UNE TORNADE
En France, le mois de mai est le beau mois de la verdure et des fleiir?: mais dans les campagnes mornes de Dialamban, rien n'a encore verdi. Arbres ou herbat:es, tout ce qui n'a pas pied dans l'eau jaune des marais reste flétri, desséché et sans vie. Depuis six mois, pas une goutte d'eau n'est tombée, et la terre a alTreusement soif. Mais des nuages sombres montent lentement dans le ciel, la pluie tombe à larges gouttes; c'est la première tornade. Bientôt la terre désaltérée va commencer ses enfantements.
... La température s'élevait, les grandes brises régulières du soir avaient cessé, et la saison d'hivernage allait commencer, la saison des chaleurs lourdes et des pluies torrentielles, la saison que, chaque année, les Européens du Sénégal voient revenir avec frayeur, parce qu'elle leur apporte la fièvre, l'anémie, et souvent la mort.
Cependant il faut avoir habité le pays de la soif pour comprendre les délices de cette première pluie, le bonheur qu'on éprouve à se faire mouiller par les larges gouttes de cette première ondée d'orage.
Oh! la première tornade].. . Dans un ciel immobile, plombé, une sorte de dôme sombre, un étrange signe du ciel monte de l'horizon.
Cela monte, monte toujours, affectant des formes inusitées, effrayantes. On dirait d'abord l'éruption d'un volcan gigantesque, l'explosion de tout un monde. De grands arcs se dessinent dans le ciel, montent toujours, se superposent avec des contours nets, des masses opaques et lourdes; on dirait des voûtes de pierre près de s'effondrer sur le monde, et tout cela s'éclaire par en dessous de lueurs
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métalliques, blêmes, verdâtres ou cuivrées, et monte toujours.
Les artistes qui ont peint le déluge, les cataclysmes du monde primitif, n'ont pas imaginé d'aspects aussi fantastiques, de ciels aussi terrifiants.
Et toujours, pas un soufde dans l'air, pas un frémissement dans la nature accablée.
l'uis tout à coup une grande rafale terrible, un coup de fouet formidable couche les arbres, les herbes, les oiseaux, fait tourbillonner les vautours affolés, renverse tout sur son passage. C'est la tornade qui se déchaîne, tout tremble et s'ébranle; la nature se tord sous la puissance eflroyable du météore qui passe.
Pendant vingt minutes environ, toutes les cataractes du ciel sont ouvertes sur la terre; une pluie diluvienne rafraîchit le sol altéré d'Afrique, et le vent souffle avec furie, jonchant la terre de feuilles, de branches et de débris.
Et puis, brusquement tout s'apaise. C'est Uni. Les dernières rafales chassent les derniers nuages aux teintes de cuivre, balayant les derniers lambeaux déchiquetés du cataclysme, le météore est passé et le ciel redevient pur, immobile et bleu. (Le Roman d'un Spahi.)