OBOCK
Depuis le traité du il mars 1862, la France occupe I0 territoire d'Obock, situé à l'entrée du détroit de Bab-el-Mandeb, presque en face de la ville anglaise dAden. En revenant des Indes, Loti 5"y arrêta. Il a consacré à ce coin d'Afrique, tout inondé de lumière, tout dévoré de soleil, les curieuses pages qu'on va lire.
Le pays où nous arrivons est celui des Dankalis, dépendant du sultan de Tadjoura, et en redescendant un peu le long de cette côte, nous trouverons l'établissement français d'Obock.
Il apparaît bientôt dans une vapeur humineuse
qu'agite sans cesse un tremblement de mirage. C'est d abord une grande construction neuve à véranda comme celles d'Aden, visible de loin avec sa blancheur sur ces sables. Bâtie par la Compagnie qui fournit du charbon aux navires de passage, elle est là, unique, un peu surprenante par son air de confort et de sécurité au milieu de ce pays maudit.
Ensuite un enclos à murailles de terre séchée, avec, au milieu, les débris comme d'une tour ; on dirait déjà d'une ruine très ancienne, de quelque vieille mosquée détruite, — et cela ne compte pas trois ans d'existence! C'était la première habitation du résident français, construite en manière de donjon arabe, qui, une belle nuit de l'an dernier, s'est éboulée pendant une inondation descendue tout à coup des montagnes d'Abyssinie,
Un petit village, un hameau africain vient après; il est du même gris roux que la terre et le sable, il a été calciné par le même soleil. Ses huttes en paillassons, toutes basses, ressemblent à des nids de bêtes. De loin, on voit remuer là, comme d'étranges poupées, quatre ou cinq personnages en costumes éclatants , robes de couleur rouge , orange ou blanche d'où s'échappent de longs bras noirs, — et puis d'autres tout nus qui ont des silhouettes desinge.
Et enfin là-bas, sur une espèce de cap, des maisonnettes bien neuves , avec toitures de tuiles rouges; dix ou douze en tout, symétriquement rangées, ayant un air d'usine ou de cité ouvrière. C'est rObock officiel, l'Obock du gouverneur et de la garnison, qui détonne bien piètrement sur la désolation grandiose d'alentour.
Nous mouillons en eau très calme, dans ce qu'on appelle le port dCOhock. C'est bien un port, en effet, un abri assez sûr contre les houles du large; mais on ne le dirait pas à première vue, car la ceinture de corail qui le protège est à fleur d'eau, traçant à peine un cerne verdâtre sur tout le bleu immobile de la mer.
Nous sommes en l'un des points les plus chauds du monde. Il est huit heures du matin à peine, et on éprouve déjà aux joues, aux tempes, une sensation cuisante comme si on était trop près d'un grand feu, — et il y a sur la mer, sur les sables rapprochés qui éblouissent, une terrible réverbération de soleil. Mais c'est une chaleur sèche, presque saine, si on la compare à ces humidités de chaudière que nous avons laissées derrière nous en Cochinchine et en Annam ; les vents qui soufflent ici, d'où qu'ils viennent, ont passé sur les grands déserts sans eau de l'Afrique ou de l'Arabie; on sent que cet air est pur et, si l'on peut dire, vivifiant.
Un court trajet en canot, sur une eau tiède — au-dessus d'un vrai jardin de madrépores, — et nous mettons pied à terre sur un sol rosé qui brûle; puis par un sentier de sable, nous voici sur une sorte d'esplanade dominant la mer, au milieu des maisonnettes à toits rouges, dans l'Obock des Européens.
L'habitation du gouverneur est au centre; on y monte par un perron en boue séchée, en mortier grisâtre, qui a une intention d'être monumental, de représenter, pour les réceptions des chefs noirs.
En liaut de ces marches, le logis, qui n'a pour murailles que des barreaux à jour, se dresse avec une prestance de cage à poules : tous les vents peuvent passer au travers. Il y a en face quatre petits canons — une batterie pour rire et un pavillon français qui flotte au bout d'un mât. Les autres cases, pareillement construites à claire-voie, sont rangées avec symétrie de chaque côté de cette imposante demeure et servent à abriter les soixante ou quatre-vingts hommes d'artillerie et d'infanterie de marine qui composent la garnison d'Obock.
Une palissade enfantine est la défense de ce quartier des blancs ; on l'a faite avec de ces arbustes en forme de parasol (les seuls qui croissent dans ce pays) couchés tels quels à côté les uns des autres par terre, comme une rangée de larges bouquets épineux.
Dans cet enclos circulent des soldats alertes, empressés, qui s'ocupent pour l'instant de préparer leur repas du matin. Ici ce ne sont plus les figures pùlles et tirées que nous avions coutume de voir en Gochinchine et au Tonkin. Ces hommes ont bonne mine; coiffés tous d'un casque blanc, à peine vêtus d'une brassière sans manche, ils gardent un air de santé sous leur hâle de soleil; leurs bras nus ont bruni comme ceux des Bédouins.
Ils font leur cuisine, épluchent de vraies salades, de vrais légumes — qui étonnent dans ce pays daridité absolue. Ils ont réussi à faire un jardin, parait-il, qu'ils arrosent et où tout cela pousse.
Des négrillons gambadent au milieu d'eux familièrement, des petits êtres croisés d'Arabes ou d'In-
diens, qui ont des yeux allongés, des lèvres fines et de jolis profils. Cet Obock a presque un air de vie.
Un ravin de sable sépare ce quartier militaire du village africain — qui nous paraît très augmenté depuis une année. Et pourtant, d'où viennent-ils, ces gens? Par quels chemins, à travers quelles solitudes ont-ils passé pour se réunir ici, quand il n'y a si loin alentour que d'inhabitables déserts?
Il est certain qu'un centre minuscule de transactions cherche à se former à Obock. C'est presque une petite rue à présent, qui s'ouvre et se prolonge devant nous, tout inondée de lumière, toute dévorée de soleil, entre deux rangées d'une vingtaine de cases ou de tentes. Il y a même, à l'entrée, une maisonnette avec de vrais murs, construite à la mauresque, et un débit d'absinthe qu'un colon européen (l'unique du pays) a déjà ouvert à l'usage de nos soldats. Le reste n'est encore composé que de ces huttes indigènes si basses qu'on en touche le dessus avec la main; elles sont soutenues par des morceaux de bois noueux qui ressemblent à de vieux ossements, à de vieilles jambes torses (toujours les branches de ces mêmes arbustes qui ont fourni la palissade du gouverneur) et recouvertes de paillassons cousus les uns aux autres comme des loques rapiécées. Le sol est piétiné, battu, mêlé de détritus qui pourrissent et se dessèchent. Il y a en l'air des légions de mouches.
A notre rencontre arrivent deux jeunes femmes noires, aux lèvres minces, souriant d'un sourire faux et méchant — des « madames dankalies », nous dit, en manière de présentation, un petit nègre
qui passe. — C'est pour nous vendre la pelure fraîchement écorchée d'une panthère, que l'une d'elles porte sur l'épaule. Elles ont de singulières têtes; ces « madames dankalies ». et nous font des mines de moquerie sauvage, avec leurs yeux vifs qui roulent. Au soleil, on voit leur peau luire comme de l'ébène frotté d'huile.
Le long de cette rue, ce ne sont que petits cafés, petites échoppes. Sous chacun de ces paillassons, quelque chose se boit ou se trafique. Et le tout a un air d'improvisé, de caravansérail, de marché africain qui commence.
Cafés à l'arabe, où l'on boit dans de très petites tasses apportées d'Aden en fumant dans de très grands narguilés de cuivre d'une forme monumentale; — où l'on consomme des pastèques roses et des cannes à sucre.
Boutiques en extrême miniature, où tout le fonds et l'étalage tiennent sur une table à casiers : un peu de riz dans un compartiment, un peu de sel dans un autre; un peu de cannelle, un peu de safranum, un peu de gingembre; puis des petits tas de graines bizarres, de racines inconnues. Et le même marchand vend aussi des turbans en coton, des costumes à la mode d'Egypte et des pagnes d'Ethiopie.
Acheteurs et vendeurs (deux cents personnes au plus) appartiennent à toute sorte de races. Nègres très noirs, frisés et luisants, au torse nu, à l'attitude superbe. Arabes à grands yeux peints, vêtus de blanc, de vert clair ou de jaune d'or. Hommes fauves, longs et minces, à cou de cigogne, à profil
de chèvre, ayant de longues chevelures teintes en blanc roux qui tranchent sur leurs épaules comme une toison de mouton mérinos sur du bronze. Dankalis portant des colliers de coquillages. Et deux ou trois Malabars égarés, jetant dans ce mélange un souvenir de l'Inde voisine.
Au fond de ces petites niches en paille qui sont des cafés, ces hommes s'asseyent pêle-mêle pour jouer et pour boire. Les uns s'amusent aux dés. Dautres ont choisi un jeu plus simple, du désert, qui consiste à tracer par terre sur le sable des combinaisons de lignes. Deux nègres tout nus, ornés de gris-gris, font avec feu une partie de piquet, en frappant très fort leurs atouts sur la table; ils ont de vraies cartes, qui étonnent entre leurs mains sauvages.
A cûlé d'eux, trois autres se livrent à un aussi surprenant domino. Ils appartiennent, ceux-ci, à l'espèce des hommes minces et fauves qui se blanchissent la chevelure, la leur est couverte en ce moment de la composition décolorante qu'ils enlèveront demain pour être beaux : c'est comme un mortier qui forme croûte épaisse sur leur tète; on dirait la chaux dont on enduit les momies.
Au-dessus de ces joueurs, les paillassons du toit font à peine un peu d'ombre; le soleil, le terrible soleil, passe au travers comme par les mille trous d'un crible, — et, autour des petites huttes surchauffées, à perte de vue, tout flamboie, tout brûle dans l'immense Afrique..,,
... Après ce quartier c'est fini; tout de suite le
désert commence, profond, miroitant, plein de mirages, sinistre avec un soleil qui tue.
Il y a bien encore, par là, dans un repli du terrain, quelque chose d'un peu vert : le jardin, le fameux jardin que les soldats entretiennent à force de soins et d'arrosage. Autrement, plus rien. Nous avons devant nous cette région vide qui. sur les cartes, porte le nom de Plateau des gazelles.
A l'extrèine horizon, du côté des terres, toujours ce même rideau de nuages et de montagnes bornant l'étendue désolée où nous sommes. Très hautes sans doute, ces montagnes qui se dessinent là-bas partout en silhouettes entassées, d'autant plus confondues avec les obscurités du ciel, d'autant plus noires qu'elles sont plus loin, dans ces zones intérieures où les hommes blancs ne vont pas. Et ces fonds qui se maintiennent aujourd'hui si sombres font ressortir davantage l'éclat doré des sables, l'éblouissement des premiers plans.
A mesure que nous nous avançons sur ce « plateau des gazelles », le tout petit Obock, avec ses tuiles rouges et ses trois maisons, s'abaisse dans le lointain, s'efface, disparaît; la plaine lumineuse et morne s'agrandit uniformément autour de nous.
La mer aussi est hors de vue; cependant le sol est toujours semé de rameaux de corail et de coquilles roulées; on dirait d'un fond sous-marin qu'une énorme poussée d'en bas aurait amené en plein soleil. Il y a çà et là, quelques touffes d'herbes roussies, quelques plantes bizarres, d'un vert extrêmement pâle comme si l'excès de ce soleil en avait mangé la couleur. Et puis, de distance en dis-
tance, posés comme pour faire jardin anglais de ces chétifs arbustes en forme d'ombrelle, au feuillage ténu et clair, comme nous en avions déjà vu du large — espèces de parasols d'épines penchés à droite ou à gauche sur leur tronc grêle : c'est un mimosa triste, l'éternel mimosa des solitudes africaines, le même qui croît dans toutes les régions arides de l'intérieur — jusque là-bas, de l'autre côté des grands déserts, dans les sables du Sénégal ; un mimosa qui ne produit rien, ne sert à rien, ne donne même pas d'ombre....
Quels hommes peut nourrir une terre pareille? Ceux-ci, évidemment, ces êtres sveltes et fauves, à l'air félin, au regard sauvage, qu'on nous a désignés tout à l'heure dans le village d'Obock comme étant les Dakalis indigènes; ils sont des personnages cadrant bien avec leur pays; ils y vivent errants, clairsemés au milieu des sables ou des halliers. et l'éternelle chaleur semble avoir desséché, affiné leur corps comme celui des gazelles.
Nous en croisons quelques-uns qui arrivent des contrées de l'intérieur, avec un léger bagage sur le dos. Et un autre groupe de a madames Dankalies » s'arrête à nous comme tout à l'heure, avec les mêmes faux sourires ouverts sur de belles dents blanches : encore une pelure de panthère quelles déroulent pour nous la vendre.
De loin en loin dans la plaine, des gens sont campés, tout au ras de la terre brûlante. On se courbe comme les bêtes pour entrer dans leurs huttes. Ils se tiennent assis là, ayant avec eux des ânons, des outres en peau, des gris-gris, des sabres
et des couteaux d'une forme méchante; immobiles, oisifs, venus dans la direction d'Obock pour figurer ou peut-être seulement pour voir. Leur accueil est inquiet et inquiétant; l'entrevue de part et d'autre est pleine d'étonnements et de méfiances.
11 est maintenant onze heures du matin. Avec ces mirages, cette réverbération des sables, tout miroite et tremble; une clarté aveuglante monte de la terre.
Nous voyons de loin deux ou trois amas de choses très blanches qui tranchent sur la plaine rousse. Est-ce un peu de neige tombée là par miracle, ou bien de la chaux, ou bien des pierres? Mais non, cela remue. — Alors des hommes en burnous? — ou des bêtes? — des gazelles? — des chevaux? — Cela ressemble à tout ce qu'on veut, même à des éléphants blancs, car on n'a plus la notion complète des distances ni des grandeurs; toutes les' choses un peu lointaines sont déformées et changeantes.
Tout simplement des moutons. — Des moutons drôles, d'une blancheur extrême avec la tête bien noire et la queue élargie en éventail, comme ceux d'Egypte. Rares troupeaux qu'on voit dans le jour brouter je ne sais quelles herbes et que l'on se hâte de ramener vers le village d'Obock au coucher du soleil, avant l'heure des bêtes fauves.
Ce sont les derniers êtres vivants que nous rencontrons en continuant de nous éloigner dans riinmense plaine. Bientôt midi. A celte heure, les hommes blancs ne sortent jamais; il faut notre imprudence, à nous qui arrivons et qui voulons voir. Nous sentons sur nos épaules, à travers nos vêtements de toile blanche, une impression cuisanle
de brûlure. En marchant, nous ne projetons plus d'ombre, à peine un petit cercle noir qui s'arrête à nos pieds : le soleil est juste en haut du ciel, au zénith, et tout son feu tombe verticalement sur la terre.
Nulle part rien ne bouge ; tout est mort de chaleur; on n'entend même pas ces musiques d'insectes qui, dans les autres pays du monde, sont les bruits persistants de la vie durant les midis dété. Mais toute la plaine tremble de plus en plus, tremble, tremble d'un mouvement qui est incessant, rapide, fébrile, mais qui est absolument silencieux, comme celui des objets imaginaires, des visions. Sur tous les lointains est répandue une indéfinissable chose qui ressemble à une eau mouvante, ou à une étoffe de gaze remuée par le vent, et qui n'existe pas, qui n'est rien qu'un mirage. Les mimosas éloignés prennent des formes étranges, s'allongent ou s'étendent, se dédoublent par le milieu, comme reflétés dans cette eau trompeuse qui envahit les sables sans faire aucun bruit, qui s"agite sans qu'il y ait dans l'air aucun souffle. Et tout cela étincelle, éblouit, fatigue; l'imagination est inquiétée par le grand développement triste de ce désert.
Au fond, il y a toujours ces montagnes sombres sous des amoncellements de nuages lourds. De ce côté, tout finit en une espèce de désolation indécise, ténébreuse; la vue se perd dans des profondeurs noires; c'est l'intérieur de l'Afrique qui est derrière ces obscurités et ces orages....
(Propos cVexil. — Obock,)
Loti se sent une tendresse particulière pour toutes les vieilles choses. Aussi que de pages exquises lui ont inspirées ses voyages au Maroc et dans les pays d'Orient! 11 ne désire point du tout que ces contrées se modernisent, et à son point de vue d'artiste et de poète, tout ce qui parait incroyable anachronisme lui est volontiers sacré. Il ne croit pas que les libres tribus nomades aient beaucoup à gagner au contact de notre civilisation; il se demande si le dernier chamelier arabe, qui après ses courses à travers le désert, meurt un beau jour au soleil levant, n'a pas eu la part plus belle qu'un ouvrier de la grande usine européenne; et, dans les villes, la décrépitude même de ce qui fut le plus éclatant effort de l'Islam ne lui semble pas sans charme et sans douceur. N'a-t-il pas, du reste, Tâme à moitié arabe, ce chantre d'Aziyadé, qui, là-bas, à Stamboul, s'habille comme un Turc! Ce pèlerin qui voyage comme un cheik algérien, hissé sur un chameau et vêtu de draperies de laine? Loti adore tous ces pays d'Orient, leurs ruines croulantes sur les- ([uelles plane la mélancolie du passé, leur ciel bleu, leur clair soleil — leurs féeries de lumière, les mœurs patriarcales de leurs habitants. — Le pittoresque, le « non vu j>, voilà ce que recherche ce voyageur dilettante, et c'est ce qu'il a su rendre dans un style qui ne ressemble à celui de personoe, qui ne porte aucune trace de travail et de peine, qui ne parait pas avoir été pensé.