LE MONTÉNÉGRO
C'est en courant que Pierre Loti a vu le Monténégro; mais ce marin, qui a beaucoup circulé par le monde, s'est habitué à se former d'un seul coup une idée de toute une contrée. Du pêle-mêle des choses qui lui sont apparues en quelques jours, il dégage une vue d'ensemble, esquissée à grands traits, — mais très juste.
De cette relation de voyage, nous détachons les pages suivantes :
Le Monténégro, un pays de pierres, où les nuances de toute chose sont grises... Là bas, sur le versant de l'Albanie, du côté d'Antivari et de Dulcigno. on devine bien les teintes plus vertes, les régions moins désolées; mais cela, c'est la zone conquise, le commencement des empiétements slaves. L'ancien, le vrai Monténégro, n'est qu'un grand déchiquetage de pierres, un recoin sinistre dans le monde.
En fouillant du regard cette désolation lunaire, on aperçoit d'abord de loin en loin, les petits ronds de terre noire, — les champs révélant la présence des hommes. En regardant de plus près, on distingue les hameaux, — gris aussi ; les murs et les toits sont faits de pierres brutes, comme certains villages des anciens Celtes. Un air vif et salubre court sur ces rochers : un ciel ordinairement pur s'étend sur tout cela. En s'approchant encore, on
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voit les rares habitants, circulant dans leur désert par des sentiers de chèvres; leurs costumes aussi sont grisâtres : hommes et femmes sont vêtus de grandes houppelandes de laine, de la même couleur que les roches. Mais ces longs vêtements, bâillant sur la poitrine, laissent entrevoir en dessous un luxe surprenant d'étoffes éclatantes et de broderies dorées.
De ces hameaux, on entend sortir le soir des sons de guzla à une seule corde, de vieux chants de guerre traînants et nasillards, de tristes hymnes slaves. Les hameaux sont misérables, sordides ; mais, dans chaque cabane, il y a quelque part, accrochées au mur, les saintes icônes, qui ont des vêtements d'or' et puis, pendues aux solives enfumées, au milieu des haillons noirs, les vieilles armes précieuses, tout étincelantes de ciselures d'argent.
Les gens qui habitent là sont singuliers, et n'ont pas la mine avenante.
Les femmes, l'air robuste et farouche, la tournure masculine, les mains épaissies par le travail, des cheveux rudes et dépeignés s'échappant du voile noir qui leur couvre la tête.
Les hommes, grands, beaux, généralement blonds avec les yeux bleus, de longues moustaches, des poses de guerriers ou de bandits.
Les femmes ont, sous leurs longs paletots de laine, des vestes à broderies ou à paillettes; des ceintures de cuir, épaisses comme des harnais, et garnies de grosses pierres rouges; d'énormes agrafes, d'énormes boucles d'oreilles en argent ciselé ou en filigrane; des cercles de métal pour soutenir
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les seins, et des gorgerins de cuivre ou d'argent, aussi lourds que des pièces d'armure.
Chez les liommes, un luxe plus grand encore. La traditionnelle houppelande grise s'ouvre sur des gilets de velours chamarrés d'or. Et tout cela surprend, mêlé à ces haillons, mêlé à la misère et à l'aridité de ce pays de pierres.
Ce que ces gens ont de beau surtout, ce sont ces armes dont leur ceinture est garnie comme un musée : des kandjiars d'argent ciselé et niellé, avec des perles de corail semées sur le manche comme des gouttes de sang; des pinces d'argent pour allumer le chibouck, et de vieux pistolets merveilleux, tout recouverts de filigranes et d'incrustations précieuses.
Toute la fortune de la famille est là, amassée de génération en génération. Telle arme vient d'un arrière-grand-père, qui y avait mis tout le prix de la laine de ses troupeaux : telle autre vient d'un ascendant plus éloigné encore, qui y avait dépensé toutes les récoltes du champ cultivé par sa femme. Et quelques-uns de ces hommes commencent à vendre à des étrangers ces choses rares, pour acheter des revolvers et des fusils modernes, qui sont laids, mais qui font plus de mal.
Tous portent encore l'ancienne coiffure symbolique, le petit bonnet rouge entouré du large ruban de deuil. Ce ruban noir représente l'oppression étrangère, la domination musulmane; on l'enlèvera quand le peuple slave sera uni et libre (on pourrait presque l'enlever maintenant). Sur le fond du bonnet rouge est brodé un soleil d'or : le soleil des
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Slaves; ce soleil est posé de côté, aux trois quarts voilé encore sous le ruban de deuil, comme un astre qui n'est pas levé; plus tard, quand les grands jours seront venus, on le mettra au milieu.
Au centre de ce soleil sont brodés ces deux caractères : H. I. Gela signifie : Nikita !«■■ (Vh est Vu de l'alphabet slave). C'est le chiffre vénéré du prince régnant.
(Fleurs d'ennui. — Voyage au Monténégro.)