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LE SINAÏ ET SON MONASTÈRE

La caravane s'engage dans des défilés sauvages, grimpe aux flancs escarpés de la montagne et arrive au monastère, prodigieux monument, resté debout et intact depuis les origines du christianisme, peuplé de moines aux longs cheveux qui y gardent des richesses incalculables. La du. cription de ce couvent, perché comme un nid d'aigle sur ce pic aride, est une des plus belles pages que Loti ait écrites. Si l'auteur ressent quelque trouble en parcourant les cryptes souterraines du Sinaï, ce n'est point parce que la grande ombre de Moïse plane sur toutes ces choses, — Loti na pas lame pieuse — c'est parce que ces chapelles sont très vieilles, remplies d'ol^jets précieux, et qu'elles évoquent dans son esprit des époques lointaines, tout un passé mort.

... Au matin, quand nous levons le camp, le ciel est moins bas et la neige ne tombe plus : mais de gros nuages se tiennent immobiles contre des granits géants qui sont partout, qui se dressent, de tous les côtés à la fois, au-dessus des amas de bêtes pétrifiées, et dont nous n'avions pas soupçonné la présence dans les obscurités nébuleuses d'hier.

Nous reprenons notre route ascendante par des gorges d'un aspect effroyable, sortes de couloirs sablés, entre des murailles toujours plus hautes et plus sombres. Nous sortons de la région des formes animales grises, pour rentrer dans les granits bruns aux farouches attitudes droites. Le froid augmente et l'air se fait plus étrangement sonore. A midi, pendant l'heure du repos, quand nos Bédouins passent, caravane transie au milieu de cette ombre glacée, leur clameur se répercute et se prolonge comme la fugue des grandes orgues dans des cathédrales infinies. Il y a des lointains fermés et noirs,

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au fond desquels la blancheur morte des neiges éclate çà et là, parmi des nuées mystérieuses qui stationnent.

D'heure en heure, tout devient plus gigantesque. El sur le soir enfin, parmi des cimes granitiques enténébrées de nuages, les hauts remparts et les quelques cyprès du couvent du Sinaï nous apparaissent, au travers des flocons blancs dont l'air est rayé. Hélas! comme elle est silencieuse, sinistre et froide, cette apparition de la montagne très sainte, dont le nom seul, à distance, flamboyait encore pour nous....

Nos tentes sont là, déjà montées, parmi des éboulements de vieilles murailles, dans une gorge où le vent s'engouffre, et le suaire blanc qui couvre la terre est jonché de nos bagages; notre pauvre campement a un air de désarroi lamentable, sous ces rafales qui le secouent pour l'emporter et sous cette neige qui maintenant tombe en tourmente. Tremblant de froid, dans nos burnous mouillés, nous descendons de nos grandes bêtes, qui souffrent et se plaignent, inquiètes de cette obscurité blanche, de ce vent cinglant, de ces trop hautes montagnes....

Vraiment la situation semble impossible à tenir ici pendant la nuit qui s'annonce, et, par un messager, j'envoie au supérieur du couvent une lettre de recommandation spéciale que le patriarche du Caire a bien voulu me donner pour lui. Je lui fais savoir en même temps notre détresse, lui demandant de nous laisser camper plus près, quelque part à l'abri des rafales, tout contre ses murs.

La réponse nous est bientôt apportée par un

jeune frère en robe noire, qui parle un peu français : « Il n'y a pas, dit-il, de lieu de campement plus rapproché; dans la gorge où le couvent est bâti, on ne trouverait pas la largeur d'une tente entre les roches et les remparts. Mais, si nous voulons, nous pouvons coucher au couvent même et y résider tant que bon nous semblera. »

Nous acceptons l'ofîre, retenant le moine, pour lui faire partager notre repas du soir, avant de nous rendre là-haut avec lui. Et nous nous mettons à table ensemble, sous un vent glacial, tandis que nos Bédouins font constamment tomber la neige qui s'amoncelle en poids dangereux sur nos tentes.

Mais voici que nous arrive, avec effarement, le frère portier, tenant un grand fanal et des clefs énormes : ce Jamais, dit-il en grec, jamais, au grand jamais, la porte du couvent n'est restée si tard ouverte ! Par faveur toute spéciale, on nous a attendus jusqu'à cette heure; cependant il faut venir tout de suite, sous peine d'être abandonnés pour la nuit dans la tourmente du dehors. »

Donc, laissant tout, nous nous hâtons de partir, en cortège, aux lanternes. Il faut retenir à deux mains nos burnous envolés, et tout en enfonçant jusqu'aux chevilles dans les épaisseurs blanches, grimper, grimper, dans la nuit trouble, entre des éboulements de granit.

Un quart d'heure , vingt minutes d'ascension , pieds nus, nos babouches perdues, glissant à chaque pas sur la neige.

Enfin un mur est devant nous, qui semble gigantesque, mais dont le sommet se perd dans l'obscu-

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rite, et une petite porte s'ouvre là dedans, toute basse, entièrement bardée de fer, et millénaire pour le moins. — Nous passons. — Deux autres petites portes semblables viennent après, coupant un chemin voûté qui tourne dans l'épaisseur d'un rempart. Elles se referment après notre passage, avec un bruit de heurt d'armures. — Nous sommes entrés.

Et tout cela, nos costumes aidant, est du plein moyen âge : quelque arrivée nocturne de Sarrasins, dans un château de jadis....

Grimpons encore sur des granits vaguement taillés en forme de marches, grimpons par une série d'escaliers croulants, dans l'intérieur de cette forteresse où se superposent et se confondent, aux lueurs de nos lanternes, de bizarres assemblages de maisonnettes arabes. C'est tout en haut que nous devons habiter, dans une sorte d'hôtellerie pour les pèlerins, dont les chambres pauvres et primitives donnent toutes sur un même long balcon aux balustrades déjetées.

Les moines hospitaliers, en robe noire et en longs cheveux de femme, s'empressent de nous réconforter avec un peu de café chaud, avec un peu de braise allumée pour nous dans des vases de cuivre. Tout a un air de misère insouciante et de délabrement oriental, dans ce couvent âgé d'une quinzaine de siècles. Nos chambres, pareilles, sont comme dans les maisons turques les plus humbles : murs à la chaux blanche, plafonds et fenêtres en bois no i peint que le temps a noirci, divans larges recouverts de vieilles indiennes aux fleurs fanées. E,

chacun de nous a chez soi, sur sa muraille nue, une modeste icône encadrée de bois l^lanc devant laquelle une veilleuse brûle.

Sur nos divans très durs, qui ont dû servir à coucher des quantités de pèlerins, on étend des draps, des couvre-pieds raides comme du carton, et nous nous couchons là, ravis du logis, écoutant le vent et la neige en tourmente dehors, songeant à nos tentes restées en bas. à nos pauvres Bédouins, à nos pauvres chameaux qu'il a été impossible de faire entrer et qui gisent sans abri, sous un suaire de neige.

Tandis que vient le sommeil, je regarde autour de ma tête les inscriptions dont la cliaux du mur est criblée : noms de pèlerins qui sont venus ici de tous les coins du monde, des noms russes, des noms grecs, des noms arabes, et un seul nom français : c Prince de Beauvau, 1866 ».

Peu à peu, le vent s'apaise, — et un silence profond s"épand avec la nuit sur la demeure de la solitude...

La petite veilleuse, qui tremblotait devant licone, finit par s'éteindre, — au moment où m'éveillent des cloches sonnant matines, en vibrations d'argent dans un absolu silence.

Puis, je reperds conscience de tout, jusqu'à l'heure où je vois filtrer, au travers du bois de ma fenêtre, un jet de clair soleil.

Ouvrir la porte est un instant de surprise, d'émerveillement presque, tant le lieu est étrange.... Les fantastiques choses,. entrevues hier à notre arrivée nocturne, sont là, par ce froid matin, debout et

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bien réelles, étonnamment nettes sous une implacable lumière blanche, échafaudées invraisemblablement, comme plaquées les unes sur les autres, sans perspective, tant l'atmosphère est pure — et silencieuse comme si elles étaient mortes de leur vieillesse niillénaire. Une église byzantine, une mosquée, des maisonnettes, des cloîtres : un enchevêtrement d'escaliers, de galeries, d'arceaux, descendant aux précipices d'en dessous; tout cela en miniature, superposé dans un rien d'espace; tout cela entouré de formidables remparts de trente pieds de haut, et accroché aux flancs du Sinaï gigantesque. La longue véranda sur laquelle nos cellules s'ouvrent fait partie elle-même de cet ensemble de constructions sans âge, déjetées, contournées, caduques, les unes presque en ruine, ayant repris la teinte rouge du granit originel; les autres toutes blanches de chaux avec un peinturlurage oriental sur leurs bois vermoulus. On a conscience, rien qu'en respirant l'air trop vif, d'être à une altitude excessive, et cependant on est surplombé de partout, comme au fond d'un puits; toutes les extrêmes pointes du Sinaï se dressent en l'air, escaladent le ciel, sortes de titanesques murailles , découpées et striées , tout en granit ronge, — mais d'un rouge de sanguine, sans une tache et sans une ombre, — trop verticales et montant trop haut, donnant presque du vertige et de la terreur.

Le peu qu'on voit du ciel est d'une profonde limpidité bleue et le soleil éclaire magnifiquement.

De la neige étincelante saupoudre encore toutes

les choses; elle couronne d'un velours blanc le dessus de tous les vieux murs; elle indique çà et là d'une raie blanche les stries de tous les granits formidables — que l'on suit, en levant beaucoup la tête, dans leur montée vers le zénith éblouissant.

Et toujours le même silence inouï enveloppe ce fantôme de monastère, dont l'antiquité s'accentue encore sous ce soleil et sous cette neige. On sent que c'est vraiment bien là cette ce demeure de la solitude » entourée partout de déserts.

Sur notre véranda paisible et ensoleillée, nous nous promenons vêtus comme Aladin, ayant fait apporter du camp, par déférence pour les moines, nos plus belles robes de soie d'Asie. Nous nous disons même que nos costumes, dont les couleurs s'avivent les unes par les autres, doivent faire bien sur le fond des vieilles chaux blanches et des rouges granits. Mais personne n'est là pour nous voir....

De temps à autre un moine à cheveux blancs et à vêtements noirs, d'une allure cassée, monte ou descend par l'un des petits escaliers de ce labyrinthe, puis s'enfonce sous quelque voûte, et disparaît sans bruit dans quelque cellule. Et aussitôt, la paix de la mort retombe.

Cependant l'aimable père Daniel, celui qui a partagé hier au soir notre dîner sous la tente, arrive enfin et nous propose de descendre avec lui à l'église, située en contre-bas de nos logis de pèlerins. Et nous le suivons, dans la série des petits couloirs, escaliers, passages voûtés où s'égouttent ces neiges qui fondent. Tout est contourné, déformé et fruste. Il y a de vieilles portes de style arabe et

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de style cophte, les unes sculptées, les autres en marqueterie. Il y a des inscriptions arabes, grecques ou syriaques, dont les plus jeunes ont des siècles....

Au fond d'un creux où nous sommes descendus, voici enfin la basilique. On ouvre devant nous les deux battants d'une porte de cadre, qui fut sculptée il y a treize cents ans, — ■ et nous entrons dans les étonnements de ce lieu, unique au monde, que la situation du désert a préservé des révolutions, des pillages, de toutes les retouches humaines, et qui est à peu près demeuré tel que le fit construire, en l'an 550, l'empereur Justinien.

La vue, au premier instant, est éblouie et déconcertée par la profusion des lustres, des lampes d'argent qui descendent d'en haut, formant, audessus des parquets de mosaïques, une sorte de seconde voûte suspendue , compliquée , étincelante.

Et puis, on est saisi de l'archaïsme presque sauvage de ce sanctuaire, plus encore que de sa richesse. C'est une relique des vieux temps, étonnamment conservée; on se sent plongé là dans un passé naïf et magnifique, — si lointain et pourtant si présent, qu'il inquiète l'esprit.

Les lourdes colonnes ont des chapiteaux irréguliers et semi-barbares. Les murs sont couverts de peintures et de dorures byzantines, de mosaïques de marbre, de vieilles broderies éteintes et de vieux brocarts mourants. Tout le fond de l'église est d'un byzantin presque arabe, surchargé naïvement, et le voile qui, suivant le rite grec, masque le tabernacle, est fait d'une de ces merveilleuses étoffes

persanes lamées dont s'habillaient les sultans d'autrefois.

Par une petite porte latérale toute basse, nous pénétrons, derrière ce voile fermé, dans le lieu plus surprenant encore où le tabernacle se tient. Ici, la voûte est de mosaïque d'or comme à Sainte- Sophie, moins intacte, relique sans prix, qu'a préservée le désert d'alentour. Le tabernacle, les chaises pour les évêques , sont en fine marqueterie de marbre; les étoffes, de style à peu près inconnu, ont d'inimitables broderies foncées. Il y a deux châsses, jadis offertes par la Piussie pour sainte Catherine, qui sont entièrement en argent repoussé et gravé; sur chacune d'elles, la sainte, en vêtements d'or rehaussés de turquoises, de rubis et d'émeraudes, est couchée, la tète sur un oreiller d'argent dont les ciselures patientes et merveilleuses imitent la trame des vieux lampas. — On comprend qu'il faille de puissantes murailles pour protéger de tels trésors. — A profusion sont accrochées, aux parois de marbre les icônes d'argent, d'or et de pierres précieuses. Et, sur des pupitres, sont posés des évangiles, manuscrits sur parchemin qui ont mille ou douze cents ans, reliés de pierreries et d'or...

Derrière le tabernacle est le lieu sacré par excellence, la crypte du « Buisson ardent », où l'un des moines nous conduit par des petites portes encore plus basses, au milieu d'une pénombre de caverne. Dans une sorte de vestibule où les vieux tapis d'Orient ont des épaisseurs de velours, il nous arrête, avant de nous laisser entrer, pour nous

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faire quitter nos babouches : par obéissance au commandement de VExode, on ne pénètre que pieds nus dans ce sanctuaire profond. Et enfin, le seuil franchi , nous nous trouvons en plein VI'' siècle, dans les naïves merveilles des vieux temps morts.

Le lieu est sombre, entièrement revêtu de faïences antiques d'un bleu vert ou de mosaïques d'or, lesquelles disparaissent sous les icônes d'or et do pierreries accrochées au mur, sous la profusion des lampes d'argent et d'or qui descendent du plafond bas. Des saintes rigides, en robes de vermeil, dont le visage reste dans un effacement sombre sous leurs barbares couronnes étincelantes, nous regardent entrer. Nous avions prévu leurs regards, sans doute, et c'était pour elles nos recherches de costume oriental; vraiment nous nous serions sentis profanateurs envers les artistes enfantins et splendides d'autrefois , peintres , ciseleurs ou orfèvres, si nous étions venus ici dans les vêtements de notre siècle mesquin et impie. Jamais, nulle part, nous n'avions eu si complète encore l'impression d'une revue dans l'antérieur des âges. Les peuples et les empires ont coulé comme des fleuves, depuis que ces petites choses précieuses sont là, tranquilles aux mêmes places, brillant d'un éclat pareil, très lentement terni. Même ce moine qui nous accompagne, avec ses longs cheveux roux couvrant ses épaules, et sa pâle beauté d'ascète, doit être en tout semblable aux illuminés des époques premières. . . . Même ce vague reflet de soleil, qui arrive par l'antiqu'^. petite fenêtre, amoindri

dans l'épaisseur du mur, et qui dessine comme un cercle spectral sur les icônes et les faïences, a l'air d'ctre quelque lueur des jours anciens, quelque lueur dil y a mille ans....

Une sorte de loge, qui est parée d'argent ciselé et où des lampes brûlent, occupe le fond de la crypte : c'est là que, d'après la tradition vénérée, ïange de r/Jeniel apparut à Moïse du milieu du buisson en flammes.

Il y a d'autres chapelles encore, où l'on nous mène par les petits escaliers et les petites voûtes; étroites, obscures, mystérieuses, elles sont nichées çà et là dans des recoins du vieux dédale parmi les cellules sordides et les gîtes de misère. Elles renferment toutes d'étonnantes choses archaïques , dont les années, les vers, la moisissure auront bientôt fait de la cendre.

II y a des bibliothèques aussi, grandes au plus comme des cabines de navire, mais ne contenant que d'uniques et introuvables œuvres. Celle-ci, remplie de manuscrits syriaques; celle-là, de manuscrits grecs contemporains de Bysance, vieux parchemins sans prix, enluminés patiemment dans le silence des palais et des cloîtres, livres écrits de la propre main de saint Basile ou de saint Chrysostome, évangiles calligraphiés par l'empereur Théodose.... Et la poussière les ronge de siècle en siècle; et la neige des hivers, qui fond sur les toits, y desssine des taches noires, en suintant — comme aujourd'hui — à travers la pourriture des plafonds....

... Les jardins, peu à peu gagnés sur l'aridité de

la montagne, sont en terrasses successives, entourés, eux aussi, de grands murs, mais non fortifiés; en cas de siège, évidemment, on les abandonnerait. Il y pousse des cyprès, des oliviers, des vignes, quelques citronniers aux feuilles roussies par la grêle et la neige. Sous de vieux arbres est une sorte d'enclos désolé que le moine, dans son français étrange, appelle la mortification : c'est le cimetière de la communauté, où dorment péle-méte, dans un renoncement suprême, des morts sans personnalité et sans nom. Nous sommes déjà en plein crépuscule ici, tandis que sur nos têtes les granits surplombants et menaçants baignent encore dans le soleil. Il fait si froid qu'il faut rentrer.

Avant de franchir de nouveau les remparts énormes, nous nous arrêtons pour regarder la première des petites portes basses, au-dessus de laquelle s'avancent les guérites de pierre pour jeter sur les assaillants l'eau et l'huile bouillantes; elle est surmontée de deux plaques de marbre, disant, l'une en grec, l'autre en syriaque, que ce couvent fut construit, en l'an 550, sous le règne de JiistinianuSy imperator...»

(Le Désert.)

BETHLEEM

J'ai lu des descriptions de Bethléem dans le Voyage en Orient de Lamartine et dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem^ de Chateaubriand. Elles sont fort belles, je m'empresse de le reconnaître; mais c'est Pierre Loti qui nous donne de Bethléem la vision la plus exquise, et, tout à la fois, la plu<> décevante.

A peine a-t-il franchi les vieilles fortifications, que ses oreilles sont frappées par des cris aigus et des rires grossiers. C'est une société d'Anglais, au milieu desquels courent des camelots colportant leur marchandise... Oh! les beaux rêves déçus !

... Tout à coup, là-bas, très haut, en avant de nous, au sommet d'une des plus lointaines montagnes gris perle, s'esquisse une petite ville gris rose, indécise de teinte et de contours comme une ville de rêve, apparaissant presque trop haut au-dessus des régions basses où nous sommes; cubes de pierre rosée, avec des minarets de mosquées, des clochers d'églises — et notre guide nous l'indique de son lent geste arabe, en disant : « Bethléem!... »

Oh! Bethléem! Il y encore une telle magie autour de ce nom, que nos yeux se voilent... Je retiens mon cheval, pour rester en arrière, parce que voici que je pleure, en contemplant l'apparition soudaine; regardée du fond de notre ravin d'ombre, elle est, sur ces montagnes aux apparences de nuages , attirante là-haut comme une suprême patrie... Bien inattendues, ces larmes, mais souveraines et sans résistance possible; infiniment désolées, mais si douces : dernière prière, qui n'est plu» exprimable, dernière adoration de souvenir, aux pieds du Consolateur perdu...

Des voitures de l'agence Gook, des fiacres remplis de touristes, pour lesquels il faut se ranger sous les portes. Une odieuse enseigne en français : « Un tel, fabricant d'objets de piété à des prix modérés ». Et enfin nous mettons pied à terre sur la grande place de Bethléem que ferment là-bas les murs sévères de l'église de la Nativité. Il y a des

hôtels, des restaurants, des magasins à devanture européenne, remplis de chapelets. Il y a une station de fiacres et une quantité de ces êtres, d'une effronterie spéciale, qui font métier dexploiter les voyageurs...

On est admis par petits groupes et à son tour dans l'église et la grotte de la Nativité, qui confinent à un grand couvent de Franciscains, pilotes de ces saints lieux.

Nous sommes reçus là par des moines italiens, à la parole et aux gestes communs, qui nous font asseoir dans une salle d'attente et nous y laissent seuls. Une table à manger occupe le milieu de cette salle; elle est couverte d'une grossière toile cirée et garnie de verres de vin et de k bocks » A-idés. Aux murs, des a chromos » représentant des choses quelconques, la reine Victoria, je crois, et l'empereur d'Autriche.

... Où sommes-nous, vraiment, dans quelle auberge, dans quel estaminet de barrière?... Nous avions été prévenus, nous attendions des profanations, mais pas cela!... Ce nom de Bethléem, qui rayonnait, il vient de tomber pitoyablement à nos pieds, et c'est fini; dans un froid mortel, tout s'effondre... Nous demeurons là, silencieux et durs, dans une tristesse sans borne et dans un écœurement hautain... Oh! pourquoi sommes-nous venus; pourquoi n'être pas partis tout de suite, retournés vers le désert, ce matin, quand, du fond des vallées d'en bas, Bethléem encore mystérieuse et douce nous est apparue?...

C'est notre tour, à présent de visiter. On nous

appelle, on va nous conduire dans la grotte où le Christ est né...

Sous les cloîtres, en passant, nous croisons des gens qui en reviennent, des pèlerins russes dont les yeux, il est vrai, sont voilés de larmes, mais surtout des touristes bavards tenant en main leur Bœdeker... Mon Dieu! est-ce possible, que ce soit là?... Ce lieu prostitué à tous, c'est l'église de Bethléem?..

Elle est triple, l'église, latine, arménienne, grecque; ses trois parties, distinctes et hostiles, communiquent ensemble; mais un officier et des soldats turcs, constamment armés, circulent de l'une à l'autre pour maintenir l'ordre et empêcher les batailles entre chrétiens des différents rites.

La grotte s'ouvre en dessous, tout à fait souterraine aujourd'hui. Et vraisemblablement elle est bien, comme l'attestent des traditions du ii'^ siècle, le lieu de la naissance du Christ, car jadis, à l'entrée de la Bethléem antique, elle servait d'abri aux voyageurs pauvres qui n'avaient pas place à l'hôtellerie.

Deux escaliers y descendent, l'un pour les Latins et les Arméniens, l'autre pour les Grecs. La porte étroite en est de marbre blanc. Toutes les parois en sont crassées, usées, par les milliers d'êtres qui y sont venus, en groupes ou en processions, depuis les premiers siècles chrétiens. Elle se compose d'une quantité de petits compartiments, de petits couloirs, où sont des autels et où brûlent des lampes. La voûte irrégulière du rocher, humide et suintante, apparaît çà et là, entre les tentures de

damas fané; partout des dorures communes, des petits tableaux, des ce chromos » vulgaires; au moins attendions-nous un luxe archaïque, une splendeur, de l'or entassé, comme dans la crypte du Sinaï; mais non, rien; Bethléem a été pillée et repillée tant de fois que tout y est pauvre, laid, à peine ancien. « Ici, l'enfant est né, explique le moine; ici, il a été posé dans sa couche; ici, les rois mages s'assirent; ici, se tenaient l'âne et le bœuf... » Distraitement, l'esprit fermé et le cœur mort, nous l'entendons sans l'écouter, impatients de partir...

Au-dessus de la grotte, les trois églises, où l'on officie et psalmodie en même temps, suivant des rites divers et avec la haine du voisin, sont banales et quelconques. Dans l'église grecque, devant l'antique tabernacle tout d'or, une furtive impression religieuse, à demi païenne, nous arrête un moment : un très vieux pope est là qui chante, vite, vite, d'une haute voix nasillarde, dans un nuage d'encens, et la foule, à chaque verset, se prosterne et se relève : femmes de Bethléem portant toutes, sur le hennin pailleté, le long voile à la vierge; Arabes convertis, aux yeux de foi naïve, inclinant leur turban jusqu'à terre...

Nous nous échappons par une quatrième église, splendide celle-là, et vénérable entre toutes, mais vide, à l'abandon, servant de vestibule aux premières : basilique commencée par sainte Hélène, achevée vers l'an 330 par l'empereur Constantin, et où, huit siècles plus tard, le jour de Noël 1101, Beaudoin I" fut sacré roi de Jérusalem. Elle est un des sanctuaires chrétiens les plus anciens du monde ;

elle a deux siècles de plus que la basilique du Sinaï; épargnée par Saladin et par tous les conquérants arabes, miraculeusement préservée des destructions d'autrefois, elle na subi de réels dommages qu'au commencement de notre siècle de la part des Grecs contemporains, qui en ont muré le choeur pour y faire leur mesquine petite église d'aujourd'hui. Elle est d'une grandeur simple et élégante; elle garde quelque chose de la Grèce antique, avec sa quadruple rangée de sveltes colonnes corinthiennes; et, au-dessus des chapiteaux d'acanthe, sur les murailles des nefs, sont en partie restés les revêtements de mosaïques d'or qu'y fit placer, à la fin du xii" siècle, « le seigneur Amaury, grand roi de Jérusalem ». L'encens des sanctuaires voisins l'embaume discrètement, et on y entend le bruit des psalmodies atténué en murmure.

Maintenant, nous n'avons plus rien à voir qui nous intéresse, dans cette Bethléem profanée, et il nous tarde d'en sortir. Sur la place, nous remontons à cheval pour regagner nos tentes, échappant aux vendeurs de croix et de chapelets qui nous tirent par nos burnous, aux guides professionnels qui nous poursuivent en nous offrant leur carte. Et nous nous en allons, emportant l'amer regret d'être venus, sentant au fond de nos cœurs le froid des déceptions irréparables...

(Jérusalem.)

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