les autres à califourchon sur le cou de leur béte... Là-bas, les murailles de Fez montent de plus en plus dans le ciel, prennent un aspect formidable qui rappelle Damiette ou Stamboul.

Parmi ces milliers de burnous gris, pareillement troués et salis, parmi ces milliers de ligures obstinément fixées sur nous, qui nous suivent derrière la haie de cavalerie, je remarque un homme à barbe déjà blanche, monté sur une mule maigre, qui est beau comme un dieu, parmi les plus beaux, avec une distinction suprême et deux grands yeux de flamme. C'est un propre frère du sultan, qui est là, en manteau râpé, pêle-mêle avec des gens du plus bas peuple. Et, au Maroc, on trouve cela tout naturel : les sultans, à cause du grand nombre des épouses de leur père, ont une quantité considérable de frères et de sœurs auxquels il n'est pas toujours possible de donner des richesses; et d'ailleurs, pour beaucoup de ces descendants du Prophète, li3 grand rêve religieux suffit à remplir l'existence, et volontiers ils vivent pauvres, dédaigneux du bienêtre sur la terre.

Notre haie de cavaliers blancs va cesser pour faire place à une haie entièrement rouge, d'un rouge vif qui tranche sur le gris monotone de la foule; on dirait une longue traînée de sang, et cela se prolonge jusqu'à la porte de la ville, dont nous commençons a apercevoir l'ogive monumentale découpée dans les hauts remparts. C'est l'infanterie du sultan (qu'un ex-colonel anglais passé au service du Maroc a équipée dernièrement, hélas! à la mode des cipayes de l'Inde). Pauvres hères, ceux-ci, recrutés Dieu sait comme, nègres pour la plupart, et ridicules sous ce costume nouveau. Leurs jambes nues sortent comme des bâtons noirs des plis écarlates de leurs pantalons à la zouave; après ces beaux

cavaliers, ils paraissent bien piètres; regardés de près, ils donnent l'impression d'une armée de singes. Mais ils font bien dans leur ensemble; leurs longues lignes rouges, bordant les foules grises, ajoutent à cette énorme mise en scène une étrangeté de plus.

Dans l'avenue humaine, toujours ouverte devant nous, des personnages magnifiques, sur des chevaux lancés au galop, viennent les uns après les autres à notre rencontre, augmentant notre troupe, qui a grand'peine à se maintenir en bon ordre. Le coloris oriental de leurs costumes est atténué toujours sous les longs voiles d'un blanc crème, drapés avec une majesté et une grâce inimitables; c'est d'abord le « lieutenant de l'introducteur des ambassadeurs », tout de vert habillé sur un cheval noir harnaché de soie jaune or; puis, c'est le vieux caïd Belaïl, bouffon de la cour, vêtu de rose tendre; sa large figure de nègre, très sinistrement drôle, est surmontée d'un turban en pyramide, en poire, imitant la forme des toits du Kremlin ; puis d'autres grands dignitaires accourent aussi, des ministres, des vizirs. Tous portent de longs cimeterres dorés, dont la poignée est faite d'une corne de rhinocéros, et qui sont attachés en bandoulière par des cordes et des glands de soie d'une admirable variété de nuances.

Nous allons passer devant une musique qui fait la haie, elle aussi, encadrée dans les rangs de l'infanterie écarlate. Elle est bien étrange de costume et d'aspect. Des figures nègres, et de longues robes jusqu'à terre, tombant droit, faisant ressembler ces hommes à d'immenses vieilles femmes en peignoir;

leurs couleurs sont extravagantes, sans le inoindre voile pour les atténuer, et rangées au contraire comme à dessein pour s'aviver encore les unes par les autres : une robe pourpre à côté d'une robe bleu de roi; ^ane robe orange entre une robe violet-évèque ctune robe verte. Sur le fond neutre des foules environnantes, et parmi les cavaliers voilés de mousseline, ils forment le groupe le plus bizarrement éclatant que j'aie jamais vu dans aucun pays du monde.

Ils tiennent en main des instruments de cuivre brillant, tout à fait gigantesques. Et, comme nous arrivons devant eux, ils soufflent dans ces choses, dans leurs longues trompettes, dans leurs serpents, dans leurs trombones monstrueux : il en résulte tout à coup une cacophonie sauvage, presque effrayante... Pendant la première minute, on se demande si l'on va sourire... Mais non, cela frise le grotesque sans l'atteindre; elle est tellement triste, leur musique, et le ciel est si noir, le décor si grandiose, le lieu si rare — qu'on reste saisi et grave.

C'est, du reste, le signal d'une immense clameur^ le charme du silence est rompu ; un puissant tumulte de voix s'élève de partout; d'autres musiques aussi répondent de différents côtés : les musiques glapissantes en fausset de chacal, les tambourins sourds, et les longs cris en voix traînante : « Hou! qu'Allah rende victorieux notre sultan, Sidi Mouley-Hassan... Hou! » — Un brusquement affolement de bruit a passé dans toute cette foule encapuchonnée, qui nous suit toujours, qui toujours court après nous...

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Puis les musiques se taisent, les étranges clameurs s'arrêtent; subitement le silence retombe, i^.ous enveloppe encore; de nouveau, nous n'entendons plus que les innombrables frôlements de ces gens qui se pressent, que leurs milliers de pas amortis par la terre...

Voici maintenant des bannières, de droite et de gauche, alignées, flottant par-dessus la tète des soldats ; — bannières de régim.ents, de corporations, de métiers, en soie de toutes couleurs, avec des emblèmes bizarres; plusieurs sont marquées de deux triangles entrelacés qui forment le sceau de Salomon.

Sur le bord de l'avenue humaine, un superbe et colossal personnage nous attend à cheval, entouré d'autres cavaliers qui lui font une garde d'honneur. C'est le flc caïd El-Méchouar », introducteur des ambassadeurs. — Ici, une minute d'hésitation, presque d'anxiété : il reste immobile, voulant évidemment que le ministre français s'arrête et fasse le premier pas vers lui; mais le ministre, soucieux de la dignité de l'ambassade, fait mine de passer fier sur son cheval blanc, sans tourner la tête, co-mme qui n'a rien vu. Alors le grand caïd se résout à céder, éperonne son cheval et vient à nous : une poignée de main s'échange, et, l'incident terminé à notre satisfaction, nous continuons d'avancer vers les portes.

Cependant, nous allons entrer. A cent mètres à peine en avant de nous, les gigantesques remparts se dressent, ayant l'air de piquer leurs rangées de créneaux pointus dans les nuages sombres du ciel.

De cliaque côté de la haute ogive béante par où nous allons passer, sur des talus en gradins, on croirait voir des couches amoncelées de galets blancs — et ce sont des amas de tètes de femmes. Uniformément voilées de laine épaisse, elles se tiennent là, serrées à s'étouffer, et innnobiles dans un silence de mort. D'autres sont perchées, par pelils groupes, sur la crête des remparts, laissant tomber de haut sur nous des regards plongeants. Les bannières rouges, les bannières vertes, les bannières jaunes s'agitent en l'air, sur le fond noirâtre des murailles. Une « sainte » illuminée, qui a retiré son voile, prophétise à demi-voix, debout sur une pierre, les yeux égarés, le visage peint en vermillon, tenant en main un bouquet de fleurs d'oranger et de soucis. Par-dessus la grande ogive morne et grise, on aperçoit, dans un certain recul, une autre porte aussi immense, mais qui paraît toute blanche, toute fraîche, entourée de mosaïques et d'arabesques bleues et roses — comme une porte de palais enchanté, qui serait cachée derrière le délabrement de cette formidable enceinte...

{Au Maroc.)

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